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Une filiation en souffrance ?

Paris (Maison de l'Amérique latine), mars 2010

Auteur : Iris Sanchez 20/04/2010

Bibliographies Notes

"Vous ne pouvez pas imaginer
ce que j'étais jeune quand j'étais
jeune !"
(Lacan, Lettres de l'Ecole)

"Équateur : La vie à l'état pur...
où l'on veut toujours revenir"

(slogan publicitaire)

 

Je remercie Angela Ferretto de m’avoir invitée à partager ce dialogue avec vous. En fait c’est un dialogue qui se poursuit entre nous, et quelques autres, il y a plusieurs années, depuis qu’en 1994 j’ai rencontré Angela et les amis de ce qui dans le temps s’appelait le Cartel de l’Amérique Latine. L’été dernier Angela a eu l’idée que c’était peut-être le moment d’élargir notre dialogue, et avec l’enthousiasme qui la caracterise, elle m’a poussée, c’est le cas de le dire, à parler devant vous ici à la Maison de l’Amérique Latine. J’ai toute suite acceptée et j’avoue que j’ai dû étouffer la peur tout en gardant l’angoisse… notamment parce que bien que le français soit une langue que j’aime beaucoup je n’ai pas l’habitude de la parler devant un auditoire aussi large.  En tout cas c’est la première fois que je m’y aventure et j’espère que ce que je vais vous dire ne s’avère pas trop étranger à vos oreilles du fait de mes accent et musicalité autres… Peut-être désormais cet accent et cette musicalité  nous mettraient aux uns et aux autres en plein territoire de la difficulté à déceler la réponse à cette question qui nous a convoqués dans ce cycle de travail: “De qui sommes-nous les enfants?” 

Je remercie aussi vivement Jean-Jacques Tyszler d’avoir accepté de nous accompagner à cette table, et je le remercierai davantage pour ses commentaires toujours éclairants et ses questions pertinentes qui pourront m’aider à poursuivre un travail d’élaboration plus rigoureux.

Φ Φ Φ

Alors, je vais vous faire part d’une série d’éléments issus de mon expérience pratique, en tant que psychanalyste, qui pourront nous servir à nous orienter dans la discussion. Je les apporte peut-être de façon un peu massive et désarticulée… Mais on verra comment ça peut s’ordonner dans la discussion…

Alors j’y vais… et peut-être du territoire des difficultés nous pourrions trouver ensemble le lieu…         

Je commencerai par vous situer  brièvement l’Équateur, dans le temps, dans l’histoire des peuples de la planète et dans la vie des êtres parlants. D’abord ce territoire des Andes, entre le Pérou et la Colombie, qu’on appelle Équateur après son indépendance - entamée en 1810 - était habité avant l’arrivée des Espagnols, au début du XVIème siècle, par plusieurs peuples (ou “ayllus”[1]) ayant des noms différents et parlant des langues différentes, plus d’une centaine de langues dont la plupart ont disparu. Il reste encore environ treize langues, dont le quichua serait la principale des ancêtres autochtones, bien que non pas la plus parlée ni la nationale et officielle, puisque la langue nationale et officielle est l’espagnol. Après la période violente de la conquête entamée par les frères Pizarro (tout au long des Andes qui vont de la Colombie jusqu’à la Bolivie) et pendant la colonisation, peuples et territoires ont subi des transformations successives et alternatives de mandat, de dépendance et de nouveau peuplement. Terres et habitants par disposition du royaume de l’Espagne ont étés baladés, dans un autre type de violence, parce que silencieuse, sous la dépendance du vice-royaume de Pérou au vice-royaume de Nueva Granada (c’est-à-dire Colombie, Panamá et Venezuela), avec des périodes d’isolement et d’oubli de la couronne espagnole sous une figure politique dénommée Audiencia de Quito.

Un peu par tout on a tendance à penser que les anciens habitants de l’Équateur étaient les Incas  comme au Pérou. Les Incas en réalité ont conquis le territoire et ils ont tenté l’unification des ‘ayllus’ sur place dans leur empire, imposant le système de hiérarchie pyramidal,  là où il existait une hierarchie horizontale, dans ces ‘ayllus’. L’empire Inca avait atteint sa domination  à peine soixante dix ans avant la conquête espagnole.

