Le bois des lucioles
Auteur : Marie Jejcic 16/01/2010
Tout débuta par les événements d'octobre 2005. Souvenons-nous : le 27 Octobre à Clichy-sous-bois, trois jeunes rentrent du sport par un terrain vague. Des policiers, les coursent. Affolés, ils trouvent refuge dans un transformateur E.D.F. dont ils escaladent le mur. Deux sont électrocutés, le troisième gravement brûlé. Devant cette violence, la cité déjà sous pression explose. D'abord Clichy. Durant 5 nuits, voitures et transports publics brûlent, puis cela s'étend à d'autres cités sur la France entière. Le 7 novembre : 1 410 voitures sont brûlées ; la police procède à 400 arrestations. Est-ce la guerre ?
Le lendemain, le gouvernement sans hésiter décrète et le couvre-feu et l'état d'urgence, prorogé pour trois mois par la loi du 18 novembre, malgré le retour de l'ordre. Depuis la guerre d'Algérie, on n'avait pas vu cela, même en 1968. Certains y voient les prémices d'une guerre civile, la presse étrangère parle d'insurrection. Le gouvernement condamnait la "racaille" les cités ; la presse étrangère condamne la France et l'échec actuel de sa politique d'intégration. Les cités forment-elles des enclaves dans le territoire ?
En Janvier 2006, dans une de ces cités de banlieues toujours à vif, un journaliste Gérard Streiff, organise un atelier d'écriture avec les jeunes. Introduit auprès d'eux par un éducateur de proximité, Redoines, une quarantaine de jeunes entre treize et dix-sept ans se joignent à eux. Une dizaine d'entre eux sera particulièrement assidue. Aucune obligation n'est imposée. Participe à l'atelier qui veut et vient comme il veut. A ces jeunes qui ne pratiquent pas couramment l'écriture, G. Streiff propose d'écrire des morceaux de vie, de la cité, de leur histoire. Ils acceptent. Sur un papier, chacun consigne qui une anecdote, qui une confidence, qui la strophe d'un rap rédigé ou non pour l'occasion. L'écrivain collecte, ordonne et, d'un commun accord, ils décident ensemble d'en faire un livre.
Le genre
Les jeunes encore échaudés veulent évoquer les événements récents. Gérard Streiff suggère de faire un "roman policier", ce qui ne manque pas d'à-propos dans le contexte des banlieues de 2005. Est-ce pour autant un polar ? Nous proposons de considérer comment ce livre est techniquement construit comme un polar, mais fondamentalement, s'y soustrait à cause de l'apport des jeunes. Le polar est un genre, le genre policier précisément et, décidément, l'inconnu du Bois l'abbé n'a pas ce genre là. Certes, il y a un mort, une énigme et sa solution mais, pour autant, il n'y a pas d'assassinat, de raison crapuleuse, d'enquête menée avec cette obsession du détail qui caractérise un Sherlock Holmes quand il déploie son ingéniosité pour confondre le coupable.
S'il y a bien un corps étendu sur la chaussée entre deux policiers dans une cité incandescente, ce mort se volatilise. Alors ce mort qui disparait sous les yeux de la police qui n'y voit goutte, pour réapparaître un peu plus loin sans que personne ne le localise, sauf celui qui en a le souci, évoque davantage Edgar Poe et La lettre volée que Conan Doyle.
C'est là, j'vous l'jure
Que j'vois sur le dos
Dans la nature
Un type K.O.
Mais j'suis bien l'seul...
Aux potes j'en parle
M'traitent de mytho
Rien dans l'journal
Rien aux infos !
Ce qui pouvait n'être qu'un exercice de styles divers par un journaliste habile à intéresser ces jeunes, à les animer et les retenir, adroit également à collecter, ordonner, rendre plaisant la lecture d'un patchwork, devient, par ces jeunes, autre chose. Car ce qui se voulait un polar, par eux, s'infléchit vers le conte. D'emblée, leur préoccupation n'est pas, qui a tué, mais qui est mort. Cela redouble l'énigme ? Surpris de découvrir sur la chaussée, le corps étendu d'un gars inconnu en costume beige, encadré par des policiers qui le disent "cuit", Ibrahim retourne avec quelques-uns sur le lieu du crime. Là, surprise, le corps a disparu !
