D'une génération d'immigrés à l'autre : changement de statut et de modalités du symptôme
Auteur : Louis Sciara 04/05/2009
Charles Melman a proposé dans son livre d'entretiens avec J.-P. Lebrun (L'homme sans gravité) une lecture de la modernité en insistant sur l'évolution actuelle des sujets, ceux de la "nouvelle économie psychique". Au fond, il fait valoir que les conditions symboliques du lien social, celles du rapport à l'Autre ont changé en raison de la dégénérescence du Nom du Père - c'est à dire des lois de la parole et du langage. Nous en serions arrivés à ce point où la loi de la castration serait devenue obsolète. Il écrit même que "la castration n'est pas la loi définitive de l'humanité".
Cette lecture me semble emboîter le pas de celle de Jacques Lacan quand il s'interroge sur les divers types de nouage par suppléances, quand il parle des noms du Père, dans RSI et le Sinthome.
Certes, il y a encore en clinique une hétérogénéité des structures et les névroses classiques sont encore bien là, de même que le trépied structural freudien (Névroses, Psychoses et Perversions) garde toute sa valeur.
Cependant, nous sommes maintenant confrontés à des cas qui remettent en question notre repérage psychanalytique.
Dans cette perspective, j'ai choisi un terrain délicat, pour ne pas dire "casse-gueule", en évoquant certains jeunes français d'origine maghrébine dits de la troisième génération (qui ne sont en rien généralisables à toute cette génération), ceux qui vivent en bandes, en situation de grande précarité sociale, dans nos banlieues réputées difficiles.
Ce choix est dicté par mon exercice de praticien de secteur psychiatrique dans un centre médico-psychologique à proximité de cités HLM, où je reçois beaucoup de patients d'origine d'Afrique du Nord, nés ou devenus français, ou encore ayant gardé leur nationalité pour ceux de la première génération. Je me bornerai à parler des hommes, vu le temps qu'il m'est donné.
Ces jeunes gens d'une vingtaine d'années me posent question cliniquement. Ils ne sont ni de classiques névrosés, ni des psychotiques avérés ni des parlêtres à la structure perverse (même si le poids de la perversion sociale est manifestement très lourd et les atteint particulièrement).
Ces personnes soulèvent quelques questions
- Ainsi, la transmission phallique est quelque peu énigmatique, car si elle est battue en brèche, comme je vais le développer en suivant le fil des générations, il n'en demeure pas moins que ces patients ne sont pas des fous. La lecture clinique de ces cas ne permet pas vraiment de déceler les effets d'une forclusion du Nom du Père, et il n'est pas aisé non plus de repérer les indices d'un refoulement à l'oeuvre.
- Qu'en est-il alors de leur symptôme ?
Si nous restons freudiens stricto sensu, le symptôme c'est ce qui caractérise le discours analytique, la clinique et la dynamique de la cure du névrosé, son identité singulière, sa jouissance dans le rapport à l'Autre et le point fixe qui organise son ek-sistence. Cette rigueur là est indispensable. Mais pour de tels "sujets" quelle est la sémiologie qui nous fait parler de symptôme ?
Nous pouvons affirmer que le Noeud borroméen à quatre, celui de la névrose avec son 4ème noeud freudien du Nom du Père, du symptôme ou de l'oedipe, ne présente pas leur structure.
Alors quelle lecture en avoir ? Disparition du symptôme ou mutation comme effet d'une transformation contemporaine du lien social sur la subjectivité individuelle ?
A ce sujet, le changement d'intitulé de ces journées grenobloises démontre cet embarras. Il est plus judicieux à mon sens de réfléchir aux "nouvelles formes du symptôme" en tant que néo-modalités, mais à partir de la définition freudienne du symptôme, que de mettre en avant ses "formes non structurées". Cette dernière entretient une certaine confusion conceptuelle, car le symptôme c'est la structure même de la névrose. Certes, se dessine sur ce point une difficulté de terminologie avec une phénoménologie délicate quoiqu'indéniable cliniquement. Pour autant, je ne crois pas qu'il soit utile d'aller dans le sens d'une confusion à entretenir des notions de "névroses non structurées" ou "d'états limites"
- Alors, comment repérer l'Altérité si la boussole phallique n'opère plus ?
