Retour sur les journées

 
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Discussion suite à l'intervention de C. Lacôte

Auteurs : Christiane Lacôte-Destribats, Roland Chemama, Pascale Bélot-Fourcade, Bernard Vandermersch 06/09/2011

Bibliographies Notes

- P. Bélot-Fourcade: Ce que je crois avoir entendu de ce que tu disais c’est que l’écriture est inhérente à la parole. 

- C. Lacôte: Tout à fait. 

- P. Bélot-Fourcade: C’est une chose qui me semble importante à préciser justement dans le traitement de ces patients qui ont parfois des tendances à beaucoup écrire; justement enfin ça c’est une autre question, mais c’est la parole dans l’analyse en quelque sorte… 

- R. Chemama: Lacan a insisté sur le fait que le statut de l’écriture était à penser à partir de la parole, et non pas comme une archi écriture par exemple. Toutes les critiques y compris de Derrida étaient …

- P. Bélot-Fourcade: Oui je crois que c’est important. 

- C. Lacôte: Mais effectivement il s’agit de s’entendre sur ce qu’on appelle écriture… 

- R. Chemama: Christiane, c’est tout à fait passionnant. Il y a deux choses peut-être –parce que il y aurait beaucoup, beaucoup de choses - mais la façon dont tu as repris un certain nombre de formules de Lacan qu’il faudrait toutes garder l’année entière avec nous parce que c’est tout à fait essentiel, y compris cette phrase bien sûr, pleine de courbes comme tu les aimes chez Lacan d’ailleurs, avec ces retournements à l’intérieur de la phrase elle-même, et notamment la fin de cette phrase c’est vrai, qui me paraît poser des questions de notre pratique d’une manière très forte :  ce fantasme qui permet « d’assurer la jouissance de l’Autre qui me passe cette chaîne dans la loi » c’est extraordinaire, parce que toute une analyse consiste à repérer cette double dimension et à ne jamais s’enfermer en quelque sorte dans l’une des deux, parce que à la fois, je crois que c’est essentiel dans une analyse ce fait de repérer de quelle façon le sujet est pris dans cette jouissance de l’Autre, on ne peut pas échapper à ça dans un travail analytique, mais aussi d’admettre que à un moment l’autre a bien passé une chaîne, et que désormais c’est à moi, je suis devant ce que je vais en faire, c’est-à-dire que je ne peux pas m’abriter tout le temps derrière le fait que je suis l’objet de cette jouissance. Alors là-dessus par rapport à l’orientation de notre travail sur le fantasme, ça me paraît essentiel.  

Et puis, la deuxième idée, Christiane, c’est à partir de ce que tu as dit du doudou, c’était formidable, du doudou comme échangeur entre les objets. Et alors là ça inspire des tas de choses, parce que moi ça m’a fait penser tout de suite à un article de Freud qui est l’article sur les transpositions de pulsions - c’est dans La vie sexuelle - alors il dit plus particulièrement dans l’érotisme anal, mais ça va au-delà puisque c’est la transposition entre les fèces, les cadeaux, l’argent, mais aussi l’enfant et le pénis. Et donc  prendre le doudou comme étant ce qui permet le passage d’un objet à un autre ça me paraît tout à fait essentiel. Pourquoi ? Parce que c’est vrai que le fantasme a cette dimension de fixité, que ça se répète, mais tu as très bien dit que la répétition c’est aussi ce qui change, et donc que ce genre de remarque permet de penser un travail sur le fantasme qui n’enferme pas dans par exemple le rapport à tel objet - bien sûr que l’objet est prévalent, et que ça ne cesse apparemment de se répéter - mais si quelque chose du doudou a quand même fonctionné, il y a cette possibilité de jeu ; au point d’ailleurs que, après tout, le doudou ça serait une bonne introduction je pense, pour penser ce qui est de l’instance phallique : c’est-à-dire si le phallus c’est ce signifiant de la prise du signifiant sur le sujet, c’est-à-dire de ce qui permet justement que l’on ne soit pas dans la fixité de l’image mais qu’il y ait ces réversibilités, ces déplacements, moi c’est comme cela que je l’entendrais si tu veux. Est-ce que tu serais d’accord sur le dernier point et sur l’ensemble? 

- C. LacôteCe que je voulais dire c’est que beaucoup de  questions autour des addictions sont souvent entendues selon l’idée vague d’une espèce d’archaïsme de la relation à l’objet. Mais s’il est vrai que  l’enfant est effectivement « accro » à son doudou, l’analogie avec l’addiction est une erreur, car le doudou est un instrument topologique, la relation à lui est rendue complexe par toutes sortes de modalités, et si on l’entend comme j’essaie de l’indiquer, comme opérateur entre les objets, comme première abstraction de la fonction de l’objet - parce que, vous le savez, l’objet petit  a peut prendre beaucoup de significations, il n’est pas regard, voix etc…il est-ce qui permet de penser la fonction de l’objet - eh bien on arrive à quelque chose qui permet de déchiffrer un peu plus ce qu’il en est. A ne pas schématiser ces premières relations à cet objet, doudou, nous nous donnons un opérateur suffisamment complexe et puissant pour repenser les addictions. 