Alors histoire et vie d’errance mais où subsiste une quête inlassable d’unification imposible dans le même, puisque l’unicité qui procure ce trait unaire du signifiant chez tout parlêtre n’est pas l’unification. Comme nous le savons, l’unicité du trait unaire ne nous fait pas le même sinon par la différence, celle qu’il me semble, existait pacifiquement parmi les ‘ayllus’, dans ces peuples qui vivaient les uns à côté des autres sans prétention d’expansion. Unification aussi impossible puisque cette quête est marquée plutôt par la trace, le coup du traumatisme que par le trait du signifant. Je me demande si nous pourrions le penser comme les effets multiples d’un polylinguisme, non pas revendiqué mais rejeté d’emblée. Je n’ai pas à insister sur la violence de la rencontre qui fût la conquête et la colonisation d’abord Inca et puis espagnole, mais sur le fait de la chute des dieux et des pères symboliques, chute organisée donc par cette violence. Est-ce de ce type de rencontre que nous sommes les enfants?

C’est ainsi que je vous redis ce que Charles Melman nous propose comme déliaison du Symbolique et du Réel. Déliaison qui bien sûr met au plus haut degré de l’indécidable la réponse à la question de savoir de quel père sommes-nous les enfants.

Eh bien, sommes-nous les enfants du “taita” de la langue quichua, du “padre” de la langue espagnole ou du père de ces langues disparues, forcloses, des ancêtres trouvés sur place, des africains arrachés et importés, ou des pères de tant d’autres langues qui ne cessent pas de venir nous habiter par les fleuves de la migration et des nouveaux peuplements?

Il faut que je vous signale que moi-même je fais partie de ces fleuves, d’un fleuve qui est tout récent, j’ai émigré en Équateur étant née en Republique Dominicaine, en passant par la Belgique, il y a presque quarante ans. Je baigne donc dans ce mouvement d’errance dont j’essaie de rendre compte.

Je partirai de l’hypothèse que dans ce mouvement que je vous décris nous ne pouvons pas prétendre à “Un père”, “un père Un”, mais à ce qu’il y a “du père”. Et que ce que j’apprends dans ma pratique clinique, dans les analyses notamment des équatoriens, ce qui viendrait à la place de ce “Un père”, le “père Un” c’est le “père Idéal”. Ceci vous paraitra peut-être étonnant, difficile à faire tenir dans ce qui concerne la dialectique des instances freudiennes et lacaniennes. 

Une autre hypothèse, bien qu’on puisse dire que la déliaison du Symbolique et du Réel donne comme résultat des réels differents, ce qui est de l’ordre de la structure me parait très semblable sinon la même dans la région dite des “Amériques”. Les grandes différences, ou dois-je dire les “petites différences”, se trouvent, me semble-t-il plutôt dans l’organisation de ces réels, où l’imaginaire qui vient occuper la place centrale, vaste, sous formes des suppléances de cette déliaison est tellement fleuri que nous nous perdons dans un univers confus, multiple, de ‘terremoto’… Nos repères de psychanalyste se trouvent ainsi en constant tremblement.         

En général, dans la composition familiale il y a un père, une mère et les enfants dans une famille typiquemment équatorienne, avec la présence assez quotidienne, souvent dans un même toit, de la famille élargie: grand-parents, tantes, oncles et cousins. Les phénomènes de famille d’un seul parent, ou des familles fractionnées bien qu’ils existent ne prennent pas l’ampleur d’extension ou d’incidence aussi massive que dans d’autres endroits du monde.

