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Oh P… de la Méditerranée

Journées "L'unité spirituelle de la Méditerranée est-elle plus forte que le constat de sa diversité ?" (Marseille 2010)

Auteur : Christine Dura Tea 08/07/2010

Bibliographies Notes

Aujourd’hui Marseille nous reçoit au Parc Chanot, autour de ce signifiant « Méditerranée », à côté, c’est le vélodrome.

Vous connaissez les ambiances sulfureuses des rencontres des équipes de foot entre Nice et Marseille et surtout des supporteurs qui viennent par la violence et la haine exprimer leur passion de ce sport jusque dans la cité qu’ils ravagent. Et je ne pense pas hélas, que cette violence soit du même ordre que la démesure dont nous a parlé M. Mattei hier.

Paris ou le reste de l’Europe, voir même du monde n’a rien à envier de cette violence méditerranéenne, ce qui me donne à penser que cette violence est bien devenue aujourd’hui un invariant.

Pour vous parlez de Nice, convoquez Mado la Niçoise ou Sainte Rita vous apprendrez plus que ce que je pourrais vous dire sur cette ville.

Noëlle Perna qui campe avec humour et dérision ce personnage de Mado la Niçoise, cette femme tour à tour bourgeoise, vulgaire et – pardonnez moi de vous le dire – quelque peu « langue de pute », vous ferez certainement entendre un bien dire de Lalangue de ce bord là de la Méditerranée, je n’ai pas ce talent qui relève certainement d’un don, d’une grâce et qui mérite peut-être bien une sanctification !

Car le rire comme nous le rappelle Spinoza dans l’Éthique, comme d’ailleurs la plaisanterie – jocus, jeu- qui a donné en occitan joy, d’où le mot joy dans la lyrique courtoise, est une joie pure, et par suite, pourvu qu’il ne comporte pas d’excès, il est bon par lui-même. La haine dira-t-il, ne peut jamais être bonne. Dans l’humour, point de haine et de méchanceté. Point de mépris non plus. Ca s’ancre de l’éros. Car si l’amour s’adresse à l’être, la haine qui vise aussi cet intime de l’autre, exclut que l’autre puisse être sujet, elle ne vise pas tant sa disparition, car la destruction de l’autre fait partie du programme imaginaire de la relation intersubjective. Mais la haine veut un abaissement, une déviation, une négation détaillée dit Lacan, une persécution, une vengeance portant sur l’être de l’Autre.

Et quant à Sainte Rita, Sainte des causes impossibles et désespérées, qui a sa chapelle dans le vieux Nice, mais aussi à Pigalle à Paris elle auraient bien des secrets à nous dévoiler sur l’amour et la haine, sur les hommes et les femmes, sur leur douleur et chagrins quant à leur statut d’êtres sexués, sur l’insupportable du rapport sexuel, sur ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire en Méditerranée, et qui tient lieu de réel.

Je vous recommande la lecture de la vie de Ste Rita, ce que je peux vous en dire.

Rita (diminutif de Marguerita) naquit au mois de mai 1381 à Roccaporena, près de Cascia (Ombrie, Italie). Jeune fille, elle vécut dans le respect et l’amour de ses parents âgés. Mariée à un jeune homme du pays en 1399, sa vie conjugale fut d’abord difficile à cause du caractère violent de son mari. Mais croyant aux paroles du Christ : « Bienheureux les doux et les artisans de paix », elle parvint par sa bonté et sa compréhension à le convertir.

En 1417, son mari fut traîtreusement assassiné. Rita pardonna, mais ses deux fils nourrissaient des désirs de vengeance et de représailles comme il était courant à cette époque de vendetta. Rita essaya de changer leur cœur, et alla jusqu’à demander à Dieu de les reprendre plutôt que de permettre qu’ils commettent l’irréparable. Sa prière fut exaucée puisque peu après ses deux fils furent emportés le même jour, sans doute par la peste.

Restée seule, elle voulut suivre jusqu’au bout l’amour du Père en se consacrant totalement à Lui dans la vie religieuse, chez les Augustines de Cascia. Son histoire fit hésiter les responsables du Couvent. Elle ne se découragea pas et se présenta plusieurs fois, jusqu’à ce que les sœurs soient convaincues par un fait miraculeux que son entrée était voulue de Dieu. Elle entra donc au couvent en 1421.