J'ai pas rêvé
Il était là,
Alors qui c'est
Que ce mec là
A l'aide ! Au secours !
Qui me dira
Au pied d'la tour
Qui c'était l'gars ?
Le bord
Car ces jeunes de nos cités que l'on ignore et redoute, dont la presse internationale à l'époque parlait, de quoi veulent-ils parler ? Que veulent-ils dire ? Leur colère ? Leur peur ? Leur révolte ? L'injustice ? Leurs ambitions ? Leur haine ?
Pas du tout, ils disent qu'ils vivent. La vie. L'éprouver. Ils disent leur appartenance au monde. Leur monde dans le nôtre. Le même donc ?
Leur cité est là, aux portes de Paris. En R.E.R. et en bus aussi proche que Londres en T.G.V., sauf que l'on va plus aisément faire son shopping à Londres, que l'on ne prend le R.E.R et l'autobus pour se rendre au B.L.B. L'étranger a changé de place et de définition.
Curieusement, le lecteur découvre un accent M. Griaule ou C. Levy-Strauss inattendu en pénétrant avec Ibrahim dans ces cités peuplées de tribus de jeunes qui n'ont ni les mêmes règles, ni les mêmes coutumes, ni les mêmes préoccupations, ni la même langue que les "autochtones". Du reste, un lexique clôt le livre pour permettre de comprendre les expressions "indigènes", où s'apprend notamment que ce B.L.B signifie Bois l'abbé, du nom de la cité. Le lecteur pensait le monde désespérément ouvert et transparent, il découvre que de nouvelles zones se referment, qu'un nouveau découpage à lieu.
Dans L'homme moderne, Hannah Arendt juge acquis pour l'homme du vingt et unième siècle de pouvoir changer de planète. Suffira de prendre une fusée. Concluons alors qu'il sera plus facile de changer de planète, que de pénétrer dans l'univers du B.L.B !
Ainsi, L'inconnu du B.L.B rappelle que, politiquement, l'étranger a changé de définition. Ce n'est plus une question d'espace, de distance ou de différence, mais plutôt de structure. L'étranger est là dedans mais extérieur, verso de l'économie d'un monde dont ce recto lui est inaccessible. L'affaire serait-elle de langage ? Les cités seraient-elles Le signifié inéluctable d'un signifiant imposé par un monde, selon la définition du couple signifiant-signifié selon Saussure, où un signifiant a son signifié collé au dos, ou bien l'intérêt de la lecture de Lacan contre celle de Saussure pourrait-elle ici confirmer sa nécessité. Si les cités gardent par devers elles un des signifiés susceptible de répondre au signifiant qui les représentera, s'il dépend d'elle de trouver l'un des signifiés susceptibles de répondre au signifiant, alors le déchiffrage leur infligera une perte sans doute puisque, pour le trouver il faudra passer un écrit, une barre, un cordon de police par exemple, soit la marque d'un réel inéliminable, mais alors seule la lecture qu'ils en feront saura produire un signifié inédit.
Doubles surfaces
Car en effet, entrer au B.L.B., n'oblige pas à changer de planète, mais carrément de système solaire ! Dès les premières pages, Ibrahim, qui mène l'intrigue, tombe brusquement en arrêt : "Devant lui, il vit comme un soleil devant lequel les gens avaient l'air de danser." Entrer dans la cité, l'oblige à franchir ce soleil étranger à notre monde, cette météorite d'une autre galaxie : "Le spectacle était sidérant. Un bus, un de ces très long bus à soufflet de la ligne 208, était en travers de la chaussée et il brûlait." On comptera que ce n'est pas un, mais trois cordons qui les circonscrivent : les pompiers, la police, les jeunes du quartier.