- Enfin, de quel mode de nouage s'agirait-il quand le Nom du Père de la métaphore paternelle ne vient plus nouer R, S et I ?
J'en viens à cette clinique, et je précise que mon travail est encore en gestation. Bien entendu, je ne tiens pas à stigmatiser une population qui l'est déjà beaucoup à en juger par l'actualité politique (par exemple la nomination récente d'un "préfet musulman, issu de l'immigration"). "Beurs et Beurettes" font l'objet d'enjeux divers et quelque peu inquiétants. Incontestablement, ces sujets en bandes dans les cités, ceux de la troisième génération se présentent avec des différences cliniques sensibles par rapport à leurs ascendants (ceux dits de la 1ère et de la 2 ème génération). En premier lieu, il ne sont pas des immigrés. Ils sont nés français, ont vécu en France, dans ces banlieues ghettos pour ceux auxquels je fais allusion. Mon constat est que ce qui fait symptôme d'une génération à l'autre n'a pas le même statut, ni la même teneur. Ce n'est pas étranger évidemment à l'évolution de notre histoire politique et sociale. Je recommande à ce sujet deux excellents ouvrages récents : Toute la France -Histoire de l'immigration en France au 20ème siècle - SOMOGY - Ed. d'Art 1998, et La République coloniale - Albin Michel Idées 2003.
Je note aussi que j'ai sur mon divan, à mon cabinet, quelques analysants de même origine aux névroses tout à fait classiques même si le signifiant immigration est évidemment primordial pour eux. La disparité clinique avec les sujets dont je parle est là encore très nette.
Pour déployer mon propos, il me faut d'abord vous donner un aperçu de la conjoncture sociale dans laquelle ils sont immergés, et balayer une idée reçue. En effet, il n'y a jamais eu une immigration, mais des immigrations diverses dans leurs déterminations, de même que pour le clinicien les conditions réelles et subjectives de l'exil d'un sujet restent singulières. A Nanterre où j'exerce, les immigrations sont bien entendu plurielles: celles d'Afrique du Nord ont commencé principalement dans les années cinquante. L'immigration algérienne mérite pourtant d'être soulignée par sa prévalence, y compris parmi les jeunes hommes dont je parle. Elle débute surtout pendant les années de reconstruction de l'après-guerre au moment où la main d'oeuvre non qualifiée est très recherchée dans notre pays. Toutefois d'emblée une particularité se dégage. Les migrants, jeunes ou adultes, issus de milieu rural, le plus souvent illettrés ou analphabètes viennent avec leur famille, a contrario de l'immigration traditionnelle celle qui voit la plupart des immigrés venir seuls et se regrouper dans des cafés hôtels. A Nanterre, ces personnes ont été logées dans des bidonvilles où les conditions de vie étaient certes déplorables, mais il semble que malgré tout se soit pérennisée une forme de solidarité familiale, sociale, culturelle, du fait d'une grande proximité avec les leurs. D'où une certaine transmission de valeurs culturelles, et de leur langue (arabe ou berbère) à leurs progénitures. Il est vrai que leurs femmes ont davantage vécu en vase clos, n'apprenant pratiquement pas le français, alors que leurs maris étaient confrontés de fait dans le milieu professionnel à la langue française et au mode de vie occidental.
D'un point de vue clinique, je tracerai à gros traits les caractéristiques de chaque génération
- Les patients (devenus grands parents) de cette première génération sont souvent des hommes dignes, burinés par la vie, ayant eu à faire face à de dures épreuves du Réel: déchirures de la guerre d'Algérie, statut de prolétaire alors qu'ils venaient de la campagne ou des montagnes, impossible situation au coeur de leur division subjective entre terre de l'exil, du travail, des droits sociaux, et terre de leurs aïeuls et de leur appartenance culturelle, religieuse, linguistique. La prévalence clinique est aux névroses classiques et aux pathologies où le corps fait symptôme - force de vie, outil de leur reconnaissance sociale, mais aussi objet de revendication avec des cas de délires de revendication (paranoïas). Le drame subjectif concerne l'impossible reconnaissance symbolique qui se retrouve chez tout immigré confronté à un code symbolique octroyé par une langue qui lui est étrangère même s'il se met à l'apprendre et à la parler.
