Points de réel. Les impasses de l'amour
Intervention au séminaire d'été 2009
Auteur : Cristiana Fanelli 02/03/2010
Avec ...ou pire, Lacan repense la clinique psychanalytique du bord du réel. Pour qu'une telle pratique soit sérieuse - nous dit Lacan - il faut mettre en cause son rapport à l'impossible, impossible à penser et à dire. En effet, le réel est quelque chose qui "existe" mais pas à la façon de l'être (1), quelque chose qui existe et qui constitue la limite de ce qui tient de l'articulation d'un discours. Il y a donc un lien entre réel et existence, et c'est pour cela que Lacan va donner une nouvelle conception de l'existence. Ce terme - nous dit-il - a changé de sens (2) et de ce fait nous pouvons avancer quelque chose qui fait défaut à la logique aristotélicienne et qui va fonder une "nouvelle" logique qui rende compte du réel, des impasses produites par la levée du principe de non-contradiction.
Lacan introduit deux nouveautés: d'un côté il oppose existence et être; de l'autre il établit une relation féconde entre existence et inexistence: l'existence - nous dit-il - se donne toujours sur un fond d'inexistence, un fond indéterminé. Par exemple, de l'"inexistence" du rapport sexuel dépend l'"existence" du fantasme qui organise la réalité du sujet. De même, l'"existence" de l'Un réel est enraciné dans le nombre "inexistant" mais différent de rien, le zéro. L'écriture de la jouissance masculine et féminine s'appuie également sur l'"existence", ou au contraire, sur l'"inexistence" d'un au-moins-Un qui nie la fonction phallique (ayant des conséquences quant à la fonction de "limite", présence et absence etc.). D'autre part l'"inexistence" d'au-moins-Un détermine le pas-toute comme pure "existence" entre centre et absence.
Sur ce même fond, doit aussi se poser la question du rapport entre l'Un (côté existence) et l'Autre (côté inexistence), rapport que je voudrais interroger à travers l'amour. Mais il faut passer par d'autres points.
En effet "point" constitue un signifiant-clé de ce séminaire. Dans le titre, les trois points de suspension recoupent la place vide du dire il n'y a pas de rapport sexuel, autrement dit il n'y a pas de jouissance absolue. La jouissance, en particulier sexuelle, est limitée dans le temps et dans l'espace, elle fait barrage au rapport. En effet, malgré l'aspiration à faire Un si vive dans l'imaginaire des amants, quand Un fait deux il n'y a jamais de retour. Cet imaginaire fait surgir une sphère qui renvoie à l'unité narcissique de l'image du corps (mais avec le grand &Phi ; Lacan met une barre sur la sphère). Dire il n'y a pas de rapport sexuel se heurte précisément à cet idéal, à l'idéal aussi d'un amour qui puisse satisfaire le principe de plaisir, le système de défense qui protège la vie des "tensions", des "irruptions", des excès qui - comme avait déjà dit Freud - dérangent le rapport avec son propre corps (ici c'est de la jouissance dont nous parlons).
Mais il y a d'autres points encore. Le zéro en est un. Les corps célestes en représentent d'autres dans l'Univers. Un point c'est aussi l'instant d'émergence de l'Un réel (εξαίφνησ) -j'y reviendrai.
De plus, "point" constitue un signifiant intéressant dans la clinique: il n'est pas rare d'entendre en séance des phrases comme "tout est arrivé en un instant" ou bien "j'étais sur un point limite où tout était possible". Surprenantes, aporétiques puisque la structure du langage ne permet pas de tout dire, on peut dire une chose ou bien une autre (c'est la loi des rapports associatifs: chaque signifiant est choisi dans une chaîne qui en assure la polysémie), et en général d'abord un mot et ensuite l'autre (ici c'est la loi des rapports syntagmatiques qui ordonne les mots dans la chaîne du temps et de l'espace). Dans ces phrases, au contraire, un instant est évoqué où la toile symbolique se défait et un impossible se profile. Souvent un acte, un passage à l'acte, est décrit comme un instant ponctuel de l'existence dans lequel il n'y a plus de différence entre vivre et mourir, rester ou partir, un instant dans lequel l'existence est réduite à une seule possibilité, donc à un seul sens. Mais je pense aussi à l'étrange lien entre présence et absence qui se réalise dans l'extase mystique (on peut parler de présence réelle du non-être ?).
Ce sont des situations différentes, mais pour chacune d'entre elles il y a un instant où se lève le principe de non-contradiction qui organise l'ordre symbolique, et avec lui tout le système des oppositions signifiantes avec sa logique du sens. Il s'agit des points limites, seuils, comme le sont d'autre part tous les moments inattendus de changement et de bouleversement. Je voudrais aussi rappeler que à propos du sujet, Lacan parlait du moment de conclure.
Compte-tenu de ces considérations, je voudrais introduire l' εξαίφνησ, le point à la fois du temps et de l'espace, où émerge l'Un réel. Platon et Aristote lui donne des qualités comme l'atopia, le soudain, le dehors, des qualités qui saisissent quelque chose du réel et qui nous portent au coeur de ces paradoxes et de ces oxymores, qui constitue la trace du réel dans le langage. La demande est alors la suivante: d'où surgit l'Un réel ?
