Une étrange maladie de la fin du XXeme siècle
Auteur : Claude Dorgeuille 08/09/1998
Aussi loin que l'on tente de remonter dans le temps on constate que les collectivités humaines quelque primitives qu'on les suppose, ont pratiqué le chant et utilisé, sauf à de rares exceptions, des instruments. Ces derniers furent d'abord des instruments de rythme où le timbre avait une importance dont on ne peut douter à en juger par les exemplaires qui sont toujours en usage à notre époque. Bien entendu les instruments rythmiques ne furent pas les seuls et leurs variétés de types furent beaucoup plus nombreuses que ce dont nous disposons aujourd'hui. L'utilisation et la pratique des instruments s'est inscrite pendant de nombreux siècles dans des fonctions religieuses, magiques ou collectives qui leur attribuaient une justification et qui donnait à leurs praticiens un statut, élément essentiel de leur insertion dans le groupe. Même réduite considérablement à notre époque ces formes existent toujours, bien que souvent ramenées à des pratiques carnavalesques ou à des usages enfantins. L'importance relative du rythme et de la mélodie a toujours été d'une grande variabilité, sans pourtant que disparaisse jamais totalement l'un des deux termes.
Si nous tentons maintenant de caractériser, dans un survol extrêmement rapide, l'évolution de la musique en Occident, nous pouvons considérer que, dans un premier temps, musique profane et musique religieuse se distinguaient peu l'une de l'autre quant à leur texture mélodiques ; le chant était pratiqué seul à l'église, tandis que des instruments à vent et à percussion ont été utilisés très tôt dans la musique populaire.
Cette dernière gardera ses caractéristiques de départ jusqu'à notre époque, c'est-à-dire des mélodies faciles à mémoriser sur des textes simples, le répertoire s'enrichissant et se diversifiant au fil des siècles. Les différences rythmiques et d'inflexions mélodiques restent discrètes dans leurs caractéristiques physiques mais nettement et facilement repérables dans leur valeur musicale.
La musique savante, elle, se développera dans son écriture avec l'apparition et l'utilisation dominante de la polyphonie jusqu'à l'époque classique puis la mise au point du système harmonique qui atteindra son apogée au XVIIIe siècle, - dans sa réalisation matérielle par le rassemblement d'instruments toujours plus nombreux où domineront les cordes et les vents. Pendant longtemps la musique populaire utilisera de nombreux instruments dont l'orchestre ne fera pas usage.
Le XIXe siècle sera marqué par la dominance du système harmonique et l'amorce de sa décomposition, par l'accroissement de l'orchestre et de sa puissance, par le perfectionnement de la facture instrumentale, spécialement des instruments à vent où la France occupera une place dominante jusqu'à la dernière guerre. Cet accroissement de la puissance ne se fera pas au détriment du timbre et, qu'il s'agisse de la voix, des cordes ou des instruments à vent, le beau son sera la préoccupation principale (voir notre ouvrage sur l'Ecole française de flûte 1860-1950).
Ce souci de la qualité du timbre disparaîtra à peu près complètement à partir de 1960. Il y a à cela de multiples causes.
Nous citerons en premier lieu l'évolution de l'écriture musicale avec la désintégration complète de l'harmonie où une combinatoire de plus en plus compliquée va prendre le pas sur le souci de la couleur instrumentale. Nous pourrions dire à la limite que chaque compositeur se fabrique son système d'écriture et le timbre des instruments ne vaut plus que par son opposition grossière à celui des autres. Les choses en sont à ce point qu'un critique musical, également compositeur, a pu me déclarer que " du moment qu'il y a les notes, le reste lui était indifférent ! "
Les salles étant de plus en plus grandes la facture instrumentale est poussée à rechercher la puissance au détriment du timbre. Il s'y ajoute un autre facteur, la difficulté technique de certains instruments. C'est le cas des instruments à vent comme la flûte, le basson, la clarinette, le cor. On recherche des instruments plus faciles à jouer et qui s'entendent parfaitement, pour le chef d'orchestre, même dans les parties traditionnellement faibles de leur registre.
Enfin la rentabilité des orchestres est de plus en plus problématique. Un grand orchestre doit rassembler deux mille auditeurs par concert pour équilibrer son budget.
Les conséquences sont beaucoup plus importantes que l'on ne l'imagine ordinairement. C'est d'abord une uniformisation telle qu'il devient impossible de distinguer une formation orchestrale d'une autre. Seul le Philharmonique de Vienne, qui reste fidèle à une lutherie particulière, garde une personnalité sonore. Le résultat, c'est la désaffection progressive du public. C'est aussi la recherche des sonorités correspondant à l'époque de la création des oeuvres, d'où le succès des orchestres baroques. Il existe également des orchestres romantiques. Espérons qu'il y aura d'ici peu des orchestres permettant d'entendre les oeuvres de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe dans des conditions satisfaisantes. La partition de Carmen de Bizet perd une grande partie de son pouvoir de fascination avec l'utilisation des cors actuels. Mais il en est de même pour Strawinski ou Debussy. L'exécution des opéras romantiques en est également affectée. Le premier acte de Norma donné récemment à l'Opéra Bastille, était totalement déséquilibré par un orchestre beaucoup trop intense au détriment des voix.