- Une seconde génération regroupe les enfants de ces familles et de nouveaux migrants venus d'Algérie du fait du chômage après la guerre d'indépendance. Avec le regroupement familial, ce sont d'autres sujets qui émigrent avec un état d'esprit différent, un peu ragaillardis par le sentiment d'une identité algérienne acquise après cette guerre: le colon n'a pas eu le dernier mot. Mais la misère est telle en Algérie qu'ils partent. Leurs enfants nés en France naissent français dans cette période des années 1963/1970 - même si les parents ont choisi de garder la nationalité algérienne.
Les sociologues insistent énormément sur le choc de leur vie dans les cités ghettos : moins de solidarité communautaire, la famille nucléaire prend le pas sur la famille élargie à l'instar des "compatriotes" français, mais aussi éclatement familial, déchirure dans les valeurs traditionnelles en particulier avec la remise en cause de la condition féminine. L'Occident montre l'exemple. Une certaine perméabilité entre valeurs occidentales et maghrébines est plus sensible avec cette seconde génération, ce qui n'existait pas avec la première. Cliniquement, les effets de division subjective via "le tourment de l'origine" sont plus vifs. Le statut paternel et celui des hommes en général se modifie et commence à être sérieusement malmené. Les femmes ruent dans les brancards, s'émancipent, se rebellent.
Parmi ces dernières, j'en ai reçu un certain nombre aux troubles névrotiques graves, s'exprimant dans la revendication avec une tendance à se faire le porte-drapeau du père déchu, mais aussi à exalter une certaine liberté sexuelle. Beaucoup font des tentatives de suicide réitérées qui les mettent en danger. Malheur à celles qui tombent dans l'errance en se mettant en totale rupture avec leur famille d'origine.
En tout état de cause, la question du Nom du Père et de la transmission phallique est très sensible avec cette seconde génération, pour les hommes comme pour les femmes.
En revanche, une rupture est radicale avec la troisième génération qui épouse l'évolution de notre social, et pour laquelle la pente au tout jouir est importante. Sans doute leur problématique n'est que la pointe avancée de cette nouvelle clinique, la conjoncture de la migration et de la misère n'y est évidemment pas étrangère. La grande majorité de ces hommes comprend le kabyle ou l'arabe mais ne le parle pas.
Cliniquement, comme je l'ai dit, je n'évoquerai que les hommes.