Elle fut étroitement associée à la souffrance de Jésus sur la croix et reçut en son corps le stigmate d’une épine de la couronne : en 1422, lors d’une expérience mystique où elle fixait la croix, une épine se détacha du crucifix et la blessa au front. Pendant quinze années, elle vécut dans l’amour les souffrances venant de cette blessure, les unissant à celles du Christ en sa Passion.

Le 22 mai 1457, elle « naissait au ciel ».

Elle a été canonisée par le pape Léon XIII, le 24 mai 1900.

C’est qu’aujourd’hui, la dévotion à Ste Rita est universelle, et les grâces obtenues par son intercession sont innombrables. La manière dont elle vécut les événements de sa vie conjugale, maternelle et religieuse fait qu’elle est invoquée tout particulièrement dans les cas difficiles, voire « désespérés » et « impossible ».

Car Sainte Rita, sainte des causes impossibles et désespérées doit savoir également manier les autres catégories du possible, du nécessaire mais surtout du contingent, ce qui a cessé de ne pas s’écrire et commande le registre de la rencontre. Car si elle n’était pas une Mère vierge, comme la Sainte vierge elle portait en elle son « pastoutisme », sa dualité, mais d’avoir été sanctifiée elle est devenue une Matriarche elle est passé de l’autre côté du tableau des formules de la sexuation pour devenir « une au moins une » qui n’est plus soumise à la castration. Car, nous rappelle Charles Melman, « cet « au moins un » cette « au moins une » n’est que l’un des éléments isolés, l’un des traits unaires pris au champ de l’Autre, là où se tient une femme par définition. Ce qui vient faire exception à la castration n’est rien d’autre qu’un élément qui vaut comme UN, comme un Un totalisant, et qui est pris au champ de l’Autre. » Et parce que c’est du grand autre qu’il tient son origine que Lacan l’appellera, plus fondamentalement l’au moins une.

Mais que vont donc demander les Niçois et les Niçoise à Sainte Rita, les Niçoises surtout quand un homme, quand l’analyste, quand la mère ou même quand Dieu le Père ne peuvent plus rien pour elles ? Nous pouvons en avoir une petite idée ! De quelle façon alors se fait cette donation ? Voilà un mystère !

Pourtant depuis que la psychanalyse existe, le phallus, ce signifiant désignant l’ensemble des effets de signifiants sur le sujet, n’est plus un mystère.

Et quant au signifiant maître, le S1 celui qui nous intéresse ici: « Méditerranée » nous pouvons en nous appuyant sur l’enseignement de Charles Melman dans Problèmes posés à la psychanalyse soutenir « que le S1 tire son pouvoir, sa force, son effet d’impératif, son effet d’exigence totalisante, il tient son pouvoir lui aussi d’une délégation. Délégation qui lui vient de ce fameux « au moins une » dans la mesure où le S1, lui, se situe, se repère comme castré par rapport a cet au moins une, c'est-à-dire tout phallique. Aussi bien est-il d’une certaine façon le lieu du symbole ou le représentant du symbole. »

Alors permettez moi une plaisanterie, cette « au moins une » faut-il la considérer comme la mère, la bonne mère ou la mauvaise mère du S1 ?

Voici trente ans que je vis et travaille « au bord » de la Méditerranée, dans cette ville de Nice, pas très loin d’une frontière entre deux pays la France et l’Italie.

Une frontière, c’est ce qui sépare, c’est le réel qui surgit là où ça bascule, au-delà de cette limite, votre identité n’est plus valable, vous êtes perdu dans le hors monde, vos mots n’ont plus cours. La frontière n’est pas entre deux, elle n’est pas espace, elle tranche et délimite deux zones, et c’est l’une ou l’autre, il faut choisir, si choisir se peut, ou bien c’est à la contrainte d’un tiers, ce fut le cas pour les niçois car Nice a été annexé à la France en 1860.

Et La frontière conforte alors l’illusion d’une unité, d’une totalité, d’une appartenance masquant la division de l’être en opérant parfois une pernicieuse division entre les êtres, en semonçant la haine.

Un bord, comme nous l’a rappelé P.-C. Cathelineau, c’est bien autre chose c’est qui peut faire barrage à l’entre deux de la jouissance.

Aussi intervenir et prendre la parole dans le cadre de ses journées, qui nous réunit dans la ville phocéenne, au bord de la Méditerranée, voilà qui pourrait être aisé, j’aurais alors à dire des choses tout autant spirituelles que diversifiées.

