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Le bébé et l'autisme, dépistage et prise en charge

Auteurs : Marie Bonnet, Jean-Noël Trouvé 02/06/2010

Bibliographies Notes

La conférence relative au dépistage de l'autisme chez le tout-petit s'est réunie à Marseille dans les locaux du tout nouvel hôpital psychiatrique dans l'ensemble de l'Hôpital de la Conception au sein de l'Assistance publique - Hôpitaux de Marseille. Elle réunissait divers professionnels de l'enfance amenés à recevoir des enfants qu'il s'agisse de consultations de pédiatrie, de pédo-psychiatrie, de psychomotricité ou encore de psychanalyse pour enfants. Sous l'impulsion du centre pédiatrique le Phocéa et de son médecin-chef Dominique Vallée, Marie-Christine Laznik est venue présenter les résultats de sa recherche. A partir de films, la conférencière a montré finement son observation des bébés, les différents éléments qui lui permettent de suspecter un risque autistique, ainsi que le travail psychanalytique qu'elle tisse avec le bébé et son accompagnant, souvent la mère, pour essayer de minimiser les effets d'un processus qu'elle a bien montré multifactoriel.

Marie-Christine Laznik est docteur en psychologie, psychanalyste, membre de l'Association lacanienne internationale. Elle fait partie du groupe de psychiatres, psychologues et psychanalystes, tous praticiens de l'autisme, qui, en 1998, ont fondé l'Association PREAUT dont les recherches visent à valider des signes très précoces de troubles de la communication pouvant présager un trouble grave du développement de type autistique.

La recherche PREAUT s'adresse aux pédiatres et médecins de la petite enfance qui reçoivent les bébés dès la naissance. Depuis 1999, l'équipe PREAUT a formé environ 600 médecins dans 12 départements de France métropolitaine et d'outre mer à l'identification des signes de risque autistique qui font l'objet de la recherche.

Cette recherche est en grande partie fondée sur un postulat théorique :

Il y aurait, chez le bébé à risque d'évolution autistique, un ratage du troisième temps du circuit pulsionnel, c'est-à-dire une non-apparition de la capacité à initialiser les échanges sur un mode ludique et jubilatoire. La non mise en place de ce troisième temps du circuit pulsionnel oral risquant de ne pas être dépistée par les professionnels qui interviennent en pédiatrie. La possibilité de former les professionnels de la consultation pédiatrique à ce dépistage étant un des points que cette recherche tend à établir.

Comment se manifestent ces trois temps du circuit pulsionnel, éléments théoriques que l'on retrouve dans les travaux de Jacques Lacan relecteur de Sigmund Freud ?

Il y a un premier temps actif : le bébé accroche sa mère, dans une adéquation besoin-satisfaction. Il s'agit d'une dimension orale, incarnée par les moments de satisfaction des besoins, essentiellement l'allaitement, depuis le fouissement à la naissance jusqu'au geste de se laisser donner un biberon par exemple.

Le deuxième temps de la pulsion est auto-érotique. L'enfant ainsi satisfait dans ce qui relève du premier temps, va se prendre comme objet de satisfaction, en jouant avec son propre corps. Il joue avec ses doigts, sa tétine, son pied. Il prend son pied tout seul !

Le troisième temps est celui de la passivation pulsionnelle. Le bébé se fait objet de satisfaction de son être familier. C'est-à-dire, et c'est là que se joue la possibilité d'échange avec l'autre, qu'il se donne la place de l'objet dont l'Autre tirerait sa jouissance pulsionnelle. Comment cela peut-il être observé ? Le bébé lors du change par exemple se met à instaurer un jeu avec la personne qui prend soin de lui : donne ses pieds à boulotter, cherche le regard pour rire. Le bébé, depuis son parc, appelle par la musicalité de son babil, la personne qui le regarde, se montre, rigole, se cache, essaie de susciter surprise et joie chez son interlocuteur. Voilà les éléments que la conférencière a tenté de mettre en exergue, en commentant des films qui montrent plusieurs scènes de bébés qui ne témoignent pas de cette capacité relationnelle relevant du troisième temps du circuit pulsionnel.