Il s'avère que la fréquence des cas de psychoses qui se déclenchent à l'adolescence est significative, et atteste avec force ce que nous a enseigné Lacan, à savoir qu'il faut trois générations pour faire un psychotique. Mais les cas que je vais relater sont d'un autre ordre et inscrits dans cette filiation que je viens de préciser. Quand ils consultent c'est très souvent à la demande de tiers (travailleurs sociaux soucieux de leur insertion, acteurs judiciaires du comité de probation, dans les meilleurs cas ce sont les parents très inquiets de leur état et ne sachant ni quoi leur dire, ni quoi leur proposer). Ce qui est frappant c'est une absence d'adresse à un sujet supposé savoir. Tout au plus s'en remettent-ils à la bienveillance d'un grand frère "docteur" quand ils ne sont pas dans une grande hostilité. J'ai plusieurs fois fait l'expérience de parier sur un temps logique pour qu'une subjectivation puisse émerger (aussi bien à partir d'une non offre, car qu'aurait on à proposer ?). C'est souvent décevant même après plusieurs entretiens. Un des problèmes majeurs concerne la langue parlée que ces jeunes emploient. Même le clinicien le plus averti n'a pas vraiment idée de ce code qu'il peut y avoir entre eux quand ils sont en bande, que ce soit dans l'expressivité, le rythme, les termes ou la scansion de ce qu'ils articulent. Et la dimension quelque peu solennelle d'une consultation en centre médico-psychologique ne fait que renforcer cet écart de langue. Est ce que ce décalage est lié directement à leur structure? Relève-t-il d'une incapacité du clinicien à entendre ce qu'ils disent? En d'autres termes, s'agit-il d'une sorte de monotonie (sans préjuger d'un manque de spontanéité) en rapport avec des propos stéréotypés et redondants comme s'ils y collaient sans métaphore, en prenant le signifiant au pied de la lettre (ce qui laisserait présumer que la psychose ne serait pas très loin)? Transférentiellement cela provoque une sorte d'engluement et d'ennui troublants. Ces patients apparaissent ainsi très inquiétants, suscitant perplexité. Leur vie quotidienne est marquée par le désoeuvrement, une misère sociale et culturelle, une certaine dérive qui n'est pas simplement une affaire de chômage, d'absence de diplôme et de qualification après s'être mis hors circuit scolaire ou y avoir été mis. Ce qui est remarquable dans tous les cas c'est le support de la "bande" qui fait heureusement lien social.
Alors quelle logique serait-elle à l'oeuvre, quel ordre les guident-ils ? Je vous suggère quelques lignes structurales qui témoignent à mon avis de cette évanescence du symptôme freudien ou de ce qui rendrait compte de ses nouvelles formes.
1er élément : Le rapport à l'Autre est énigmatique.
De fait, ce qui prédomine c'est plutôt une identification imaginaire au petit autre de l'axe aa' du schéma L. Cette dimension est lisible transférentiellement. Certes, la méfiance à l'égard du "psy", représentant d'une autorité avant tout sociale plus que soignante fait obstacle d'emblée puisque leur demande est rarement spontanée. Mais à mon sens, c'est moins la marque d'une subjectivité rebelle en présence d'un tenant de l'ordre social, que l'incapacité à supposer un Autre avec une compétence, un savoir, une éthique. D'où le problème épineux d'un suivi, car la seule manière de les amener à revenir consulter en particulier dans des moments de détresse et d'angoisse c'est de se mettre au diapason du grand frère supposé qu'il voit dans le praticien. Appel à fraterniser, à veiller sur eux en éducateur bienveillant. Transfert d'un autre à l'autre sur le mode de ce qui se passe dans la bande où "on" se tient les coudes, "on" vit les mêmes galères, "on" a le même rejet de l'édifice social, c'est à dire ce qui est au dehors de la cité dans laquelle ils vivent, aussi bien la cité HLM forcément rivale à côté de la leur. L'espace de la cité de la bande, sorte de no man's land, apparaît comme primordial, à la fois cloisonné, étanche, et témoin d'une topologie qu'il resterait à préciser pour de tels "sujets".
La bande ? Il est clair qu'ils s'y reconnaissent, qu'ils se tiennent dans et par elle. Si consistance subjective il y a, c'est à ce niveau imaginaire. Bande de copains, de frères, d'alter ego, regroupant souvent des jeunes gens de diverses origines même s'il peut exister un franc racisme, une authentique ségrégation. La bande a ses codes, ses lois internes et contribue à la vie de la cité. Ce qui fait référence ce n'est pas l'idéal de valeurs véhiculées par une transmission parentale, d'autant que les structures familiales de leurs géniteurs ont implosé sans laisser trop de traces. C'est plutôt la démerde, le deal, les magouilles délinquantes pour se procurer de la "tune", le recours à la drogue qui sont monnaie courante - si j'ose dire.
2ème élément : Ce sont des parlêtres qui ne sont pas solidement arrimés à un discours.