Et pourtant me mettre à travailler, écrire pour cette intervention, a relevé pour moi d’une difficulté, car au moment de me mettre au travail, je ne sais plus dans quelle langue écrire, outre bien sûr que je ne sais plus ce que « être méditerranéenne » pourrait vouloir dire, ce que je pourrais venir vous en dire. Certainement parce que de cette position de fille, de femme de la méditerranée, cette question me confronte à la question du féminin et du maternel, et surtout à la question de l’Altérité qu’elles amènent.

Du rivage de la méditerranée, au ravage que cette question peut ouvrir. Je me suis confrontée à de l’irreprésentable. La méditerranée comme la femme comme essence éternelle n’existe pas, je ne peux pas en faire un ensemble, elle n’est pas toute, ce qui ne me permet pas de vous parler de La femme, comme je ne pourrais pas vous parler de la Méditerranée.

Aussi fille, femme vivant en Méditerranée, la Méditerranée devient cette Autre, cette mère, ce corps que je ne peux exclure, par lequel je dois passer pour pouvoir vous en parler ; en passer par toutes ces Déesses, toutes ces horribles ogresses.

Cet Autre, c’est bien là où peut se situer pour moi du S1, là d’où je recevrais mon propre message, lieu d’où je peux imaginer mon corps. Et comme le rappelle Charles Melman « de ce fait, ce corps ne peut venir qu’à occuper une place qui est celle de « l’au moins un » - ou de l’ « au moins une » cette place du réel où se tient, une femme, par destination, dans ce lieu que nous qualifions d’Autre. »

Peut-on produire un savoir sur cette altérité si par définition elle est ce qui échappe à l’un. Doit on se contenter de dire que le féminin est irreprésentable, impensable voir relèverait de l’ineffable ? Ce savoir à produire est-il de l’ordre d’un secret sur l’être féminin – Was will das weib ? – d’un impossible à savoir ou d’une énigme nécessaire qui conduirait à un secret à ne pas toucher.

J’ai constaté en lisant le programme définitif de ces journées qu’une partie du titre de ce travail avait disparu, certainement d’avoir hésité un certain temps sur l’écriture de ce tire, ma dernière communication n’a pas été prise en compte, j’avais finis par écrire : OH P… (La lettre P) que vous pouvez décliner comme bon vous semble, De La (barré) Méditerranée.

Le La barré a donc glissée ! Peut-être le La barré est passée à la trappe ? Peut-être sous la barre, peut-être cette disparition relève d’une forclusion, ou bien d’une amputation, ou peut-être mieux d’une imputation ?

La forclusion de La barré voilà bien de ce que je voulais éviter, éviter le caractère violent et injurieux des interjections qui peuvent se décliner et qui forcloses l’article mais nous font également saisir l’importance dans ce cas de forclusion La barré, de la violence et de la haine qui peut faire retour sur les femmes. Vous savez que cette question des violences faites aux femmes est une des préoccupations politique et sociale actuelles notamment en méditerranée, car les hommes tuent les femmes mais il y a également des femmes qui tuent des hommes. Cela me laisse à formuler l’hypothèse qui reste à étayer d’une forclusion de ce La barré sur nos rives méditerranéennes où justement cette violence et cette haine la fait exister La Femme, cette femme qui pourtant n’est pas toute car la haine c’est qui a le plus de rapport avec l’être, ce qui s’en approche le plus et que Lacan appelle l’ex-ister.

Et si je reste sur l’idée d’une amputation du La barré alors ce signifiant Méditerranée resterait un impossible à dire, me laissant errer dans le champ de l’inexistence, je pourrais seulement écrire : il n’existe pas de x qui soit pris dans phi de x. Et je resterais en position Autre non barré échappant à la castration.

Mais cette amputation laisse un trou, un trou dans le savoir sur cette question méditerranéenne, une énigme ? Et là je pourrais y répondre en me mettant à « pantailler » comme disent les Niçois de mon propre mythe individuel ou bien d’un de ces mythes grecs et je choisirai alors, celui d’Antigone repris par Anouilh, Antigone qui viendrait dire : « je n’en veux pas de votre sale petit bonheur au bord de la mer sous les palmiers car au delà des lois de la cité, il existe une loi bien plus forte, la loi du désir… »

Mais si je considère qu’il s’agit d’une imputation, qui reste j’en conviens un forçage de ma part et bien voici une charité incroyable qui est faite là, mais charité faite à qui ? Sur quel compte est donc passé le La barré qui vient marquer qu’une femme n’est pas toute prise dans la fonction phallique, dans le langage ? Si c’est sur mon compte qui donc m’impute de le considérer comme un Dieu ? Qui donc m’impute un inconscient sous la forme de ce Dieu à chérir.

