Toxicomanie et masochisme
Auteur : Roland Chemama 16/03/2004
Il est généralement admis que la toxicomanie produit sur le désir sexuel les effets les plus destructifs. L'expérience le montre assez couramment, mais pour les psychanalystes ce fait n'a pas seulement une valeur empirique. Il s'inscrit dans une distinction forte que nous faisons entre la jouissance sexuelle, et ce que nous appelons jouissance Autre. La jouissance sexuelle, ou mieux phallique, est toujours limitée, même si ce n'est pas par les règles explicites des interdits ordinairement reconnus. Elle nous rappelle que des bornes s'imposent tôt ou tard, ne serait ce que pour des raisons physiologiques. On sait en revanche que le toxicomane tente d'abolir toute limite, qu'il est à la recherche d'une certaine infinitude.
On sera cependant intéressé, à titre de contre-exemple peut-être significatif de certaines évolutions, par la lecture d'un romancier japonais contemporain assez important, Rye Murakami, et en particulier par la publication, en français des deux premiers volets d'une trilogie, sous les titres Ecstasy, puis Melancholia (Éditions Philippe Picquier). Il n'est bien sûr pas question de prétendre rendre compte d'oeuvres intéressantes sur le plan littéraire, et dont on ne peut présenter la complexité en quelques lignes. Elles nous concernent ici surtout par ce qu'elles nous apprennent de certaines aspirations à de nouvelles formes de jouissance.
Les personnages qui peuplent ces livres associent différents types de produits, avec une prédominance de "la Coke", dont ils décrivent les effets dans des termes assez connus : excitation singulière qui parcourt le système nerveux et prend possession des facultés mentales. Elle produit également assez vite, affirment-ils, une "extraordinaire envie de baiser". Toute la question sera de savoir ce que celle-ci deviendra dans un univers régi par la drogue.
Or ces ouvrages sont là-dessus très clairs. La sexualité va se maintenir, voire se développer, à condition de prendre une forme que l'on pourrait dire, en première approximation, sado-masochiste. La sexualité ordinaire vient en effet buter contre des limites naturelles, ne serait-ce que celle de la détumescence. Aussi, même si les personnages de Murakami attendent de la drogue qu'elle recule ces limites, il leur faut, parallèlement, chercher d'autres formes de jouissance. Les exactions, la domination, l'usage (assez répandu dans l'imaginaire japonais) du "bondage", sont alors mis à contribution.
Évidemment il faut préciser. Le psychanalyste sait que sado-masochisme est une entité plus contradictoire qu'il n'y paraît, que le sadisme et le masochisme ont des structures qui sont assez différentes. Or il semble bien ici que même les personnages apparemment sadiques ne conçoivent leur rôle que comme complémentaire de celui de sujets fondamentalement masochistes. "Le fouet, dit l'un d'eux, se justifie quand votre partenaire désire être battu, qu'il souhaite s'infliger un châtiment".
Le masochisme semble bien alors se présenter comme une tentative de synthèse entre deux virtualités inscrites dans le sujet.
La première est celle de son annulation, au sens par exemple de la disparition de sa volonté, de son abandon à la jouissance de l'Autre. Cette virtualité concerne d'ailleurs tout sujet, parce que ce qui définit la subjectivité est plutôt un manque qu'une affirmation de tel ou tel trait positif. Mais le masochisme met en acte cette annulation. Il a d'ailleurs à cet égard une dimension très contemporaine, comme ce qui se passe au plan social dans ces livres le montre par ailleurs.
La seconde est celle de la recherche d'une satisfaction nouvelle, qui serait davantage jouissance, en quelque sorte, que celle de la sexualité plus conventionnelle. Pourquoi davantage jouissance ? Parce que ce qui jouit est toujours un corps, et que celui-ci est plus présent dans le masochisme que dans l'acte sexuel, qui peut toujours être perçu comme un rapprochement limité et provisoire d'organes particuliers. La toxicomanie donne l'espoir d'aller plus loin.
Espoir assez vite déçu : le personnage principal, Yazaki, se trouve quitté par une de ses maîtresses (ou plutôt par une de celles qui l'appellent maître). Il tombe alors dans les affres d'une jalousie assez ordinaire, et ne trouve plus en lui la ressource qui lui aurait permis d'engager dans la voie du masochisme une jeune femme qui s'y prêterait pourtant assez volontiers.
