Le matriarcat : un effet de notre rapport au langage considéré comme un instrument de communication
Auteur : Jean-Luc Cacciali 02/05/2009
Dans son dernier livre La nouvelle économie psychique, Charles Melman insiste sur une mutation déterminante qui concerne notre organisation psychique qui est que nous sommes passés d'une économie psychique patrocentrée à une organisation psychique organisée par le matriarcat. Le matriarcat qu'il définit comme un mode de transmission qui ne passe pas par les détours majeurs de la castration mais par une donation ce qui fera qu'il y aura toujours comme une relation incestueuse entre la mère et l'enfant.
Freud déjà considérait que le passage d'une société matriarcale à une société patriarcale constituait un progrès pour la civilisation car cela constituait le passage d'un monde de l'évidence, de l'immédiateté, à un monde de l'abstraction.
Nous attribuons les effets de cette mutation à une carence du symbolique et en particulier de la fonction paternelle.
Dans cette perspective de réflexion je voudrais souligner le rôle dans cette mutation d'une autre mutation qui est celle de notre façon de traiter le langage lui-même.
Notre condition humaine se spécifie du fait que nous sommes déterminés par le langage, notre destin peut se trouver orienté par le simple jeu de quelques lettres. Nous sommes des parlêtres, c'est-à-dire que notre être ne peut s'aborder qu'à partir de la parole. Et Lacan insiste sur le caractère parasitaire de la parole et le fait que le langage soit un cancer. Nous sommes parasités par la parole et malade de notre rapport au langage. Lacan a pu dire que pour lui psychologie et physiologie, c'était la même chose.
Sous l'effet de la science et du pragmatisme ambiant, à moins qu'il ne soit déjà que conséquence, notre rapport au langage tend à se modifier pour ne plus le considérer que comme un instrument, un instrument de communication qui peut ainsi devenir un objet d'études extérieur au sujet. Il y a un métalangage possible, ce qu'a toujours vigoureusement refusé Lacan. Revenant d'une série de conférences aux Etats-Unis, il s'étonnait que Chomsky puisse considérer qu'il y ait un métalangage.
La psychologie cognitiviste s'est séparée de la psychologie comportementale non pas pour revenir à l'introspection mais pour identifier l'activité mentale au traitement de l'information, on peut ainsi s'intéresser à ce qui se passe dans la tête des gens de façon expérimentale sans renoncer aux exigences de la science.
Aujourd'hui dans le milieu du travail et pas seulement de l'entreprise, quand les personnes ont des difficultés personnelles ou avec leurs collègues de travail, ils leur est proposé une formation : un stage de communication. Les théories de la communication se développent et occupent le devant de la scène en ce qui concerne notre rapport au langage. En apprenant à communiquer, le malentendu qu'implique le seul fait de parler pourrait enfin être résolu.
L'importance que prennent ces théories pousse à considérer le signifiant comme un signe. L'exercice du langage perd ainsi sa valeur de représentation qui lui permet d'offrir un substitut à l'objet désiré pour ne plus se réduire qu'à une fonction de présentification de l'objet.
Le manque n'est plus alors celui du signifiant mais un manque réel. Le symbolique ne se fonde plus sur un manque mais sur une présence. Lacan a montré que le signifiant est le symbole d'un manque. Aujourd'hui il est réduit à symboliser une présence.
La clinique actuelle nous en montre les effets.
Le nom du père n'est plus un signifiant qui nécessite la foi dans qui est le père, c'est-à-dire un exercice du langage en tant que non seulement il désigne mais qu'il laisse à entendre, il faut que celui qui est nommé père soit certain.
La lettre qui chute ne va plus chercher le support d'un objet à la faveur de l'anatomie et devenir l'indice d'un désir inconscient refoulé, mais le support d'un objet réel, objet non pas du désir, peut-être non plus de la demande, certainement du besoin
Le corps n'est plus un corps lettré mais un objet à sculpter, exposer, profaner, reproduire, à maintenir en vie à tout prix ou à supprimer mais aussi à remplir, à vider... à jouir.
Le langage lui-même peut maintenant devenir un objet de jouissance, jouissance de ce mental isolé par la psychologie cognitiviste comme le traitement de l'information. Lacan a pu parler par exemple d'anorexie au mental.
L'économie psychique devient alors elle-même addictive. Elle se règle sur le for da freudien, c'est-à-dire le simple jeu d'une présence et d'une absence La carence symbolique fera que le manque devra être rétabli artificiellement. Ce que nous montrait le toxicomane et que nous montre l'anorexie-boulimie. Le manque devient la jouissance recherchée.L'anorexique pourra considérer qu'avec la faim, il y est parvenu à ce moment de jouissance extrême, le boulimique préférera le combler, se condamnant d'avance à en recommencer le cycle, contraint de reproduire le manque.
Le matriarcat comme modalité d'une tentative de résolution du malentendu. La parole ne serait plus alors foncièrement mensongère.
La clinique actuelle nous en montre les nouvelles conséquences.