Tu voulais ajouter quelque chose? 

- R. ChemamaNon enfin on verra dans la discussion mais Bernard tu voulais… 

- B. Vandermersch: Oui, j’ai beaucoup apprécié plusieurs points, notamment celui où tu parles de la fonction de limite du fantasme. Il est plutôt entendu généralement comme soutien du désir mais là - c’est peut-être la même chose – c’est comme limite à la toute-puissance de la jouissance de l’Autre et donc en fait comme coupure, bord, c’est-à-dire que le fantasme va s’appuyer sur quelque chose d’une limite, d’un bord qui se décrit dans l’Autre. À propos de cette phrase de Lacan tout à fait formidable, j’avais toujours entendu cette chaîne bizarrement comme le lien entre le sujet et l’objet et donc comme le poinçon… 

- C. Lacôte: Oui 

- R. Chemama: Mais c’est pas sûr… 

- B. Vandermersch: Et en même temps quand tu l’a dis - quand on l’entend venant de quelqu’un d’autre ce n’est pas pareil - quand tu parles de cette chaîne qui m’est passée dans la loi, j’entends la chaîne des signifiants qui m’a été passée dans la loi. 

- C. Lacôte: Toute la question est là !

- R. Chemama: Et c’est-ce que j’ai dit ce matin, par exemple quand il  reprend dans la Logique du fantasme, il sépare vraiment la dimension du signifiant et celle de l’objet. Et ça il y aura à le reprendre. 

- C. LacôteTout est là, effectivement. Le mot de chaîne est très… équivoque. Il s’agit effectivement de la relation entre le sujet et l’objet, cette chaîne souple… 

- B. Vandermersch: Dans ce sens le poinçon est bizarrement évanescent. 

- C. Lacôte: Mais dans la fin de la phrase, «… du grand Autre  qui me passe cette chaîne dans la Loi », on pense effectivement à la chaîne des signifiants, et cela c’est la question de notre année : quel est le lien entre ce sujet et cet objet et la chaîne signifiante. Ce que Lacan nous indique c’est tout de même une opération où l’après-coup fonctionne. 

- B. Vandermersch: Une autre question : plutôt que de distinguer assez clairement la fonction du doudou et la fonction des fables, tu les a plutôt rapprochées. 

- C. Lacôte: Absolument. 

- B. Vandermersch: Et pourtant manifestement, il  y en a un, le doudou, qui est du côté de l’objet et l’autre, les fables, du côté de la chaîne signifiante. Les fables sont des récits. 

- C. Lacôte: Eh bien non ! Parce que  le doudou n’existe que par un récit, c’est-à-dire : où est il ? Qu’est-ce qu’on en a fait ? Est-ce qu’on l’a laissé dans le coffre de la voiture ?… 

- B. Vandermersch: Non, il est la cause de nombreux récits. Mais comme tel le doudou est innommable. 

- R Chemama: Alors Bernard, je vais suggérer quelque chose, c’est peut-être le moyen que trouve l’enfant - parce que après tout c’est l’enfant lui-même qui l’invente le doudou, d’une certaine manière - pour, cet innommable en faire quelque chose qui ne soit pas purement angoissant. Parce que la présentification de l’innommable, c’est l’angoisse. Je prendrai, la prochaine fois sans doute que je parlerai, le fantasme à partir de l’angoisse, c’est-à-dire que justement ce doudou aurait comme fonction d’apprivoiser l’objet. 

- B. Vandermersch : Oui oui.. 

- Bélot-Fourcade: Quand on dit à un enfant que son doudou est sale, il se met très en colère, il ne faut pas l’oublier, c’est ça la chose importante : le surgissement de la juste colère. C’est toujours juste une colère, mais enfin… en général. 

- B. Vandermersch: M’oui, il a quand même un nom cet innommable, il porte un nom. 

- P. Bélot-Fourcade: Les fables c’est du tissu avant d’être un récit !  

- C. Lacôte: Exactement 

- R. Chemama: On ne peut pas opposer comme cela et en même temps ça se distingue. 