Il faut donc, pour que le jeu pulsionnel soit moteur du développement qu'un certain quantum de jouissance y soit présentifié : la jouissance dont il est dit qu'il en faut un tout petit peu pour que le bébé devienne sujet. D'après Lacan, dans le séminaire : l'envers de la psychanalyse, "la mère donne à la jouissance d'oser le manque de la répétition".

Mais la question de la régulation de cette jouissance se pose avec insistance : en effet, la jouissance entre la mère et l'enfant peut aller "de la chatouille jusqu'à la flambée à l'essence". Si la jouissance de la mère était sans limite l'enfant serait dans une voie passive, en position d'objet d'une dévoration orale d'un érotisme brûlant.

Par contre dans la voie réflexive, la voie moyenne de Benveniste, l'enfant n'est pas dans le "se laisser" dévorer mais plutôt dans le "se faire" sucer, "se donner à" sucer.

Dans la jouissance offerte à l'autre, c'est donc la mère qui donne la limite, elle se dégage, comme on le voit au cours de certaines scènes filmées, si l'enfant s'excite trop.

L'enfant, pour devenir l'objet qui fait jouir la mère, se doit d'entrer dans la parade narcissique, qui se substitue alors à la pure jouissance érotique. Dans la limite que la mère lui a donnée, l'enfant a appréhendé la loi du père, qui amène la mère à faire baisser l'excitation érotique. On évite donc la surchauffe, et ce manque guide l'enfant vers une identification phallique. Marie-Christine Laznik insiste sur la différence entre le partage indéfini de la jouissance entre la mère et l'enfant, et ce que sera la place du fantasme et du désir après une opération de perte au moment du sevrage, drame fondateur.

Dans le développement d'un enfant autistique, il arrive que même quand la mère fait la supposition du sujet, le bébé ne se situe pas au lieu où il est mis en position par sa mère.

La mère dit à l'enfant "fait-moi voir", mais il n'y a pas d'appel chez l'enfant à "se faire voir". Il n'y a pas de voie moyenne entre actif et passif, alors que c'est cette forme qui inclut grammaticalement le fait que l'autre soit désirant.

L'enfant semble renoncer à une jouissance qui serait étrangère à la mère, la jouissance narcissique phallique. Il reste prisonnier de la jouissance de l'Autre en position non pas de "se faire" met en position de "se laisser".

Marie-Christine Laznik insiste par ailleurs sur la différence structurale entre le bébé déprimé et le bébé qui va devenir autiste, ce qui n'est pas sans conséquences pour la façon de les aborder dans la thérapeutique.

L'enfant doit pouvoir se souvenir d'avoir été la source d'une jouissance primordiale d'un autre, il doit pouvoir garder comme des traits, notamment du visage et de la voix, traits qui sont les coordonnées du plaisir de l'autre et qui ont à voir avec la lettre de son chiffrage inconscient. Mais il doit aussi passer de la position de "se laisser" manger à celle de la parade, du "se faire" regarder. Ce passage à un narcissisme phallique est un progrès.

Inversement dans les formes d'autisme tardif l'enfant serait dans la parade dès la première année, sans une dimension érotique, sans ce grain de sable qu'est la jouissance érotique dans le circuit des pulsions.

Marie-Christine Laznik insiste également sur la différence d'approche clinique entre le cas d'un enfant déprimé et celui d'un enfant à risque autistique :

Pour elle, la clinique de la dépression du nourrisson est très différente de la clinique de l'autisme. Dans la clinique de la dépression on peut s'adresser au bébé avec un langage adulte, on peut lui réexpliquer son histoire à la manière de Françoise Dolto, on peut dégager la place symbolique qu'il occupe.

Si on fait ça avec un enfant autiste il se ferme encore plus car il est hypersensible et va ressentir les émotions de sa mère notamment.