Cette imputation de l’inconscient c’est un fait de charité incroyable, d’abord charité pour soutenir l’amour qui est toujours réciproque, mais aussi parce qu’il tient en lui-même, au lieu de l’Autre, la question du non savoir, c'est-à-dire la barre du S(A), de l’autre qui ne sait pas. Car il ne suffit pas de barrer le (A) pour que rien n’en existe, S(A) n’en désigne rien d’autre que la jouissance de la barré femme.

C’est un fait de charité d’imputer quelque chose à l’inconscient puisqu’il va nécessairement passer à d’autres discours et produire d’autres liens sociaux. Et dans ce mouvement, ce savoir de la jouissance, pourra être trouvé dans un dehors qui est castré et qui vient dicter au nom de S1 une forme de refoulement.

« Car l’inconscient, nous apprend Lacan dans le séminaire Encore est le témoignage d’un savoir en tant que pour une grande part il échappe à l’être parlant. Cet être donne l’occasion de s’apercevoir jusqu’ou vont les effets de la langue par ceci, qu’il présente toutes sortes d’affects qui restent énigmatiques. Ces affects sont ce qui résulte de la présence de la langue en tant que de savoir, elle articule des choses qui vont beaucoup plus loin que ce que l’être parlant supporte de savoir énoncé »

Le savoir en effet s’articule dans une chaîne de signifiants, du simple fait de nouer un S1 à un S2. Cependant si chaque signifiant de cette chaine représente le sujet pour un autre signifiant, le savoir n’est pourtant pas dans le sujet, c’est un savoir particulier puisqu’il est sans sujet, « sans qu’aucun sujet ne le sache » c’est le savoir de l’inconscient. Il est au cœur du sujet, on ne sait zou disait Lacan. Le dire porte initialement dans l’analyse sur le symptôme.

Aussi ce savoir de la jouissance que je pourrais dégager au nom d’un S1, dans quelle « au moins une » langue venir vous le dire ?

La langue de l’Exil, la langue du Maître ou du Colon, ou la langue de l’indigène.

En effet ma lalangue, aura effectué un véritable voyage translinguistique d’une rive à l’autre de la méditerranée de l’Espagne, l’Andalousie, l’Algérie, la France et m’aura conduit au bord de cette rive de la méditerranée, dans cette ville de Nice, bien plus Italienne qu’espagnole.

La langue de l’Exil, j’ai décidé en prenant la parole pour ce travail de la quitter, c'est-à-dire de quitter le silence, le lieu de l’exception, même si une certaine nostalgie d’une perte m’est quelque peu revenue dans l’écriture de ce travail…, mais je sais depuis un certain temps déjà qu’entre la nostalgie et la perte la rencontre restera à jamais manquée.

La langue des maîtres ou des colons, qui fait de moi une exilée, l’Espagnol, l’Italien et le Français, le Français en particulier, c’est effectivement ma langue maternelle, seule langue qui permet de véritablement m’exprimer, avec laquelle je m’autorise des libertés dans l’écriture de sa syntaxe, de sa grammaire voir même de son orthographe.

Dois-je alors plus me tourner vers ce que Lacan appelle la Lalangue, et qui met en rapport les affects de la lalangue et le savoir inconscient, c’est la langue parlée et entendue par le jeune enfant, la lalangue n’est pas celle de la culture, elle n’est pas non plus celle des échanges économiques, pas la langue du Maître, elle est celle des affects, une langue propre à chacun et qui, surtout, associe au langage la notion de jouissance.

Car la lalangue n’a rien à faire avec le dictionnaire, car chacun de ces éléments peut prendre n’importe quel sens, car dans lalangue manque cet accrochage des mots et leurs sens convenu. A la différence du symbolique, lalangue n’est donc pas un corps mais une multiplicité de différences qui n’a pas pris corps.

Ce n’est dons pas là que je pourrais la trouver la mère du S1 !

