Théorie psychanalytique

 
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Un semblant plus semblant que nature ou Traduire le Sens blanc

Auteurs : Omar Guerrero, Cécilia Hopen 26/06/2000

Bibliographies Notes

Nous sommes navrés de voir se répéter dans les différentes publications quelques traductions de termes qui ne sont pas très justes, qui peuvent être simplement déroutantes ou, à proprement parler, erronées. La gravité s'en mesure dès lors que cela touche à quelque chose qui nous tient à coeur : la transmission de la psychanalyse et l'échange de travail avec nos collègues hispanophones.

Tracassés que nous sommes – tant par le besoin de rigueur concernant les concepts lacaniens, que par les exigences, les limites, les idioties, les possibilités de l'autre langue –, nous voulons aujourd'hui ajouter une page de travail sur un terme lacanien fort difficile à définir, même en français : semblant.

Bien qu'il ait fait tout un Séminaire sur D'un discours qui ne serait pas du semblant, Lacan n'a pas tranché sur la possibilité d'un discours qui ne fût pas du semblant. L'enjeux est donc de taille tant pour le concept que pour la traduction.

Le sens que Lacan a donné au concept de semblant est une invention à lui, il n'est pas dans les dictionnaires de langue française. Le caractère opératoire de la notion du semblant que Lacan amène établit sa valeur de concept.

À partir de ce besoin de dire les concepts dans une autre langue, nous avons été amenés à les repréciser, à les réécouter. Et en voulant les réécouter – cherchant des références récentes à ce terme, par exemple – nous nous sommes aperçus que le concept de semblant n'était pas très utilisé dans nos échanges de travail. Est-ce probablement parce que le concept de semblant met par terre l'imaginaire habituel où nous sommes ?

Le déplacement que Lacan permet avec ce concept ne s'opère pas dans la traduction de semblant par semblante. Ce terme espagnol, que la philologie veut cousin du semblant français, a quatre sens :

- semblable, ressemblant ;

- représentation d'un état d'âme sur le visage ;

- face ou visage humain ;

- figuré : apparence, représentation, aspect des choses.

En français nous trouvons deux sens principaux – que le mot semblante n'a pas en espagnol :

- dans "faux-semblant": apparence trompeuse (un "semblant de" est quelque chose qui n'a que l'apparence), synonyme de simulacre ;

- et dans "faire semblant de": se donner l'apparence de, faire comme si, synonyme de feindre et de simuler.

Qu'en est-il pour Lacan ? À partir de "la division sans remède de jouissance et du semblant ; la vérité – pour lui –, c'est de jouir à faire semblant". "Faire homme" ou "faire femme", c'est la même chose que "faire semblant". Le semblant homme ou femme est une construction. Quelle est pour Lacan la différence entre "faire l'homme" et "faire homme"? "Faire l'homme" s'inscrit dans l'ordre de la parade sexuelle, de l'apparence, telle que l'on vient de la développer. C'est dans ce sens que nous ne pouvons accepter la traduction par apariencia.

N'oublions pas alors que semblant est le terme utilisé par Lacan pour nommer la place de l'agent dans chacun des quatre discours.

Ce sens que donne Lacan à ce terme – ce sens blanc du réel dont le corps fabrique le semblant, nous dit Lacan dans le Séminaire R.S.I. – n'est donc pas dans le dictionnaire. Le danger que la traduction de semblant par semblante vienne annuler l'invention opératoire que Lacan instaure, nous incite à proposer de laisser le terme semblant en français pour qu'il puisse faire arrêt dans la lecture d'un texte, semblant et semblante étant des faux amis.

Revenons de ce pas au cas s'amblant – clin d'oeil : amblar signifie ambler en espagnol, évidemment, mais aussi "bouger le corps de façon lubrique". Faut-il le laisser en français ? Ou bien le traduire par semblante, ou par apariencia, ou encore par semblanza, comme il est déjà proposé ? En fait, Ignacio Gárate et José-Miguel Marinas veulent traduire le semblant par semblanza, dont le dictionnaire nous livre soit le sens ancien de "ressemblance entre plusieurs personnes ou choses", soit celui prédominant de "notice biographique, portrait". Ce mot vient du vieilli verbe semblar qui signifie "ressembler ou être semblable", mais semblante fait perdre la richesse du terme ancien qui là nous intéresse.

D'ailleurs l'étymologie du mot castillan passe par le mot catalan semblant, du verbe semblar, d'origine latine lui aussi, ce qui inscrit, pour le lecteur hispanophone trouvant le mot semblant au milieu d'une phrase en espagnol, une distance qui n'est pas assez grande pour le trouver tout-à-fait étranger. Nous croyons, à prendre cette option de laisser le terme en français, traduire de cette manière ce que fait Lacan de ce concept, l'usage pas-tout-à-fait-français qu'il se permet de ce mot, le forçage qu'il effectue pour éveiller un peu son lecteur français. De plus ce n'est certainement pas la seule ou la première fois que Lacan donne à un terme un signifié différent. Ses expressions sorties de la langue courante, "complétées" souvent d'un terme qui mettait en jeu leur équivocité pas-toute, ses concepts et ses jeux de mots sont là pour le démontrer.

À mi-chemin, entre les deux langues, nous ne le traduisons donc pas-tout-à-fait, cette logique du pas-tout montrant assez le plaisir qu'il peut y avoir dans un travail de traduction, ainsi que la jouissance et la douleur de l'intraduisible.

Qu'est-ce que "faire homme" pour Lacan ? "L'un des corrélats essentiels, c'est de faire signe à la fille qu'on l'est, que nous nous trouvons pour tout dire placés d'emblée dans la dimension du semblant".

Notes
Bibliographie