Pour les bébés à devenir autistique, la question est plus celle de la régulation de la jouissance, que celle de la reconnaissance de la place du sujet. Pour eux la jouissance orale dévorante serait hyper discriminée et entraînerait une fuite. Il s'agirait de dégager la place d'une possible jouissance phallique.

Marie-Christine Laznik, loin de fustiger tel ou tel comportement parental, ou de certifier une étiologie claire, témoigne d'une démarche intéressante en psychanalyse. Appuyant sa recherche sur les films familiaux, elle décortique tout un matériel fourni par les familles : autant d'indices qui lui permettent de voir quand et comment l'enfant a présenté des troubles. Elle collabore ensuite avec des psycholinguistes et utilise finement le matériel vocal et sonore : par le biais des enregistrements de scène, par le biais de l'observation du babil du bébé, et par l'utilisation de sa propre voix comme support de travail avec le bébé. Ce travail sur la voix est extrêmement intéressant, car il part du principe que quelque chose s'est peut-être décroché par la voix, et que quelque chose pourra peut-être se raccrocher par elle. Lorsqu'elle s'adresse à l'enfant, avec une prosodie très marquée, Marie-Christine Laznik a le sentiment de faire de la réanimation psychique Il faut que l'enfant soit pour elle une source de jouissance orale, elle doit réaliser que la girafe que porte l'enfant est en chocolat. Lorsque l'enfant est intéressé, elle doit faire basculer petit à petit l'échange vers la mère ; il faut lui permettre de dire que le bébé la fait jouir oralement. Cela revient à inoculer de la pulsion orale.

En se positionnant dans la surprise et la joie du mamanais, la thérapeute occupe la place de la tierce personne. Elle joue de ce que Trevarthen appelle la musicalité communicative : les premiers signifiants se dégagent au niveau de l'énonciation, et non pas au niveau des énoncés. Il s'agit d'une narrativité mère bébé, la mère lance la conversation mais le bébé y contribue.

Il s'agit du développement de la pulsion invoquante. La voix humaine est d'abord perçue plutôt à droite du cerveau puis l'activation va basculer à gauche. Le mamanais attire le regard de l'enfant et sa participation par de l'émotion.

Marie-Christine Laznik soutient que le sillon temporal supérieur ne marche pas après l'échec de cette prise dans le mamanais.

Que ce ne serait pas le cas au début, que ce ne serait pas un déficit cognitif. Elle va même jusqu'à dire que la non utilisation de la fonction aboutit à un déficit de fonctionnement dans les aires dédiées à cette fonction.

Elle insiste sur l'hyper perception, sur une sensibilité extrêmement mal placée notamment vis-à-vis du visage.

Sur le plan thérapeutique, l'intérêt de la démarche de Marie-Christine Laznik est de permettre un dépistage extrêmement rapide de la situation de risque, mais aussi d'intervenir rapidement. Son travail consiste à instaurer un transfert triangulé traditionnel en psychanalyse de l'enfant (analyste-parent-enfant) qui a pour originalité de mettre en oeuvre une interaction claire entre l'analyste et le bébé. L'analyste développe une discussion tonale avec le bébé, se situant dans une tessiture aigue. Ce parlé, intitulé le "mamanais" a pour intérêt de susciter l'accroche avec le bébé. Elle fait ainsi le pari d'une possibilité de travail efficace avec le bébé, dans une période de plasticité épigénétique. On peut voir ici les éléments d'une collaboration possible avec les disciplines neurologiques.

Ce colloque a intéressé son public, une centaine de personnes, prouvant par la diversité des professions représentées, la possibilité d'une diversité et d'une complémentarité des approches dans la prise en charge des enfants atteints d'autisme. C'était une psychanalyse ouverte qui était offerte à l'étude, désireuse à la fois de témoigner de la spécificité de son approche, et de la complémentarité vis-à-vis des autres types de prise en charge.

Notes
Bibliographie