Comme dans la plupart des pays latinoaméricans, la législation équatorienne prévoit l’inscription de deux patronymes: celui dit maternel et celui du père. Normalement ce sont les patronymes des deux pères: celui de la maman et celui du papa. Et ces deux patronymes portés dans le nom sont susceptibles de suggérer la légitimité de l’enfant. On est très sensible au fait de pouvoir écrire et dire deux patronymes, même si couramment on n’utilise qu’un seul. Puisque les deux patronymes peuvent aussi rendre compte de l’honorabilté de la mère, la reconnaissance d’un père et donc la place respectable dans la société. Ce qui est très important pour “être tranquile”. Je reviendrai sur ce signifiant “être tranquile”, sous la forme plus utilisée en Équateur, c’est-à-dire “ser tranquilo”.

Il y a aussi le fait qu’une femme lors de son mariage garde son patronyme en y ajoutant celui de son époux avec un “de”: “Mme. Juanita Untel De Telautre”.  

Donc déjà au moins deux pères dans le nom.

Vous savez aussi que le nom “d’Amérique” pour notre continent est l’objet d’un litige chez certains historiens. Puisque ayant été découvert par Christophe Colomb, c’est Américo Vespucio qui a demontré que nous étions un ‘Nouveau Continent’, ce que Colomb avait soupçonné peu avant sa mort. Là encore, pourrions-nous dire qui est le véritable père?    

La place de la religion catholique est très importante, la référence au dieu catholique est centrale dans la famille et dans l’ensemble de la societé. Le culte du “dieu père”, “diosito” (‘petit dieu’), est sans rival même à l’intérieur des communautés indiennes encore existantes qui ont abandonné les cultes des dieux des ancêtres andins.

Alors, en fait, il y a trois pères en jeu, les deux des patronymes (celui de la mère, celui du père) et “diosito”. Ce dernier prend la place de la vraie autorité. Et si je peux le dire ainsi c’est ce père, “diosito”, qui est la cause explicitement reconnue, avec un “gracias a Dios” interposé, de tout ce qui est susceptible de bien marcher, de fonctionner.

Dans le vaste imaginaire, il me semble que le père réel, le papa (“tu papá…”), aurait le rôle d’attirer sur lui la cause de tout ce qui ne marche pas: soit comme le méchant du film, soit comme le “pauvre”, soit comme l’insuffisant.

Alors dans ce scénario la mère vient remplir la scène quotidienne, je dis bien remplir, comme la sainte, le guide inconstestable, par la grâce de “diosito” de ce qui tient bon, et du don qui serait Le bon. Le culte à la vierge est aussi très important, même si le culte du dieu-père reste central. Elle porte selon la région plusieurs noms. Celle de Quito est la plus connue dans le pays, La Dolorosa (‘La Douloureuse’). Celle qui représente une figure d’identification je dois dire princeps.  

Dans ce que je viens de décrire il semblerait que le père réel s’avère très souvent venir occuper la place d’un père imaginaire, du père humilié. Et c’est cette humiliation, sans être dite ni reconnue comme telle, qui va sans cesse se trouver dans un discours qui met en mal l’affirmation de l’identification au père.

Avec Angela nous avons beaucoup parlé à propos de la première identification, celle que Freud appelle l’incorporation, comme étant celle qui viendrait installer la référence au Un. Nous avons aussi parlé de la question du multiple.

Je suis d’accord avec la mise en relief de ce caractère multiple de nos societés et aussi bien de notre temps. Mais je ne suis pas sûre que pour le cas de mes analysants équatoriens, pour l’Équateur en tant que societé, il s’agisse d’un défaut[2] quant à l’identification première au père. Il me semble que je pourrais dire qu’il s’agit d’une identification première régie par l’empreinte (et voilà que je rejoins la question de la trace) de la figure du père en tant qu’humilié et donc refusée, non pas rejetée mais refusée, la figure, non pas le père, dont la reconnaissance est extrêmement douloureuse. Qu’est-ce qui me mène à dire cela ?

Premièrement, chez les patients, hommes et femmes, que je rencontre il me semble que l’identification au père se fait à contrecoeur parce que très souvent il y a une mère qui ne met pas en valeur les insignes phalliques du père, disons de manière positive, alors il s’avère donc que cette identification ne peut pas être admise (reconnue en tant que telle, affirmée) mais elle est mise en acte, comme dans l’hystérie masculine par exemple.