Il est une autre conséquence, trop méconnue, c'est la précocité des atteintes auditives chez les musiciens d'orchestre.
Les progrès des techniques d'amplification et de reproduction sonores ont encore accentué cette évolution. Elles permettent aussi de déformer les sons plus qu'on n'avait pu le faire jusqu'à notre époque. Parmi ces déformations l'une d'elles est devenue ordinaire, c'est l'hypertrophie des basses.
Ces techniques favorisent la diffusion d'une attitude passive dominante vis à vis de l'univers des sons. Un petit fait que j'ai gardé en mémoire me semble tout à fait démonstratif à cet égard. Lors du ravalement de mon immeuble en 1969 les ouvriers, à peu près tous portugais, chantaient toute la journée en travaillant lorqu'ils étaient sur la cour et écoutaient leurs transistors lorsqu'ils étaient sur la rue. Il y a là une véritable dépossession du mode d'expression le plus naturel et le plus spontané. L'attitude perceptive ne reste pas neutre en face de ces transformations.
Evidemment les industriels de la haute-fidélité, appuyés sur des enquêtes savamment élaborées, ont encouragé la sonorisation systématique des lieux publics et spécialement des commerces. Il est possible qu'à la fin des années soixante cette sonorisation ait eu un effet de stimulation sur les ventes. Nous n'en sommes plus là, et seules persistent les nuisances sonores qu'elles engendrent et qui viennent s'ajouter à toutes les autres. Beaucoup d'ailleurs, des restaurants en particulier, ont rapidement renoncé à utiliser ces installations. Ce fut le cas par exemple du Mercure Galant, situé rue des Petits Champs, à qui l'installateur avait imposé dans une salle pas très grande, la pose de trente six haut-parleurs. Mais l'illusion persiste encore que ces sonorisations sont équivalentes à la présence d'un musicien. C'est ainsi que l'ouverture sur les Champs-Elysées d'une annexe de Ladurée s'est vue dotée d'une sonorisation qui n'a jamais existé à la maison mère de la rue Royale. Erreur d'appréciation grave quant à ce qui constitue un symbole de luxe et d'élégance car ces sonorisations ne sont plus maintenant qu'une forme de la vulgarité.
Cette habitude a même infiltré la vie sociale, la fête nationale du 14 juillet en particulier mais aussi la vie familiale, mariages, baptêmes etc..., transformant en un véritable cauchemar pour la majorité ces rassemblements festifs où la conversation ou le simple bavardage gardaient une place éminente. Il est bien souvent devenu impossible d'échanger quelques mots avec son voisin du fait des intensités mises en jeu.
Le terme de cette évolution s'est trouvé atteint avec le disco puis surtout, depuis une dizaine d'années environ, la techno. Il s'agit d'une musique électronique à laquelle ses adeptes décrivent plusieurs centaines de styles. En ce qui nous concerne nous considérerons que ce qui la caractérise, c'est essentiellement des rythmes extrêmement rudimentaires juxtaposant des boucles répétitives (triste avatar du sillon fermé de Pierre Schaeffer) émis à des intensités démesurées. Il n'y a pas de paroles ; si des ébauches mélodiques y sont parfois associées, elles sont annulées par la violence des basses rythmiques.
Comme les modes précédentes, celles du rock ou du disco, la techno donne lieu à des rassemblements dont l'attrait semble en grande partie lié à leur caractère illégal, marginal et transgressif ; ce sont les raves-parties, de l'anglais to rave qui veut dire délirer, divaguer. Ils sont animés par le DJ, le disc-jockey ; c'est lui qui mélange les sons de plusieurs disques au moyen de tables de mixage, avec un recours important à l'informatique, ce qui explique que n'importe qui peut " s'exprimer " sans aucune connaissance musicale. A cette musique sont associées d'autres stimulations, les lumières, l'alcool, la drogue souvent, en général l'ecstasy. Certains ont qualifié ce type de divertissement d'autiste. C'est bien ce que les témoignages des intéressés semblent confirmer.