- B. Vandermersch: Ce n’est tout de même pas tout à fait… 

- C. Lacôte: Je vais répondre à ta question parce que effectivement je le rapproche pour plusieurs raisons : d’abord, on peut s’appuyer sur l’étymologie du mot  texte, c’est un tissu, le doudou et le texte aussi, c’est-ce que vient de dire Pascale ; d’autre part ce qu’on raconte à un petit enfant très tôt quand il a cette  chance évidemment, ce qu’on raconte à un enfant le soir pour l’endormir, c’est toujours la même chose, c’est toujours la même histoire, vous avez éprouvez cela, c’est toujours la même histoire qui est demandée. Songeons d’autre part à ce qu’est la rêverie adulte : qu’est-ce que c’est d’autre que des histoires, des permutations de place où  la même fable se raconte. Ce qui est intéressant, c’est l’espace de fiction qui est à la fois celui de l’image spéculaire et de la théorie sexuelle infantile et des contes pour enfants et des doudous. C’est ce croisement de deux ordres de fiction qui est à penser. Parce que le doudou il est peut-être innommable, mais je préfère le concevoir comme  un support, ou plus justement comme un opérateur de fiction… 

- B. Vandermersch: Enfin comme tu le dis toi-même, c’est à son sujet que l’on va raconter des tas d’histoires, il est ici, il est là… mais quand même, lui, il n’entre pas dans une histoire. Je ne pense pas que l’enfant mette un doudou en histoire. Le doudou n’est jamais la grand-mère, le doudou ne devient pas le loup… 

- C. Lacôte: Ah non, pas du tout. 

- B. Vandermersch: Le doudou est hors discours, il a manifestement une présence réelle, il se caractérise par une présence réelle, il n’est pas dans le même espace, c’est ce qu’il y a de réel dans l’espace ordinaire, alors que la fable est quand même dans un autre espace, elle est dans un espace de récit, et l’enfant fait la distinction, sauf au moment de s’endormir peut-être où les loups deviennent un peu plus…

- R. Chemama: Pascale n’est pas forcément d’accord.

- P. Bélot-Fourcade: Il n’est pas que dans un espace réel pour moi. 

- C. Lacôte : Il n’est pas que dans un espace réel le doudou ! Absolument. Il est l’un des échangeurs entre le réel, l’imaginaire et le symbolique.

- B. Vandermersch: Est-ce qu’il y a un récit, une histoire infantile, de ces fables-là, qui mettent en scène ces doudous ?  

- Intervenante: Bien sûr qu’il y a des histoires, des livres d’enfants qui parlent de doudous. 

- B Vandermersch: Aujourd’hui ! C’est récent !

- C. Lacôte:   Ce que je voulais dire, c’est que c’était tout de  même une sorte d’abstraction du texte ! 

- B. Vandermersch: Ça, tout à fait d’accord, mais ça c’est plutôt le prototype de l’objet… 

- C. Lacôte: Mais abstrait !

- B Vandermersch: C’est quand même pour Lacan, comme objet transitionnel, un précurseur de l’objet petit a.  

- R. Chemama: Bernard, est-ce que tu ne dirais pas qu’en même temps c’est une tentative pour prendre l’objet dans le registre signifiant, tu ne dirais pas que c’est une tentative pour significantiser l’objet, c’est-à-dire pour justement l’objet lui-même le prendre dans une chaîne avec ses réversibilités. 

- C. Lacôte: C’est juste. Ce que je disais c’était que c’était un continu, alors que pour penser la permutation des places il faut penser du discontinu, du limité… C’est un peu schématique, certes… 

- R .Chemama: Non non ! On va voir s’il y a des questions. Peut-être si quelqu’un a envie de parler d’une histoire de doudou particulièrement intéressante, ça pourrait être bien. 

- Intervenante : Je n’ai pas d’histoire de doudou particulièrement, mais j’avais été - entre guillemets - traumatisée par des enfants qui n’avaient pas de doudou. 

- C Lacôte : Ah oui, tout à fait. 

- Même intervenante Je me suis dit : qu’est-ce que c’est que ça ! Et j’ai lu quelque part, je ne sais plus où, que Françoise Dolto avait dit ou aurait dit, parce que je ne me souviens plus très bien, que dans ces cas là, le doudou ça pouvait être le discours de la mère, une sorte de flots de paroles qui prenait l’enfant dans quelque chose de contenant, qui pourrait faire office de doudou. J’ai trouvé cela intéressant…

- C. Lacôte: Mais c’est intéressant !  

- R. Chemama: A ceci près quand même que le discours de la mère il ne peut pas le manipuler. Elle parle quand elle parle. 

- C. Lacôte: C’est assez particulier. Il y avait du génie, là. 

- R Chemama: Il y avait une question mais on s’interrompt ; on pourra aussi reprendre après, voir s’il y a une ou deux questions après. On s’interrompt là parce qu’il est onze heures dix.  

Notes

1 Transcription: Catherine Magdelaine, Réécoute et relecture: Anne Peyrat

Bibliographie