C’est plutôt par la plainte de la mère vis-à-vis de son partenaire qu’on tient compte de papa à la maison. Il semblerait qu’il n’est jamais à la hauteur. Et il faut dire que ceci se passe, se met en place d’une façon très subtile.

Deuxièmement, le souci de se fabriquer un ancêtre noble, un noble espagnol, la plupart du temps un arrière grand père, un homme et un nom (n.o.m) très bien. Et ceci apparaît tant dans les échanges sociaux que dans les discours des analysants. Ce qui peut aussi correspondre aux soucis de se fabriquer un mythe des origines, bien sûr.

Les mythes des origines des peuples autochtones existent, mais ils sont trop peu connus et très peu étudiés malheureusement, ils sont réprimés, voire refoulés. Ces mythes tournent autour de la représentation de l’union, par exemple, des grandes montagnes, majestueuses, qui règnent dans les beaux paysages de l’Équateur, union qui aurait donné origine aux hommes et aux femmes qui peuplent la terre, cette terre qui est aussi la Pachamama ancestrale, et à qui on doit se dévouer, se sacrifier.  J’y reviendrai.

Et troisièmement, le malaise, ou dois-je dire le mal-être, que les traces du métissage suscitent: soit par les traits du corps, couleur de la peau et autres,  soit induit par les patronymes d’origine indienne, soit les modes des comportements qui peuvent être considerés comme contraires à “l’être tranquille”.

“Ser tranquilo” est un signifiant qui met en jeu une question notamment ontique.  C’est la question de l’être que les équatoriens n’ont pas de réserves à se la poser comme une vraie question pour eux (telle que les philosophes anciens s’y attardaient!), mais sans pouvoir dans nos temps concevoir ni admettre que c’est notamment du manque à être dont il est question, comme nous enseigne Lacan.  

Il serait pertinent que je vous signale que l’adjectif “tranquilo” en espagnol est relié au verbe “estar”, la formule, si l’on veut dire correcte, serait “estar tranquilo”, c’est un état,  que le verbe “estar” désigne comme situation qui est susceptible de s’avèrer passagère, c’est ce qu’on peut dire en français “se trouver tranquille” ou “se rendre tranquile”. Mais l’usage en Équateur est dit avec le verbe “ser” (“être”) et qui formule une condition de l’être, une qualité de l’être[3].

Ce “ser tranquilo” suppose une essence de l’être qui ferait qu’on se comporte sans l’expression d’une pulsion ou d’un désir  en face de son semblable, du petit autre. C’est en somme un moi-idéal, une image de soi qui n’a que de bonnes qualités, justement des qualités supposées satisfaire le regard de “diosito”, des qualités qu’on lui suppose, extraordinaires, exceptionnelles.

Plus concrètement c’est: ne pas se fâcher, ne pas s’agiter, s’exalter ou se révolter, à la place c’est bien le silence qui s’installe, bref,  ne pas faire preuve ni de ses désirs sexuels, ni d’agressivité, ni de protestation, ni d’une opinion qui puisse contrarier l’autre: “pour ne pas faire des problèmes”, pour “quedar bien” (faire bonne figure). Ce “quedar bien” est une expression assez particulière et dont je trouve difficile en français de vous faire entendre la portée, puisque “quedar” comporte aussi une dimension de permanence, de fixité, c’est à peu près: “demeurer”, “rester”; il y a de la “stase”, comme la stase, la quiétude de ces montagnes majestueses qui dominent les paysages des Andes. 

Dans un texte de Jeanne Wiltord que vous connaissez peut-être, j’ai trouvé un terme qui me parait très juste pour vous faire sentir la dimension que comporte “el ser tranquilo”, le terme soulevé par Jeanne, “le mirage de l’être”, c’est de ça dont il s’agit dans cette subjectivité en mal d’existence. Où jaillissent constamment des phrases comme “dime con quién andas y te diré quién eres” (‘dit moi avec qui tu te promènes et je te dirai qui tu es’); “no hay solamente que parecerlo sino serlo” (‘il ne faut pas seulement le paraître mais l’être’); “quién mismo[4] eres?” “quién mismo soy” (littéralement: ‘quimême es-tu’?, ‘qui même suis-je’?); et les diminutifs remplissent la parole pour se faire mieux entendre de l’autre. Où il semblerait que l’image de ce moi-idéal qui se veut dans “l’être tanquille” est l’objet, ou plus exactement se confond avec, se juxtapose à l’objet du désir… Mais quel objet?