Ibrahim est livreur de pizzas, donc il travaille, il a un scooteur, il passe d'un monde à l'autre, comme la police d'ailleurs. Est-ce pour autant que cela produit une transformation de ces deux surfaces hétérogènes ? Non. Ibrahim pour l'instant est comme les policiers. Il franchit la limite sans que rien n'en résulte. Le travail est le code dont il use pour traverser. C'est si vrai qu'Ibrahim lui-même se surprend : "Curieusement, les flics le laissèrent passer... avec sa veste imperméable bleu ciel, avec deux larges bandes fluo ; de loin, dans la confusion générale, avec son casque, sa mobylette, sa veste, on l'avait peut-être pris pour un flic. C'était un comble, mais c'était comme ça !"
L'autre côté
Une fois de l'autre côté, le lecteur, guidé par Ibrahim, son scooter et son énigme, va faire des rencontres, participer à la vie de la cité et, tranquillement, sympathiquement, visiter le B.L.B. un peu comme Rome, avec Nanni Moretti !
Alors, ce mort inconnu de la cité, volatilisé au milieu des émeutes, qui est-il ? Ici, tout le monde se connaît ? Si l'on n'entre pas facilement dans la cité, l'on n'en disparaît pas non plus sans que personne ne s'en aperçoive. Toujours quelqu'un pour s'en aviser. Et puis, est-ce que ça se quitte le B.L.B. ? Les gars n'en sont pas si sûrs. A un moment, est évoqué un copain, un type droit, de qualité, mort d'un cancer. L'un demande : "C'est quand qu'il est parti ? L'autre reprend : Qu'il est mort ?"
On ne va pas au Bois L'abbé, mais Le Bois l'abbé ne vient pas non plus à vous. J'ai voulu rencontrer ces jeunes, au chômage pour la plupart, je pensais qu'ils pouvaient venir sur Paris, il me fut répondu que cela était très difficile, exceptionnel.
Donc, ce corps disparu est-il un indic, un mouchard, une balance ?
Si ya pas d'corps
Dans la cité.
Si les keufs cachent
Son existence
C'est que cette tache
C'est une balance.
Un des temps fort du livre est celui où Ibrahim a comme une illumination : "Bon dieu, et si l'inconnu était tout simplement un clandestin ? Un sans-papier ? Et s'il se cachait toujours dans le coin ? A B.L.B. ?"
Comme on le constate, l'écriture du roman a deux auteurs, et deux surfaces. Un extérieur le professionnalisme de Gérard Streiff, un intérieur : où les jeunes imposent leurs préoccupations.
Le sans
Ibrahim n'aura de cesse de retrouver cette présence fantôme, jusqu'au jour où il croisera un mort-vivant barbu, squelettique, flottant dans... un costume beige.
Bien qu'esquissés, des sujets essentiels émergent. Ainsi, ce savoir qui colle à la peau de ces jeunes : on peut mourir de plusieurs morts, l'une d'elles est la mort sociale. Ce sont les sans : sans papiers, sans pays, sans domicile, sans existence officielle, sans femme, sans enfants. Ailleurs, on les appelle "les effacés", effacés du monde de la transparence. L'inconnu du B.L.B. est un "sans". Il erre sans nom, sans lieu, sans argent. Les mondes s'ouvrent comme une matriochka ! A l'intérieur d'un monde, un autre monde !
Au lieu de trouver un mort, un coupable et la raison du meurtre, l'enquête trouve un mort mais vivant qui, peu à peu, retrouve la vie, un peu de travail, un nom, et des pot's comme ils disent. A la fin du récit, l'inconnu ne l'est plus. Il s'appelle Dabo, il est malien et parle un excellent français, est-il précisé. Il raconte que sortant de chez des amis, ce fameux soir, il s'était trouvé mal. Quand il revint à lui, deux policiers l'encadraient. A la grâce d'un moment de confusion, il parvint à s'échapper. Plus tard, il racontera : "Le voyage n'a pas été simple. J'avais obtenu un visa de court séjour. Puis, je suis resté car je voyais ma place ici. Les français étaient des gens humains respectueux. En plus à B.L.B, je me sens bien. C'est une ville-monde, tu ne trouves pas ?"
