Camarade antisémite !
Auteur : Alexandre Garay 14/02/2010
Si vous avez besoin de ça, de ces réflexes pavloviens, pour manger tranquillement, si vous avez besoin de ça pour faire l'amour à vos femmes, eh bien tuez-moi mon vieux que voulez-vous que je vous dise, un petit meurtre de plus vous réconciliera peut-être avec votre néant.
Savoir que le pire est toujours sûr n'incite pas à la mélancolie.
Savoir qu'on est un juif cauteleux, avec son odeur aigre de sucrose et de gros lard n'est pas une perte, c'est une force.
"Elle se mettait sur la paille
Pour un maquereau roux et rose
C'était un juif il sentait l'ail
Et l'avait venant de Formose
Tirée d'un bordel de Changaï",
remarquait très justement Apollinaire.
L'inquiétante étrangeté de mon enfance se confirme chaque jour, c'est le cadeau que me fait le monde pour se faire pardonner son absence de sens. Se trouver hors de l'humanité donne du recul.
Schiele peint comme j'écrirais si je savais faire. On entre dans une aristocratie du regard, j'emploie ce terme avec modestie, on prend ses distances avec le charnier du monde
Etre balancé dans l'escalier par la communauté où le hasard nous a jetés enseigne à faire rempart aux assauts de l'horreur qui se cache, ou ne se cache pas. Merci donc à l'inhumanité sans laquelle nous resterions, aujourd'hui encore, aveugles.
Le juif expulsé des contingences est flatté par tous les sens. Il a l'équivalent de l'oreille absolue, une sensualité de mulet, il joue avec les chiffres en équilibriste du capiteux capital.
Bizarrement, nous nous sommes beaucoup passés de haine - certes pas par vertu - mais de peur de ressembler à ces gens-là. Mais je conçois que ces gracieusetés de la position morale ne touchent pas les âmes fermes, qui sont légion.
Dans la foule des vivants comme dans les fosses toujours vivantes du passé, on rencontre de loin en loin des hommes qui ressemblent à des hommes. Ils n'ont pas cet air rusé des vautours qu'accapare un nettoyage hygiénique des contemporains. Ainsi il y aura toujours d'heureux farceurs à qui rien de ce qui est humain ne sera étranger.
De même, quand vous survolez des étendues désolées, des déserts, des bouts du monde, de loin en loin apparaissent sous l'appareil des pointes de lumière.
Ces rencontres devraient suffire à calmer notre angoisse puisque partout, à tout moment, au milieu du chaos des existences, que ponctuent les descentes de police, les planques et plus tard les beautés de la décolonisation, on rencontre ou on pourrait rencontrer quelqu'un.
Que désirer de plus ? Contentons nous de cette jouissance là, lorsque, au milieu d'une rafle la place se vide, que les véhicules bâchés s'arrêtent brusquement, que les gens courent et se terrent, que le petit personnel aboie, et que soudain, alors que la mère tambourine à une porte, la porte s'ouvre. Que désirer de plus ?
Il ne s'agit pas, comme me l'expliquait un cycliste camerounais, de prendre, muni d'une épée en bois, face aux voleurs et aux bêtes sauvages, une pose plastique, je ne suis pas le Mounet-Sully de la judéité.
Il serait temps de prendre conscience des avantages que le hasard abrahamique nous a consentis.
Être placé, avec quelle constance au fil des millénaires ! Au ban des nations et des hommes, mais quelle aubaine ! Ne faisons pas la petite bouche et sachons d'autant plus jubiler par temps de massacre que ces temps sont toujours au coin de la rue.
De tous côtés, on se prend à regretter le concile de 1230 qui obligeait les juifs à porter des clochettes pour qu'on ait le temps de les voir venir. Mais que c'est bien d'avoir droit à ce traitement royal ! J'ai même porté une étoile. Une étoile ! Vous vous rendez compte quelle fierté !
Arrêtez-moi je jouis, ce n'est pas correct !
La seule leçon que je tire d'un état de choses qui appartient au présent autant qu'au passé et ce, croirait-on, depuis les débuts de l'humanité, est que nous ne sommes pas seuls. D'autres ethnies sont également en proie à ces mortels bizutages, gavées de chasse à courre, ahuries d'avoir à subir la saloperie ambiante. Nous ne prétendons pas au monopole de la traque, que la commission de la concurrence se rassure, mais cette continuité c'est peut-être notre truc à nous, encore que les albinos en vivent aussi de toutes les couleurs !
Quelqu'un a pu justement parler du destin criminel de l'espèce humaine.
Mais, tout de même, quel est donc ce fantasme dont je suis le matériau ? Je l'avoue, je ne trouve pas qu'il y ait lieu d'accepter d'être cette faute d'exister qu'on m'impute et qu'on essaie de m'imposer depuis ma venue au monde, en passager semi-clandestin sur le chemin qui va du berceau au tombeau et pourtant je suis démesurément flatté d'être l'objet de tant d'attentions.