Revenons-en à la Pachamama. D’après Luis Octavio Montaluisa, un linguiste équatorien, la Pachamama des ancêtres andins n’est pas seulement une déité mais aussi et notamment une cosmovision, selon laquelle tous les êtres vivants (humains, plantes, animaux) auraient la même valeur, seraient à égalité, et il paraît que la question de l’objet dans ce système de croyance ne se pose pas, puisque Montaluisa dit “c’est une relation de sujet à sujet”[5]. La Pachamama est à la fois créatrice et contenu-contenant de la vie.  Je me demande si on pourrait dire de la Pachamama qu’elle viendrait réprésenter “le quelqu’un dans l’Autre”, que Charles Melman nous fait remarquer dans le système de croyance dans lequel se trouvent certains sujets.

Du moins, à mon sens, ce n’est pas par hasard que la religion catholique ait pris une si grande importance et une pratique aussi dévouée comme celle qu’on rencontre en Équateur. Sa puissance est peut-être fondée sur cette place déjà ménagée par les croyances andines ancestrales et dans lesquelles ciel et terre sont occupés par la Pachamama et, comme je vous ai dit tout à l’heure, à laquelle le vivant doit se sacrifier, se dévouer.  La Pachamama est ce Un, cet Une, et aussi bien le même que soi.

Si l’on ne peut pas parler de syncrétisme au sens strict du terme en Équateur, il est vraisemblable qu’il y ait une place pour une sorte de syncrétisme, je dirais bien subtil, pour la coexistance des croyances, bien que non reconnues ni célébrées en tant que telles, mais qui se déplacent bel et bien à l’insu[6]

La mère est l’objet d’une véritable vénération, souvent très exaltée où à la fois cette mère est conçue comme toute-mère et mère-toute. Il n’est pas question qu’une femme mère vienne manifester un désir qui ne passe pas par “le bien” de son enfant ou de sa famille.

Un autre point, concernant la dette et le pacte symbolique. Les liens de loyauté plus forts se font non pas par rapport à la petite famille qu’un homme et une femme fondent, mais plutôt par rapport à la mère de chacun d’eux. Dans ce contexte la grand-mère est aussi une figure qui commande la vie de toute famille. La sienne propre et celle de ses enfants. Elles, mère et grand-mère (et parfois une tante célibataire), monitorisent les pères en fonction. Elles sont des vraies vestales! Elles s’en servent des pères, et le rôle de géniteur, de fournisseur par excellence, de réprésentant du bon nom, il est bien mis en relief quand il le faut, même s’il y a tout de même une petite inimitié.

J’étais surprise par le commentaire d’un prêtre. C’était un commentaire du passage de la Bible, de la chute d’Adam. C’était en rapport à la sentence de Yahvé sur le serpent et les hommes. Celle qu’à l’école j’avais apprise comme la coupure entre les espèces: animale et humaine. Eh bien, ce prêtre l’avait interprétée comme, je le cite, “l’inimitié entre les familles d’un homme et d’une femme lors de leur union en mariage”. Cela, m’a paru étrange que le bon dieu ait jété une telle sentence. Mais je ne suis pas une bonne croyante, ni non plus interprète de la Bible. Néanmoins, je suis allée vérifier dans le texte de la Bible ledit passage. Je n’ai pas trouvé des phrases que je puisse interpréter comme l’a fait ce prêtre. Mais cela m’a expliqué un peu le pourquoi, la dite inimitié, on la vivait avec aisance et tranquillité, j’ironise bien sûr: ‘diosito l’a commandée’. J’ironise et je simplifie puisque la question est beaucoup plus compliquée, ne fut-ce que par le fait des refoulements qui sont en jeu.