Et voici, cette cité à nettoyer au karcher habité par la racaille transformée en une ville-monde !
Du coup, ce corps étendu et disparu se reconnaît comme la barre du réel à franchir pour trouver le signifié, reste d'un signifiant manquant à déchiffrer. Par son mutisme et la violence dont il témoigne, le corps dénonce et signifie les points où le pouvoir choisit la force contre la loi, mais ce sans papiers démontre aussi que la cité, n'est pas coupée ni du pays, ni du monde, elle s'y s'articule. La façon dont les jeunes sont concernés par ce corps dira comment la loi les questionne.
Et les femmes
Le B.L.B. est un monde d'hommes dont les femmes ne sont pas absentes. D'abord, elles furent quelques-unes à participer à la rédaction. Puis, durant le récit, elles organisent des fêtes, des repas, des soirées dansantes auxquels toute la cité participe. Enfin, avec Dabo, la seule présence extérieure au Bois l'abbé est une femme. La fille dont Ibrahim est amoureux appartient à une bande adverse.
"Fuck les lilas, une cité qui cherche les embrouilles" rape un des gars. Et la fille est des Lilas !
Roméo et Juliette donc, sauf que c'est Ibrahim et Ouissane à 20 KM de Paris. Rien de neuf, sauf la fin ! Contrairement aux Capulet et aux Montaigu, nos deux amoureux se retrouveront grâce aux femmes car, si au Bois l'abbé la solidarité est inébranlable, la guerre de clans existe.
Redoine, avec qui je m'entretenais, me disait que ces gars étaient capables de faire n'importe quoi, fut-ce de la prison, pour en couvrir un autre. Ici, la délation échoue. En tous les cas, ici par les femmes, la guerre des clans trouve une issue. Mais alors, cette cité est toute rose ?
Le rap
Impossible de parler des cités, sans parler du rap. L'expression est inhérente à ces jeunes qui parlent rap de naissance semble-t-il. Or, le rap n'est pas rose, mais pesamment noir.
Moi, j'ai pas une tendance rose, mais black
La vie, elle est pas rose
Je représente les blacks seigneurs et rusés des halls
Prends en une dose de mon rap des rues...
Remarquons tout de suite que son expression est inassimilable au roman, malgré les efforts pour l'introduire. Le rap tranche. Sa forme, son rythme, ses scansions, son énoncé, tout dans le rap résiste. Mais le plus contrastant est sans doute son ton. Si la prose crée une atmosphère plutôt rose, bon enfant, sympathique, le rap griffe, lacère, insulte, menace.
Lancinant, il martèle l'étouffement, l'agression, la brutalité, les insultes, parfois il jubile, souvent, il dope. Le rythme du rap en lui-même impressionne, un peu comme le tambour dans les armées d'autrefois. Scandé, nerveux, elliptique, ils parlent vite pour dire beaucoup.
Tu vas repartir avec le visage pâle
Trop de violence dans ce monde
C'est tellement atroce
Toutes les choses que j'ai vues sont dans ma tête
Ou encore :
Si tu veux nous voir c'est que tu cherches à te suicider
Chez nous c'est Alcatraz
On n'est pas des fouteurs de merde
Mais si vous nous cherchez
Sachez qu'on est toujours là
Quand t'entends la mafia black
Tu te pisses dessus à l'idée de te faire
Trancher la gorge
On n'est pas des frimeurs
Mais juste des gars qui essaient de percer
Le temps du rap semble foncièrement le présent, mais un historique où les d'événements importent plus que le lieu qui les rassemble. Le rap ne transmet ni nom ni savoir. Le sujet des verbes est volontiers collectif : les flics, les gens, nous, on, quand un sujet est singulier, il représente un ensemble.