Dans le Parménide, Platon saisit l'Un dans un point: l'εξαίφνησ, l'instant, le soudain. Pour Lacan c'est décisif (3). Dans le discours du philosophe, Lacan trouve la mise en acte d'un impensable qui se produit dans l'instant où un élément passe d'une condition à l'autre, par exemple, du repos au mouvement. Lors de ce "passage", il y a un instant où cet élément "n'est" ni en mouvement ni à l'arrêt (il faut noter la double négation), un instant où il passe d'une condition à l'autre "sans être" ni dans l'un ni dans l'autre.
Il est dans le continuum temporel mais aussi au dehors parce qu'il rompt le continuum qui fait l'étoffe du temps, donc une rupture qui est aussi un seuil. Un paradoxe. En tant que lieu, il est difficilement situable (atopos, absurde, sans lieu), un lieu "entre", ni ici ni là, mais "entre": limite d'une étrange topologie. Voilà le point d'émergence de l'Un réel.
Lacan établit alors une relation entre εξαίφνησ et "existence". Aristote lui, définit l' εξαίφνησ comme "le soudain". Lors des moments de "passage" - nous dit-il - les choses sortent d'elles-mêmes (ex-istent) en un instant imperceptible à cause de son extrême petitesse. Dans cet instant de passage se manifeste le sistere, l'être stable que Lacan évoque à propos de la jouissance féminine (je me pose une question: y-a-t il un lien entre le mot sistere et le fait que le symbolique in-siste, l'imaginaire con-siste et le réel ex-siste ?) Le sistere est déjà là, mais il n'existe qu'à n'être pas. C'est ainsi que Lacan fait émerger le mot "existence" du mot εξαίφνησ. C'est de cela - nous dit Lacan - qu'il s'agit dans l'unien, mot jamais prononcé auparavant et qui porte en lui une note de réveil. Unien, c'est l'anagramme d'ennui, autrement dit du désir d'Autre Chose.
Cet anagramme nous ramène au rapport impossible entre l'Un et l'Autre, que j'ai abordé à travers certaines expériences où l'amour touche au réel: les impasses de l'amour convergent, alors, avec celles de la logique. Il s'agit de situations où l'impossible rapport entre l'Un et l'Autre est comme suspendu pour un instant A - nous dit Lacan - "n'est barré, bien sûr, que par nous. Ça ne veut pas dire qu'il suffise de barrer pour que rien n'en existe" (4). Pour un instant, alors, quelque chose de l'Autre existe sans la barre de l'Un ?
Dans Encore, Lacan nous dit que l'exigence de l'Un c'est de l'Autre qu'elle sort (5). En effet si le nerf de ce que nous appelons amour est dans le fait qu'il y a de l'Un tout seul (6), cependant c'est de l'Autre que part la demande d'amour,"Il ne cesse pas de le demander. Il le demande encore" (7). Mais comment mettre ensemble ce qui aspire à l'infinitude et ce qui n'existe que dans l'instant ?
Dans cette impasse Lacan introduit l'amour d'un Dieu qui n'est pas celui de la foi chrétienne, mais celui d'Aristote, le moteur immobile, le sistere qui sort dans l'instant. Au nom de Son amour, les mystiques allaient à la rencontre de la volonté de l'Autre. Ils savaient que "le comble de l'amour de Dieu, ça devait être de lui dire "Si c'est ta volonté, damne-moi"" (8). Il s'agit d'expériences dans lesquelles vacillent les défenses du moi, les bastions du narcissisme sur lesquelles s'accrochent chaque idéal de salut et chaque idée du bien. Mais, observait Lacan, s'il est vrai que c'est dans cette situation que l'amour pourrait avoir un sens (parce qu'on cherche à identifier l'Autre), il est vrai aussi qu'au même moment la vie peut basculer dans le non-sens. C'est ici l'impasse logique de l'amour et, quand on y entre, on arrive au bout "c'est le bout parce que c'est là qu'est le réel" (9) et il est très important de s'apercevoir que dans ce champ on ne peut rien dire sans se contredire - nous dit Lacan. Faute de principe de non-contradiction, en fait, il n'y a plus moyen de ne rien dire. Nous touchons ici l'impossible à dire. Pensons par exemple à certains états de stupeur contemplative.
Lacan a parlé de la jouissance de la plante (le lys du champ): être plante est peut-être une douleur infinie, parce que rien ne permet d'en sortir. Ni d'en parler! Freud indiquait dans la réaction de fuite, mais aussi dans le fait de parler, un moyen pour décharger les tensions en excès qui mettent à risque l'intégrité du corps. Parfois dans la clinique du pas-toute nous sommes confrontés à certaines impossibilités de la parole, souvent liées à des rapports d'amour particulièrement aspirants. Je pense aussi à certaines formes d'immobilité corporelle ou à certaines éclipses dans les mots d'un autre.
Est-ce simplement par hasard que Lacan parle des "suppléances" et de jouissance "supplémentaire" pendant la même période ? D'autre part comment permettre au sujet de travailler à partir de sa fente, de son réel, de son point de fuite ou de perte, sans en renforcer simplement les défenses du moi ?
Notes :
(1) J. LACAN, ...ou pire, p. 89.
(2) Ivi, p. 108.
(3) Ivi, p. 103.
(4) J. LACAN, Encore, p. 138.
(5) Ivi, p. 19.
(6) Ivi, pp. 118-119.
(7) Ivi, p. 14.
(8) J. LACAN, Excursus, p. 79.
(9) Ibidem.