"C'est très solitaire, on danse seul, chacun pour soi, un peu comme dans la vie de tous les jours." "On ne communique pas directement avec les autres, la musique nous en empêche... on est tous ensemble, mais comme chacun est dans sa bulle, on ressent une sensation de liberté quasi-totale." "Je n'entend plus rien, que des boum-boum réguliers. Je laisse alors mes bras, mes jambes "partir", bouger sans chercher une quelconque esthétique. Plongé dans un monde qui n'est qu'à moi, je laisse mes idées, mon esprit divaguer." Ces réactions ne sont pas unanimes : "Je pense, dit une étudiante, qu'il faut vraiment être cinglé pour apprécier cet enfer. Mes amis claironnaient qu'ils vivaient des expériences d'une autre dimension. Moi, je trouvais que leur but était plutôt de trouver une espèce d'ivresse afin de couper tout lien avec le monde réel."
Evidemment, derrière cette mode et la manière dont les médias en rendent compte, il y a un marché. Pour la nuit Borealis de Montpellier du 8 au 9 août 1998, qui suscite l'enthousiasme du journaliste (Le Monde du 11. VIII.98), c'est un "emballement populaire et commercial". (c'est nous qui soulignons) En effet, nous apprend-on, le budget artistique a été de 500 000 frs mais le budget technique de plus de 4 000 000 frs. Et, comme le dit le même commentateur dans un article antérieur : "Si on peut réprimer quelques fantassins allumés, comment contrer la puissance d'une industrie."
C'est bien là que le bât blesse. Car la techno ne se limite pas aux rave-parties. Elle a envahi un grand nombre de commerces, des bars spécialement dont les nuisances pour les habitants qui habitent dans leur proximité ne sont plus à démontrer. Et l'on peut raisonnablement se demander si la puissance de l'industrie évoquée plus haut n'a pas paralysé l'action gouvernementale qui n'a pas encore réussi à appliquer les mesures de protection dont il est question depuis plusieurs années.
Comment rendre compte de l'engouement actuel, dont il n'est pas certain que l'importance ne soit pas apprécié d'une façon exagérée par le prisme que constituent les médias.
Tout le monde a relevé qu'il avait pris en partie la place du rock et que les différences de l'un à l'autre tiennent à l'idée mélodique qui est au départ du rock et à la présence nécessaire du musicien, élevé à la dignité de star. Rien de tel pour la techno où le DJ est un technicien dont le premier souci est de cacher son visage. Evidemment l'exploitation des moyens techniques extrêmement puissants dont nous disposons actuellement sous une forme accessible à n'importe qui sans aucune formation préalable doit être un facteur faorisant.
Mais il est probable que la disparition progressive pour la majorité de nos concitoyens, de toute tradition familiale et locale, est un facteur beaucoup plus déterminant. L'école, ni la famille, ne transmettent plus actuellement ce modeste répertoire de chansons traditionnelles qui, associée aux récits mythiques de la famille ou de la collectivité, fournissait un cadre musical, restreint sans doute, mais inoubliable. C'est ce qu'a servi d'appui pendant des siècles à tous les musiciens populaires et dans toutes les régions du globe.
Dans cette évanouissement des repères traditionnels, on ne tient pas assez compte de la disparition progressive du travail, associée à l'extension irrésistible du travail partiel et précaire. Il est intéressant de noter, même s'il ne s'agit pour l'instant que de voeux pieux, que, lors de son assemblée générale annuelle en mars 1998, la Banque interaméricaine de développement a décidé de privilégier les dépenses de recomposition du tissu social par le développement soutenu des microéconomies locales. On lira, à ce propos, avec profit l'importante étude de Madame Geneviève Hibou (Banque mondiale : les méfaits du catéchisme économique, l'exemple de l'Afrique subsaharienne) dans le numéro d'août-septembre 98 de la revue Esprit.
Quoi qu'il en soit les tentatives d'explication historiques, sociologiques, économiques restent décevantes. Le succès du jazz aux Etats-Unis d'abord, dans le reste du monde après 1945, n'a jamais pu être expliqué de façon convaincante. Pourquoi cette musique des esclaves américains a-t-elle supplanté, avec tant de faciliter apparemment en Europe, les folklores méditerranéens, la chanson napolitaine en particulier, qui dominaient largement jusqu'en 1940.
Il ne faut pas oublier non plus le succès persistant des chanteurs dits de variété. Mais, là, le texte est le plus souvent au premier plan et la diction, ce qui singularise et ce qui fait la valeur de ces artistes. Ils sont cependant, eux aussi, victimes de ce que nous dénonçons ici, à savoir l'alourdissement de leur accompagnement orchestral où dominent de plus en plus les percussions et ces basses hypertrophiées déjà évoquées plus haut. Ceci veut dire qu'il n'y a plus de culture populaire ; il n'y a plus qu'une culture commerciale et l'on sait de quel prix certains ont payé leur tentative de se soustraire aux règles du jeu.
