Un nouveau chapitre de l'action analytique ?
Journée de l'EPHEP - Samedi 21 mai 2011
Auteur : Marie Jejcic 14/06/2011
L’EPhEP a choisi pour thème de cette seconde journée d’étude ce qui, à l’origine, fut une boutade lancée par Freud qui rédigeait une préface au livre d’Aichhorn sur l’éducation et la délinquance. Cette boutade est célèbre : « éduquer, soigner et gouverner sont trois métiers impossibles. » Mais voici qu’à la fin de son œuvre et de sa vie, Freud y revint dans Analyse terminée et interminable pour, cette fois-ci, spécifier qu’analyser est un métier impossible et non pas soigner. Par ce retour, la boutade changeait de statut.
Dans le séminaire sur L’Envers de la psychanalyse, lors des événements de 68, Lacan prenant au sérieux ces 3 métiers leur a conféré statut de discours. Là, ils passèrent de trois à quatre ou, plus précisément, de 3 + 1, celui de l’hystérique qui n’est pas l’envers de l’analyste, mais plutôt parallèle à celui de l’analyste s’il se veut lacanien. Pour Lacan, ces métiers ont d’impossible d’être non pas des boutades, mais des proverbes : pour le verbe. Ces trois métiers travaillent par le verbe.
Lacan situe la psychanalyste non pas avec le malaise de la civilisation, mais dans le discours qui la régit. Du même coup, l’impossible de ces métiers ne vise plus leur difficulté, mais en est un produit. Du verbe résulte un réel par lequel ces discours sont travaillés et qui situe leur impossible.
Relevons également que la réflexion vint à Freud dans les suites de la Première Guerre mondiale, qu’il y revint peu avant la Seconde et que Lacan tint son séminaire L’envers dans le contexte de Mai 68, avec des changements politiques qu’il jugeait conséquents. Nous en concluons que les grands mouvements politiques de la mise en place de l’ère dans laquelle nous sommes ramenèrent Freud et Lacan à remanier, à préciser, à ajuster ce proverbe, soit à en préserver le rapport à l’impossible pour autant que seul impossible est la condition de leur acte, contrairement à la puissance et l’impuissance qui les figerait.
Proposer ce thème de réflexion aujourd’hui signale-t-il qu’un changement a lieu ou se prépare ?
La journée introduite et close par Charles Melman, traita de façon sérieuse des trois tonalités de d’impossible de ces trois métiers : Esther Tellermann considéra l’impossible de l’éducation ; Marie Jejcic, l’impossible de l’analyse ; Marcel Gauchet, Nazir Hamad et, à sa façon, Pierre-Yves Gaudard un gouverner impossible. Notons qu’il y fut aussi question de ce qui, dans cet impossible est rendu possible par la décision d’un désir, comme l’expérience inattendue mais fort intéressante d’un divan à la Santé par Dominique Martin.
Plutôt que de reprendre les interventions, je choisirai de poursuivre la réflexion qui s’ouvrit pour moi à la suite de ces journées et à la suite d’un échange avec une étudiante de l’EPhEP.
La remarque qu’elle me fit me frappa d’autant que, dans un premier temps, je ne sus pas trop quel statut lui donner. Mais, constatant qu’elle résistait, son intérêt s’affirma ; elle me sembla contenir autre chose qu’une méconnaissance. Voici la remarque. Nous l’avons dit, une des interventions traitait d’« Eduquer, métier impossible » et, l’intervenante ordonna sa réflexion à partir du transfert, de son maniement plutôt délicat de nos jours et des conséquences que cela avait à différents niveaux puisque l’enseignant travaille avec.
Or cela choqua ! Evoquer un enjeu transférentiel dans la relation de l’élève ou de l’étudiant au professeur, heurta. Je pourrais dire surprit mais ce bord, ce choc, porte son information. La réaction, à mon tour, me déconcerta. Pourtant, avec un peu de recul et, à mieux y réfléchir, je me demande s’il ne convient pas de prendre très au sérieux ce décalage qui me semble moins de génération, que d’une relation au savoir qui a complètement changé. Ce que suscite pour moi la surprise de cette personne, puis la mienne, est un questionnement sur l’actuelle validité du discours universitaire. N’assiste-t-on pas ici, à une conséquence d’une mise en place du discours capitaliste dont la spécificité est de permettre une circulation dans tous les sens. De la sorte, d’une part l’impossible se trouve anéanti, mais de plus ce seul discours capitaliserait les autres discours, par une circulation rendue possible à partir de chacun des sommets. En conséquence, le discours universitaire ne serait plus un discours parmi trois autres discours, mais le même. La conséquence est que passer au discours capitaliste ne revient pas à le substituer au discours du Maître, mais à le substituer à tous les autres discours. Il devient l’unique.