Pas de moins un dans la lalangue, qui en ferait un ensemble, pas d’ordre dans lalangue. Elle n’est pas une structure, ni de langage, ni de discours, c’est l’intégrale des équivoques possibles, qui cependant ne fait pas un tout. Alors comment passer de ces uns de pure différence au signifiant un au S1, voire à l’essaim qu’il peut former, comme nouveau signifiant inscrit dans le champ de la jouissance.

N’importe quel mot entendu puisque la lalangue vient du parler entendu, peut prendre n’importe quel sens. La lalangue est faite de uns qui sont des signifiants mais au niveau basique, de la pure différence. Des lors, le un incarné dans la langue, celui qui est en coalescence avec la jouissance et pas seulement un entre autres, ce « UN » je cite Lacan dans le séminaire Encore, « c’est quelque chose qui reste indécis entre le phonème, le mot, la phrase, voire toute la pensée. » C’est tout le problème des incertitudes du déchiffrage. Lacan parlera certes de la lettre une du symptôme, mais « indécis » veut certainement dire qu’il est difficile d’identifier ce UN avec certitude. Autrement dit on ne sait pas. La Lalangue à des effets au niveau de la jouissance, mais reste, pour l’essentiel, insu.

Pourtant la lalangue est lié au discours, dans la Troisième « c’est le dépôt, l’alluvion, la pétrification qui s’en marque du maniement par un groupe de son expérience inconsciente ». L’expérience inconsciente, ça implique l’effet de la parole et du discours sur le corps substance. C’est ce que le discours – des productions les plus banalisées, les plus communes que les interventions les plus sublimées, comme la poésie et la littérature – a ordonné et véhiculé de jouissance, dans un lieu social donné, toujours historique, qui fait dépôt dans une langue. C’est là que se greffe le discours privé d’où le sujet peut se constitué.

Une langue est donc engrossée en permanence par la jouissance qu’ordonnent la parole et ses signifiants jouis. Pourtant la langue et bien plus du côté de la mort que de la vie en effet même dite vivante, même quand elle est en usage, une langue est toujours une langue morte, car c’est « la mort du signe qu’elle véhicule ». Ce qu’elle recueille, c’est la jouissance passée au signe, ou à la lettre, la jouissance mortifiée donc, qui « se présente comme du bois mort ». Cimetière, mais en réactualisation constante ; de nouveaux signes y sont admis, à partir des expériences vitales. Celles-ci passant au verbe, secrètent de nouveaux mots, locutions, équivoques, lesquels n’attendent aucun dictionnaire pour être « en usage », ça veut dire « usage de jouissance ». D’autre signe au contraire, tombent en désuétude, sont éliminés, car impropres à l’actualité des jouissances, hors d’usage donc. La langue est morte, mais elle vient de la vie, et tout le problème est donc de savoir comment une langue morte peut opérer sur du vivant.

Ce vivant c’est bien du côté de La langue de l’indigène que je peux le trouver, la langue de l’indigène qui n’a rien à voir pour moi avec la langue maternelle, même si paradoxalement la langue de l’indigène fait de moi une étrangère de chaque côté de la méditerranée où j’ai vécu, la langue de l’indigène c’est pour moi l’Arabe, le Valencien, et puis le patois aveyronnais, aujourd’hui le Niçois.

Ces langues resteront à jamais des langues inaccessibles avec lesquelles j’ai entretenu un rapport à la fois de curiosité et de rejet.

La langue de l’indigène c’est la lalangue de l’obscène ou se sont fait entendre et filent les insultes, les blasphèmes, les mots d’amour, adressées à la Mère au Père, à la femme, à l’enfant, à l’Autre, à Dieu, pour entamer sa consistance phallique.

Ce vivant de la lalangue de l’indigène je l’ai retrouvé sur ce bord là de la méditerranée où je vis, parfois je me demande si ce bord constitue pour ceux qui y vivent une identité particulière, y aurait-il un peuple du bord, ce bord constitue t-il un symptôme ? Un symptôme en attente, une ordalie masquée et donc méconnue – jugement, épreuve judiciaire par les éléments naturels, jugement de Dieu par l’eau, le feu – (une horde ALI !). Une demande de reconnaissance de la part du père qui impliquerait le don d’un nom pour ce bord encore sans nom…

Bien sûr ce bord s’appelle la côte d’Azur, la Promenade des Anglais, la French riviera et brille pourtant de mille lumières, à Noël, au Carnaval, au 21 siècle, à l’heure de la mondialisation. Car ce bord là n’a jamais vraiment fait barrage à la jouissance, de toujours lieu de villégiature, de débridement, sans aucune difficulté il est possible d’avoir à portée de main tous les objets consommables qui permettent de vivre en paix – avec la question de son désir.