Je vous dis quelques mots sur la jouissance.

Si, comme le dit si bien et si justement Angela, au Brésil c’est “le culte du corps dans sa jouissance”, il me semble qu’en Équateur je peux dire que c’est la jouissance de la souffrance qui passe au premier rang des jouissances, en tout cas celle qui s’avère la plus convenable à célébrer. Par exemple, le culte de La Dolorosa, la vierge qui pleure. Par exemple, la musique, le “pasillo”, qui chante la douleur d’un amour deçu, réjeté par un partenaire cruel. La jouissance sexuelle est récouverte d’un voile de pudeur assez fin mais assez opaque pour qu’on ne puisse pas voir à travers, pour qu’on ne s’en mêle pas. S’il y a une sensualité dans la souffrance, comme il me semble être le cas, elle peut servir de voile pour que la jouissance sexuelle reste finement couverte, presque inaperçue, je dirais en espagnol: “callada” (en silence). Néanmoins elle est par ailleurs dansée comme dans le “sanjuanito”, un rythme qui danse gracieusement le rituel de la cour des amoureux. Il faut dire que c’est une danse sans parole. Tandis que le “pasillo” ne se danse pas généralement.  Ce que je veux dire: la jouissance sexuelle est dansée sans parole ("sanjuanito") et la "sensualité de la souffrance" est chantée et non pas dansée ("passillo").

Alors, “Une filiation en souffrance ?” Certainement, tant qu’on n’accepte pas que les pères en question ont payé le prix de leur castration à leur façon et en fonction du réel auquel ils s’étaient confrontés, même si leur façon n’est pas l’idéale qu’on pourrait souhaiter. Et tant que l’humiliation et la honte qui se sont installées comme effets de la chute qu’ils, ces pères, ont subie ne puissent être envisagées comme ce qui entretient une dette imaginaire qu’on cherche à payer du “ser tranquilo”, à savoir dans l’ilusion d’un retour, d’un revenir impossible.   

Notes

[1] “Ayllus” dans la langue quichua est un système de parentée. Actuellement quelques uns parlent en termes de “nationalités” pour se référer à ces peuples, ce qui ne va pas sans poser des contradictions et des difficultés considérables lorsqu’il s’agit de leur reconnaissance juridique et comme faisant partie du caractère pluriculterel d’une seule nation: l’Équateur. 

[2] Ici par défaut j’entends ce qui viendrait à manquer.

[3] Charles Melman s’interroge sur la distinction dans la langue espagnole du “ser” et  du “estar”, et il fait remarquer que cette distinction viendrait affirmer l’existence de l’être (in Entretiens à Bogota, Éditions de l’Association lacanienne internationale, p.65).

[4] “Mismo” (même) ici c’est une incise particulière dans la langue coloquiale equatoriènne qui marque une emphase.  

[5] Cfr. Luis Octavio Montaluisa, “La cultura quichua: aportes para el análisis de algunos de sus componentes”, in Cultura, revista del Banco Central del Ecuador, Vol. VII, No. 21b, Janvier-Avril 1985, ps. 436.

[6] Sous forme du retour du refoulé, par exemple, lors de la célébration du jour de « Tous les morts »  (“Día de difuntos”) du calandrier catholique, dans les traditionnels repas de famille on mange les “guaguas de pan” (enfant-poupée de pain) et la “colada morada” (boisson sucrée à base de mûre (“mora”), myrtille (“mortiño”), d’autres fruits et de la farine de maïs) dont on peut dire que c’est une tradition qui réunie des formes des rituels de sources differentes: de la messe (le sang et le corps) et des symboles appartenant aux cultures ancestrales autochtones. La suite de signifiants “morada” (la couleur violette, demeure), “mora” (retard de payment, il/elle habite) et “mortiño” (on peut lire “mort”) comporte des réseaux des significations non encore bien explorés. Retour du refoulé pourrait être aussi un article de la nouvelle constitution équatoriènne qui fut proposé par les membres écologistes de la constituante et qui établie “la nature” comme “un sujet”.    

Bibliographie