Sache que tu peux crier mon nom
Mais sortant de ta bouche
Ca n'a pas d'importance
Je suis la démonstration de l'homme rapide
Que la France craint...
Son expression est fondamentalement orale, rythmée, porteuse de l'accent, de la prononciation, de la langue des cités. A lire le rap avec une diction française classique et le tempo de la phrase française, rien ne passe. Par contre, si l'on adopte ce rythme, cette mélopée pulsée, alors la lecture change et cette expression trouve son tranchant. Pas toujours. Certains sont plus mauvais que d'autres, mais peu importe, car il me semble que le rap n'est pas l'expression d'une prétention littéraire de quelques-uns qui râperaient, comme hier, nous écrivions nos poèmes dans nos cahiers d'écolier.
Le rap est fait pour être dit et entendu, non pour être écrit ou lu. Ils rapent sur un rythme lancinant comme leurs jours, ils rapent avec leurs illusions, leurs espoirs sans chercher à faire valoir un auteur, plutôt pour survivre, s'entendre vivre.
Elliptique, le rap procède du collage, parfois de différentes langues, ce qui produit sans doute l'impression que le rap se crache comme une insulte, se décharge à la mitraillette,
Et tu seras bienvenue dans ma street...
Mes potes m'appellent Counta alias caz
La rue et moi on fait qu'un
Mais sa rue n'est pas dans la France, et ils surenchérissent sur l'exclusion qu'ils contestent.
Rien à foutre qu'on habite en France
A l'Américaine on vit, armé jusqu'aux dents
Le Bois c'est notre Harlem à nous
Poésie ou luciole ?
Quel est le statut du rap ? Relève-t-il de la poésie ? La question se veut moins littéraire qu'intéressée par la position qu'il occupe. Dans le dernier Monde Diplomatique de l'année 2009, Jacques Roubaud dans un article intitulé Obstination de la poésie refuse d'appeler poésie, le slam. Un bon slameur, n'est pas pour autant un poète. Pourquoi ? Parce que dit-il, "il n'y a de poésie que d'un tête à tête du poète avec la langue". Et il ajoute qu'un "poème doit être un objet artistique de langue à quatre dimensions, c'est-à-dire être composé à la fois pour une page, pour une voix, pour une oreille et pour une vision intérieure." La poésie doit se dire et se lire ponctue-t-il et si la poésie existe encore quoi qu'on en dise, ce n'est pas là qu'il faut aller la chercher.
Assurément, reste que si la poésie est orale, le rap aussi l'est. Quant à dire ce qui est ou non poétique, c'est si délicat ! Combien ont contesté et contestent encore à l'Oulipo et aux expériences parfois chirurgicales qu'ils pratiquent sur la langue, la qualification de poésie ? Cependant, la question ne me semble pas celle-ci, plutôt de se surprendre de voir ces jeunes travailler la langue, la questionner, en jouer.
L'expression du rap participe de la cité. Alors quel enjeu nous intéresse. Il me semble que la fragilité du rap est de répondre en miroir au signifiant qu'on lui tend en fournissant le signifié attendu, comme le confirme le procès contre le groupe "N-T-M", par exemple. Le rap entre dans la loi là où il est attendu. En revanche, ce livre n'est-il pas un signifié inattendu ? Un signifié qui fait création ?
Si ni le rap ni le slam ne relève de la poésie telle que Roubaud la définit ici, constatons aussi que ces jeunes sont très jeunes et que leur rap est fort, déterminé et d'une vigueur souvent courageuse. Toutefois, son expression me semble relever davantage du cri, de das Ding, la chose, faço dont elle est une expression éminemment orale qui résiste au roman où il résiste à l'écrit. Ils ont l'urgence de dire, pour autant que dire c'est exister, comme agresser revient à s'affrimer, je laisse cette métathèse, lapsus calami, qui produit un raccourci toujours frissonnant dans le rap. Le rap me semble relever du cri plus que de la parole. Si cela ne procède pas de la poésie, cela l'interroge, car convenons que le rap n'est pas non plus de la chanson ou de la variété.