On aura sans doute deviné depuis longtemps que la maladie dont il s'agit ici est celle des intensités démesurées et que celle-ci n'affecte pas seulement les musiques à la mode mais aussi les musiques savantes. Le terme pourrait se justifier par les conséquences qui découlent de ces nouvelles habitudes. C'est essentiellement les atteintes toujours plus précoces de l'appareil auditif, dès trente ans, souvent même plus tôt.
Nous ne pouvons cependant pas nous contenter de cette explication et la psychanalyse peut peut-être apporter ici quelques rudiments d'explication.
Cliniquement d'abord, le rapprochement s'impose avec la toxicomanie. Nombreux sont ceux qui quelques essais et renonce sans difficulté à l'usage des drogues, même celles dites dures. C'est une maladie à partir du moment où le sujet ne peut pas s'en passer. Dans les effets provoqués, ceux sur le corps dominent largement. Il convient cependant de distinguer l'ébranlement corporel provoqué spécialement par ces basses intenses dont les techniciens de l'acoustique n'ont pas encore réussi à limiter la diffusion à travers les murs des immeubles. A côté il y a la stimulation indifférenciée de l'oreille que j'ai désignée par le terme de Jouissance auditive pour la distinguer de la Jouissance musculaire, qui a une place considérable dans la pratique instrumentale, et de la Jouissance proprement musicale. (cf notre article La musique dans le champ de la Psychanalyse, in Textes sur la musique et les instruments). Ce qui limite la Jouissance, et ses effets destructeurs potentiels, c'est le plaisir. Or, bizarrement, de plaisir il n'est jamais question dans les témoignages des participants pas plus que dans ceux des commentateurs.
Il ne fait pas de doute que les groupes humains isolés dans des régions désertiques ou forestières trouvaient dans l'usage des instruments un moyen de meubler le vide menaçant qui les entourait et d'atténuer la peur ou l'angoisse qui en résultait. Il est probable qu'un phénomène similaire existe pour les adeptes de ces musiques électroniques, mais le vide en cause ici n'est plus, extérieur, il est intérieur au sujet, c'est ce que Lacan a appelé le " vide de l'Autre " et contre celui-là il n'y a pas de protection. L'isolement, évoqué par de nombreux participants aux raves, qui est un effet de ces stimulations démesurées et souvent additionnées (bruit, lumière, alcool, drogue) ne réussit pas même à le combler.
Une autre remarque s'impose encore. Ces rassemblements ne constituent pas des foules au sens de Freud. On sait que pour lui elles résultent de deux facteurs, une identification première à un personnage ou un trait quelconque mis en position d'idéal par les participants qui induit une identification automatique de chacun des membres aux autres. Ici, rien de tel. C'est l'occasion de faire remarquer que le désarroi si communément invoqué de la jeune génération actuelle est tributaire de cet absence d'idéal, civique, politique, religieux, professionnel ou autre.
Seuls quelques uns y trouvent leur compte, ceux qui y gagnent de l'argent. Mais l'expérience montre que peu de sujets sont en mesure de mettre en position d'idéal cette recherche de l'argent à tout prix. Monsieur Soros lui-même, le grand spéculateur hungaro-américain, élève de Karl Popper, a déclaré récemment qu'il était un " philosophe raté ".
C'est également une maladie sociale, en ce sens, que beaucoup subissent cette contrainte sans mesure à quel point ils obéissent à quelque chose qui leur échappe. C'est pourquoi il est si difficile, dans un lieu public, d'obtenir l'arrêt d'une sonorisation dérangeante. Je n'oublierai jamais ce soir où, au sortir de l'Opéra, le Café de la Paix avait été envahi par les spectateurs, y compris des chanteurs, dont Me T. Berganza, à côté de qui j'étais assis. Il fallut subir, après Verdi, une sonorisation incongrue et, à notre demande de l'arrêter, le maître d'hôtel s'était contenté de façon à peine courtoise, de nous répondre : "les clients le demandent !"
Peut-on essayer de prévoir ce qu'il adviendra ? Difficilement, sans doute. Pourtant, dans un certain nombre de domaines où les possibilités techniques sont presque illimitées, on commence à savoir s'abstenir. En architecture, par exemple. Les constructions de trop grande hauteur imposent des charges d'entretien qui y ont fait renoncer.
Dans notre domaine, les musiques traditionnelles conservent une vitalité remarquable, malgré leur contamination par la techno, puisque l'on trouve dans le commerce maintenant des enregistrements de harpe celtique, d'accordéon musette, de musique arabe, auxquels on a superposé des rythmes techno. On trouve même des remix de Dalida ou de Sheila.
Ces groupes actifs qui s'acharnent à maintenir ou à faire revivre les musiques traditionnelles, on n'en parle pas et, en général, ils ne le souhaitent pas. Peut-on espérer les voir retrouver leur place à l'occasion de la réapparition des microéconomies locales ?
En ce qui me concerne, en tout cas, je vote pour le luth chinois, sans amplificateur !