Mais le bord, cette ordalie dont je voudrais vous parler s’est déplacé du rivage au cœur ville de Nice, le bord du trou, ou la lettre P… de mon titre fait littoral entre savoir et jouissance, ce dont, des signifiants que vous pouvez déclinez, s’en est détachée, comme matérialité.

Savoir et jouissance, il y a un paradoxe apparent à lier ces deux termes, car ce sont des notions qui ne peuvent pas se conjoindre, la jouissance étant ce qui fait barrière au savoir. Mais la lettre évite ce paradoxe en étant non pas ce qui va les réunir, mais ce qui va faire bord entre les deux, Le littoral, c’est bien cette bande de terre qui sépare deux territoires complètement différents, et c’est bien le cas entre la French Riviera et ce cœur ville de Nice.

Aussi je m’en tiendrais à cette lettre, à sa filature d’une rue à l’autre, et jusque dans la lalangue, car il n’y a pas de lettre sans la lalangue, comment la lalangue ça peut se précipiter dans la lettre car si on veut avoir une chance de démêler l’énigme du symptôme, c’est en ayant accès au signifiants de la lalangue du patient.

Alors de mon cabinet d’analyste aux différents lieux institutionnels, supervision d’équipe, consultations dans ce centre social, à l’atelier « A livre ouvert » mené avec une école maternelle du quartier, dans cette filature ne cesse pas de me questionner et peut-être de s’écrire hors du cabinet de l’analyste, dans cette époque de très grande précarité symbolique, les traces de jouissance dont chaque sujet est porteur mais également les conséquences de la lecture d’un symptôme, voilà qui relève pour moi du nécessaire auquel l’analyste hors de son cabinet dans la cité est convoqué.

Alors que je prépare ce travail, j’échange avec un collègue, un Normand méditerranéisé ! d’une structure sociale dans lequel j’ai installé une consultation, j’y reviendrai – je lui demande ce qui à son avis ne va pas de ce côté ci de la méditerranée, qu’est ce qui fait symptôme, qu’est ce qui institue l’ordre dont s’avère notre politique et qui implique d’autre part que tout ce qui s’articule de cet ordre soit passible d’interprétation, comment saisir sur ce bord là l’effet du symbolique dans le réel ?

Il me répond que ce qui ne va pas de ce côté ci, c’est que ce bord là soit devenu une poubelle ! Un dépôt d’ordure ! Il me revient alors en arabe le mot Zelbel ! Faisait-il référence à l’écologie, à la pollution des plages… j’en doute…Il me ramène sans le savoir au glissement de a letter à litter, de la transformation de la lettre en déchet, de l’usage qu’il est possible de faire de cette notion de lettre pour aborder et réduire le symptôme.

En effet, au quotidien, avec son équipe dans un quartier très populaire du cœur ville de Nice comme nous disons là-bas, une banlieue dans la ville, il accueille tous ceux qui sont venus s’échouer sur ce bord, les méditerranéens de toutes les autres rives, mais aussi, les Africains, les Asiatiques, les Européens de l’est, les Américains du Sud.

Il a même accepté que je mette en place des consultations centrées sur la question des violences dans le couple, la famille, le travail et la cité, où des femmes, des hommes des enfants de ce quartier très en difficulté peuvent trouver un lieu d’adresse.

Au même moment lors d’une supervision d’équipe quelques rues plus loin, j’entends l’indignation d’une équipe de travailleurs sociaux qui accompagnent des familles en appartement de transit.

Lors d’un atelier cuisine qui réunit des femmes, de communautés différentes, chacune prépare ses recettes et cette fois ci, refusent de goûter à la cuisine de l’Autre y compris à la cuisine des femmes de l’équipe. Pourtant en tant que femme, voilà qu’elles auraient pu trouver dans le plat de l’Autre de la substance, de la subsistance.

Cette scène aurait bien pu se passer n’importe où en France, mais c’est sur ce bord dont je vous parle que je l’ai rencontré et cette scène avec des variantes se répète souvent dans ce cœur ville de Nice.