Là encore, le transfert éclaire, puisque les propos évoquent une sorte de flottement, une position subjective à la fois terne et rigide par la pauvreté en paroles, mais floue et hésitante aussi parce que sans conviction. Ils ne semblent pas tourmentés par leur histoire familiale, ni intéressés par leur langue et leur culture d'origine. Ce qui est très différent des parents de la seconde génération. Ils ne sont pas non plus interpellés par leur "intégration" dans la société française. C'est apparemment loin de leurs interrogations et préoccupations. Peu sensibles à l'équivoque, leur parole ne les engage pas dans leurs consultations, puisqu'ils ne font que se soumettre passivement à ce qui leur est proposé ou imposé (je pense aux injonctions thérapeutiques judiciaires). L'absence d'implication en tant que sujet qui aurait son mot à dire, sa petite différence, et qui ferait valoir les singularités de son idéal du moi, est manifeste. N'est-ce pas significatif d'une division subjective bien peu marquée et mystérieuse ? Sont-ils tout simplement divisés ? Je ne les crois pas non plus dans une position de clivage. Ces patients paraissent en effet en deçà d'une division subjective, et le clivage, défense imaginaire du moi pour se protéger contre la division, correspond plutôt à un temps logique ultérieur à celui de la division. A mon avis, il ne s'agit pas d'un déni de la castration. C'est un point qui mérite de toute évidence discussion.
3ème élément : La déliquescence du Nom du Père, pas sa forclusion ? Ch. Melman a déjà fait remarquer que chez tout immigré ni le nom propre, ni la filiation, ni la langue, ni la culture, ni la religion ne peuvent être légitimés dès lors que les références à un père symbolique ne seront jamais les mêmes que celles du pays d'émigration. Avec les deux premières générations d'immigrés (surtout pour la seconde), j'ai pu noter cliniquement beaucoup de troubles névrotiques liés à cette inévitable place Autre à laquelle ils se trouvent assignés , mais aussi des psychoses franches. Je pense qu'avec cette troisième génération la déliquescence du Nom du père s'est accentuée et qu'elle se retrouve dans ce flottement symbolique d'un sujet mal arrimé à une discursivité ce qui a une incidence directe sur son identité symbolique et dans une moindre mesure sur son identité sexuelle. Le problème de l'immigration vient exemplifier cette surdétermination à l'oeuvre dans la dévalorisation de la fonction paternelle qui prend un caractère de plus en plus "mondialiste".
Ce qui est flagrant cliniquement avec cette non prise dans un discours c'est justement une absence de disparité des places, en particulier du S1 et du S2, et plus précisément une sorte d'indifférence à tout idéal, voire son abrasion, ce qui fait que ces sujets sont sans culture signifiante qui fasse référence, ne s'appuyant ni vraiment sur la culture française ou occidentale, ni sur celle de leurs ascendants. Le seul recours est cette identification au même de la bande et non plus à un axe générationnel. La transmission identificatoire par le Nom du Père se ferait seulement sur un axe imaginaire aa'. Ils ne s'identifient même pas à la condition d'immigré puisqu'ils ne l'ont jamais été, pas plus qu'ils ne semblent aptes à subjectiver les conditions de l'immigration de leurs aïeuls. La bande aurait-elle finalement une fonction prothétique au sens d'une suppléance du Nom du père de la métaphore paternelle?
4ème élément : Qu'est ce qui en conséquence ferait symptôme ?
Je répondrai une clinique du passage à l'acte - non de l'acting-out- et qui se traduit par des violences, une délinquance sensible, des gestes suicidaires à répétition. Y est corrélée une jouissance immédiate et impérative en particulier dans la consommation de drogues et d'alcool.
Cette disposition à jouir, qui n'a plus les caractéristiques de la névrose, n'exclut pas pourtant la jouissance sexuelle. Si le Nom du Père rend la jouissance apte au désir, nous remarquons chez ces sujets une dimension du désir qui est en défaut, ce qui peut faire parler d'une jouissance débridée sans désir. Le statut phallique du désir pose donc problème ainsi que cette pente exacerbée à la jouissance sans recours véritable pour s'en défendre, ni verbalisation à s'en plaindre ou à tenter de la freiner.