Cela traduit du reste assez bien ce qui a lieu aujourd’hui, et ce qui se passe à l’université, autant dans le savoir que nous aurions à transmettre, que dans les relations entre pairs, impairs… mais aussi avec les étudiants.
De là, l’intérêt que conquiert cette réflexion. Si les générations d’avant 68 pensent continuer de s’adresser aux jeunes dans le même cadre d’un discours universitaire quelque peu modifié, il se peut qu’il y ait un malentendu, lequel n’ira pas en s’atténuant. Ne doit-on pas prendre acte du nouveau positionnement de ces trois métiers dans une structure de discours qui serait devenu capitaliste ?
Parler de transfert dans un tel discours friserait l’obscène. La circulation étant vectorisée selon un seul sens, la demande de jouissance (et non plus de désir) trouve à s’orienter vers sa réponse sans plus rencontrer d’impossible. Du coup, un prof parlant de transfert dans un autre cadre que celui de l’analyse se trouve heurter.
A nouveau plusieurs remarques. Certes, cela signale un malentendu dans la définition du transfert et sans doute la nécessité, à l’EPhEP, de toujours préciser des éléments qui pour courants qu’ils soient ne le sont jamais. Cependant, si ce que ces notions ont de difficiles n’est pas nouveau, rendant leur maniement toujours extrêmement délicat, voire rebelle, hier, l’ignorance ouvrait à l’étudiant confiant la promesse, fût-elle pas toujours tenue, de se mettre au travail en lui suggérant de remettre sans cesse sur le métier son ouvrage, alors qu’il est possible qu’aujourd’hui, une interprétation erronée vire plus facilement à la suspicion. Entendons que si des étudiants de l’EPhEP peuvent être surpris, donc ceux qui sont introduits et intéressés à la psychanalyse, qu’en sera-t-il des autres étudiants ailleurs ?
Deuxième remarque : elle nous rappelle à une exigence redoublée de rigueur et à la nécessité de vérifier que l’on est bien entendu, alors que souvent nous parlons en connivence avec un auditoire averti. Cela ramène peut-être à la particularité de l’enseignement très délicat où s’engage l’Association, le pari en jeu et notre responsabilité.
Troisième remarque : la question touche les autres discours. Comme nous l’avons dit, s’il n’y a pas changement de discours, mais départ d’un sommet différent d’un même discours, qu’advient-il dans ces conditions du psychanalyste, sinon la même chose, soit sa capitalisation dans un discours où le transfert ne supposerait plus à celui qui occupe cette place un quelconque savoir sur le désir, mais lui supposerait un savoir sur la jouissance ?
Alors, éduquer, psychanalyser, gouverner, trois métiers impossibles ?
Comme il se voit, à partir d’une réflexion a priori anodine, l’étonnement de cette jeune femme inviterait à se demander si l’événement qui justifie la reprise de ce thème par L’EPHeP n’est pas dans un changement de discours qui serait à l’œuvre avec des conséquences décisives, dont quelques-unes ici seraient esquissées ?
Dans le cadre de L’EPHeP, ces questions prennent un relief particulier tant sur le versant de l’enseignement qui s’y délivre, que sur le versant de la psychanalyse au regard de la psychothérapie qui pourrait passer pour une psychanalyse bio, aseptisée en somme d’un transfert où le savoir à n’être supposé qu’à un petit autre, ne porterait plus la plainte à conséquence de travail, mais de dédommagement.
Retour donc sur cette boutade dans les moments de crise puisque si les quatre discours procédaient du verbe, et, pour cela mobilisaient l’impossible en relevant d’un transfert, le discours capitaliste ne me semble plus relever du verbe, mais de l’écriture. Ecriture sans rupture, hors transfert qui dévoie l’acte. Ainsi, gouverner, analyser, éduquer sont, dans un premier temps passés de métiers à discours, et sont peut-être entrain de passer de discours à ce qui serait de l’ordre d’un ordonnancement, tel est le signifiant qui me vient. En tous les cas, cela justifierait que Lacan se soit détourné du discours capitaliste pour passer à la topologie avec le nouage borroméen, nouvelle forme du discours qui relève de l’écrit. Dans cette orientation, le travail de Pierre-Christophe Cathelineau sur topologie et société est à suivre et justifie de délaisser les discours.
Pour clore, que l’on prenne cette remarque comme un effet de mithridatisation du sujet comme Lacan le remarquait, d’un sujet immunisé par un discours lequel à petites doses le vaccine, neutralisant toute subversion possible, faisant que le discours de l’universitaire et du psychanalyste seraient désormais engagés dans un processus ou ils serviraient d’antidote à leur propre discours qu’ils aseptiseraient, ou bien que l’on prenne cette remarque comme un acting-out de l’auto-institution du sujet dans son rapport au signifiant d’une part et à la réalité d’autre part, comme y invite Lacan dans le séminaire Le transfert, de toutes les façons, cela témoignerait de l’ouverture d’un nouveau chapitre de l’action analytique.