Ce jour là je ne comprends pas. Et je découvre la figure haineuse du communautarisme en même tant que la haine pour l’Autre femme qui porte un voile et jusque chez ces travailleuses sociales.

Ici la figure haineuse du communautarisme s’illustre dans une organisation clanique où le plat préparé est devenue le totem, le signifiant maître qui tient son pouvoir par délégation car les pères sont absents, un repas totémique que l’on ne peut faire qu’entre soi identique, un totem qui vient représenter l’ancêtre, le Père, mais dans le cas du communautarisme cet ancêtre ne prendrait-il pas la figure d’un Maitre réel, dont le pouvoir n’est plus aucunement médiatisé par le symbole , ici le plat préparé, mais qui tire son pouvoir par délégation d’une « au moins une » une matriarche ? S’agirait-il ici de l’illustration d’une organisation matriarcale où le lien social n’est plus assuré par la castration.

Bien sûr des femmes ensembles ne peuvent pas constituer une communauté ? Pourtant pourraient-elles produire de l’altérité ? Il semblerait au contraire qu’elles s’en défendent de l’altérité ? De quoi se défendent-elles ? Certainement de la castration, de ne pas être revêtue des insignes de la virilité. Car se défendant de l’altérité, elles se défendent contre le fait qu’elles se trouveraient en tant que représentante de l’Altérité, représentante du même coup de cette faille dans l’autre et que c’est ce qui conviendrait de faire oublier ou de faire occulter ?

Pourquoi dans ce cas là l’institution n’a plus garanti une position tierce ?

J’ai toujours pensé qu’une femme pouvait venir en position d’Autre de l’Autre, que l’Autre est quelque chose comme la femme, une femme.

J’ai toujours considérer jusque là que le féminin introduit la différence des sexes mais également une altérité radicale par rapport à l’ordre phallique, à l’universel et au masculin ? Car l’altérité malmène le narcissisme et dérange le confort phallique, et de fait le féminin introduit inquiétude, imminence de danger et de refus.

Car le féminin est le plus riche des discriminants, l’opérateur qui par excellence permet de penser l’identité comme virtuellement travaillée par l’autre. L’altérité fonde la peur et les ségrégations sont organisées par cette peur de la différence, avec en supplément la crainte de l’érotique et du sexuel que la femme introduit. Il témoigne ainsi du statut d’exception que la femme a pu occuper dans la série de ce qui fait exception à la norme phallique en occupant la place de l’étranger, de l’exclu ou tout simplement du différent.

L’altérité l’aurais je oublié c’est le sexe ! Cela suppose de compter jusqu’à trois, la fonction du tiers n’est pas celle du père interdicteur de l’inceste selon les versions soft du complexe d’Oedipe. C’est celle du père du traumatisme sexuel, celle de ce père qui a été considéré au moins une fois dans une rêverie comme violeur potentiel.

Peu de temps après cet épisode je suis appelée par une enseignante qui veut orienter une petite fille d’une famille d’origine tunisienne vers cette consultation, car cette petite fille se plaint d’être battue par le père, la maitresse a déjà effectué un signalement, mais elle veut dit-elle un espace de parole pour cette petite fille, pour qu’elle puisse savoir – l’enseignante – si cette petite fille dit des mensonges ou la vérité.

Il apparaît alors évident dans cet exemple, que c’est en tant que Père imaginaire que le père ici est convoqué dans le lien à sa femme et à ses enfants et non en tant qu’homme, père Réel celui qui permet à l’enfant d’avoir accès au désir sexuel, de nouer la loi et le désir.

Il y a dans ce fonctionnement psychique des liens familiaux, en Méditerranée, et notamment concernant les famille issues de l’immigration des autres rives, un discours social qui soutient la dangerosité sexuelle de l’homme, et qui favorise la mise en place d’un déni du père réel qui met à mal les enjeux de la castration, rabattant alors la dynamique du rapport aux autres sur les enjeux de pouvoir phallique et faisant des mères post modernes des Jocaste.

Un autre exemple, je reçois dans cette consultation installée dans ce centre social, une femme Albanaise qui me donnera comme patronyme un nom qui en espagnol signifie « tuer », elle a fuit la guerre, après avoir vécue avec sa famille, son mari, et ses trois enfants dont deux sont nés en France, dans la région de Brest, la famille s’installe à Nice à cause de la santé des enfants.