Ne faut il pas y lire un effet déflagrant et corrosif d'une mutation actuelle du Social , d'une perversion sociale globale qui prône comme idéal le réel de l'objet a, du plus de jouir, au détriment de l'expression symbolique d'un symptôme ?
Dans cet espace ghetto, le seul idéal qui reste est celui de l'acquisition de l'objet de consommation, quel qu'il soit, interchangeable, mais surtout tellement convoité. Idéal moderne pour faire valoir ce qu'il en serait de la réussite et du bonheur que nous pouvons interpréter comme un mode d'assimilation à l'image du citoyen. Une tonalité perverse est ainsi repérable : celle d'un "sujet" qui se croirait maître de ses objets, et qui annulerait ou démentirait sa division, le fait qu'il soit effet du signifiant ?
En allant dans ce sens, le statut du symptôme est modifié plus que ses modalités. Du coup, le phénomène que je décris cliniquement et qui semble circonscrit aux cités à problèmes serait déjà en plus grande extension, définissant une nouvelle normalité.
Cette tentative d'établir les traits d'une structure n'est encore qu'une ébauche. Je laisserai la question ouverte du type de nouage en jeu, faute de pouvoir y répondre. L'identification imaginaire à la bande pourrait avoir fonction d'un nom du Père mais pas du Nom du Père.
Cette bande communautaire, homosexuée pourrait donc être en cause dans cette nouvelle forme de symptôme.
Enfin, je n'ai pas évoqué la question religieuse. Il me semble que le retour ou le recours à l'Islam peut être considéré comme un appel au Nom du Père, à un Autre qui fasse garantie et qui impose sa loi symbolique. A moins que ce ne soit une esquive de toute castration. Dans une banlieue comme Nanterre, banlieue politique et où les familles maghrébines ont participé activement à la lutte politique de l'indépendance, il est indéniable que cette dimension religieuse se développe de plus en plus.
En guise d'épilogue, je voudrais insister sur la question de la langue en réponse à Madame Jeanne Wiltord qui me faisait remarquer à juste titre que je l'avais trop peu abordée. Après cet exposé, j'ai vu un film très intéressant qui a également valeur documentaire : L'esquive, de Abdellatif Kechiche. Le réalisateur filme ces jeunes des banlieues, montre leur quotidien, ce qui constitue leur part de rêve, leurs liens étroits dans le code de leur bande, mais aussi par leur interprétation du jeu de l'amour et du hasard ce qui a trait à la différence des sexes. Surtout, ce film restitue avec une certaine authenticité leurs dialogues, leurs mots, leur langue parlée, et il est frappant de les entendre articuler, scander leurs paroles avec un tel rythme précipité, heurté, vif, toujours à débit très rapide. Les Rappeurs l'illustrent parfaitement. Je me suis dit dans l'après-coup qu'il me faudra dès à présent faire preuve de plus de vigilance à entendre la pulsionnalité de leur phrasé et à les relancer sur leurs signifiants. Mais il faut ajouter que lors d'entretiens il est plus que rare qu'ils s'expriment de cette façon. D'où peut-être une certaine stéréotypie dans leurs propos. Quoiqu'il en soit, l'importance de la bande est bien mise en évidence et ne prête guère à l'optimisme malgré la tendresse qui se dégage des personnages. J'ai particulièrement été marqué par le mode, je dirai unisexué de leur langue plutôt que homosexué ; les filles parlent comme les garçons, non sans référence phallique, avec une crudité sexuelle stupéfiante, ce qui est la marque même du dévoilement de l'objet dans toute son obscénité. Enfin, avec l'autorisation de Madame D. Janin, je joins à ce texte celui que j'ai écrit il y a quelque temps qui relatait une réflexion sur la langue maternelle à propos des femmes de la seconde génération et qui donc interrogeait justement le rapport à la langue. Cela vient confirmer que cette troisième génération est en rupture de liens symboliques par rapport aux précédentes et qu'effectivement le symptôme a changé de statut et de modalités.