Pourquoi ne serait-il pas une expression en marche qui cherche son cap et que, des événements comme ce livre par exemple, désaliène.
Pour conclure, je dirai que ni Ibrahim par son travail, ni la police par ses incursions, ni la seule écriture d'un livre oublié dans les tiroirs, ni les femmes ni le rap n'ont permis au Bois l'abbé de repérer le réel qui les borde. Si tous ont concouru, il fallut la parution de cet écrit pour fournir une interprétation à la lettre du signifiant, pour que soit produit un signifié inattendu. En prenant acte de ce corps qui disparaît aux yeux de la police, à vouloir identifier le corps, plutôt que l'assassin, ce corps entre deux mondes comme entre la vie et la mort, ils n'ont pas cédé sur le réel et ont tenté d'énoncer ce qui en procédait. Ce corps est un écrit, ce que dit suffisamment son identité de sans papier. Pour être objet a, tombé de l'autre monde, il peut être aussi ramassé dans ce monde ci. Où Lacan, à propos de Joyce, voit "a letter" passer à "a litter", rien n'interdit de se servir de ce déchet pour repérer le réel et favoriser une autre lecture de la lettre.
Ceci me renvoie à un autre poète de l'Oulipo, Marcel Benamou (1) lequel reprend l'admirable trouvaille d'un cabaliste qui permet de rénover la lecture de la Bible... et de la lettre volée, pas moins, pour les inscrire dans notre monde. Ce n'est ni une métaphore, ni une métonymie, mais une anagramme qui permet de passer de Béréshit à Béshérit. Or, Béshérit signifie "avec des restes". Ainsi, la Bible, au lieu de débuter par "Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre", se lit comme : "Avec des restes, Dieu créa le ciel et la terre"
Dans Qu'est-ce que le contemporain, Agamben considère que pour distinguer, dans la nuit, quelques bribes lumineuses, comme des lucioles disait joliment Pasolini (2), il faut du courage - qui est une vertu politique- et de la poésie qui est l'art de fracturer le langage, de briser les apparences, de désassembler l'unité de temps."
Il me semble que les jeunes du B.L.B. font ici la démonstration que de courage, ils n'en manquent pas, et que la poésie ne leur est pas inaccessible, à condition de briser les apparences du rap peut-être. Toujours est-il que le désir de ces jeunes a su faire advenir un morceau de ciel imprévu sur une terre qui, désormais, dépendra aussi d'eux, comme le conte apprend que de l'énonciation de chacun, l'histoire dépend. Je me plairais à dire que le bois l'abbé, par ce livre, est devenu le bois des lucioles, lieu qui convient très bien à Pasolini, ces lucioles dont il redoutait la disparition de ce monde, mais dont il s'avère que la lumière discrète et vivante frissonne toujours pour qui sait y prêter attention.
Un dernier mot pour saluer la pertinence et la combativité de Jacqueline Bonneau qui a su dénicher ce livre et le proposer à Jean-Marie Forget afin que, par leurs efforts conjoints, il soit publié chez Erès. Que cela advienne par des psychanalystes et de l'Association, me semble confirmer un juste positionnement de la psychanalyse qui doit tenir dans la société sur sa position de symptôme, ce qui augure, en début de cette année 2010, d'un travail bien orienté.
Notes
Notes :
(1) Marcel Benamou, Jacob, Ménahem et Mimoun. Une épopée familiale, Le Seuil 1996
(2) Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles, Paris, Ed. de Minuit. Oct. 2009 p.59
=> nous vous conseillons la lecture du texte d'Hélène L'Heuillet : La recherche de l'inconnu et les formes de la puissance