Elle vient demander de l’aide car depuis que son mari qui la battait et jouait l’argent de la famille, est parti de l’autre côte de la frontière avec une « prostitut » dit-elle, et qu’elle a demandé le divorce cela ne va plus avec ses fils. Le premier âgé de 12 ans a suivi le père, le second fils préféré défend sa mère, le troisième de sept ans et bien est devenu très difficile, mais surtout dit-elle l’interpelle violemment en lui disant qu’elle est une pute, puis quand elle le gronde, il lui répond que c’est pour de rire !

Voilà pour cette femme, ce n’est pas pour de rire, pour ce petit garçon s’agit-il d’une insulte ou d’un mot d’amour ?

La semaine suivante, elle revient d’Italie où elle a été chercher son fils ainé, car le père a été incarcéré, la police italienne à trouver des armes dans sa voiture, elle continue à évoquer la position de ces trois fils, la fidélité du premier pour le père, la gentillesse du second qui l’aide beaucoup et la défend contre le père et le frère mais toujours cette petite phase insistante du troisième, « maman tu es une pute ».

Indignée elle dit que la « pute » c’est l’Autre, l’Autre femme, celle qui lui a pris son mari. Il en faut bien UNE !

Elle évoque depuis la guerre et l’exil, sa vie de souffrance, de coups et de travail dans les champs d’artichauts, et son souhait de refaire à nouveau sa vie. Mais que pour le moment elle ne fait rien, son fils aîné l’a prévenu, il tuera tout homme qui rentrera dans la maison !

La troisième semaine, elle revient et m’annonce qu’elle a réglé son problème, avec son troisième fils, elle l’a « donné » à sa Mère qui vit à Brest, le temps qu’il faudra, qu’elle règle son divorce.

Voilà ce qu’il en a coûté à ce petit garçon qui a voulu ré-introduire la question du sexe et du féminin face à la phallicité, la virilité imaginaire de la Mère qui depuis qu’elle s’est débarrassée de l’autre côte de la frontière de ce père, certes, violent, est venue se tenir au lieu de l’Autre à cette place d’être en mesure de se faire l’image du phallus, d’être tout phallus, et d’un phallus qui effectivement, récuse la castration.

Le fils ainé sans aucun doute par délégation d’un maître réel deviendra un homme de la cosa nostra qui continuera la vendetta !

Quant au fils préféré, phallus de sa maman, il finira par l’avoir…par donation imaginaire.

Voilà une femme qui malgré tous ces efforts pour soutenir sa vie conjugale et maternelle et qui a l’instar de Sainte Rita exemplaire elle, comme le dit l’histoire dans sa vie conjugale, maternelle et religieuse, cette femme, et bien n’a plus voulu mettre un homme à la place de Dieu, elle a balancé le père, de l’autre côté de la frontière, peut-être voilà bien un exemple de ce que Charles Melman annonce concernant cette transmission, cette organisation, le matriarcat qui n’est en rien nouvelle, ce processus organisé à partir de la mère comme défense contre l’altérité.

Altérité qui comme le définit Lacan dans le séminaire Encore, ces deux faces de l’Autre, l’une qui relève de la jouissance féminine, cette jouissance qu’on éprouve et dont on ne sait rien, et l’autre où s’inscrit la fonction du père, en tant que c’est à elle que se rapporte la castration.

Pour conclure ma participation à ses journées, qui m’ont permis de renouer la langue de l’indigène, je voudrais reprendre cette chanson de Gilles Vigneault, « Gens du pays », chanson qui résonnait pour moi dans la campagne aveyronnaise, quand je lisais Camus, Sartre et les autres et me laissait perplexe car je ne pouvais là encore me représenter ce que voulait dire « gens du pays » :

« Gens du pays c’est votre tour de vous laisser parler d’amour »

Mais aujourd’hui pour reprendre encore Gilles Vigneault, je pourrais vous :

« Dire que les gens de ce pays ce sont gens de parole et gens de causerie qui parlent pour s’entendre et pas pour parler, il faut les écouter, c’est parfois vérité, c’est parfois mensonges, mais la plupart du temps c’est le bonheur qui dit comme il faudra de temps pour saisir le bonheur à travers la misère emmaillée au plaisir, tant en rêver tout haut, que dans parler à l’aise…

Et par cette opération je serais alors devenue une indigène du bord !

Notes
Bibliographie