Théorie psychanalytique

 
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Topologie de l'autisme

Auteur : Marc Darmon 27/01/1993

Bibliographies Notes

Pour les analystes qui ont l'expérience des autistes, le réel de la topologie est une évidence. Il suffit de rencontrer un enfant autiste pour se rendre compte immédiatement que l'espace euclidien n'est pas universel, ce que l'expérience commune nous masque ou nous fait oublier.

Cette topologie non euclidienne se traduit de la manière la plus directe dans la façon d'habiter l'espace de l'autiste : sa vision sans regard, l'absence de l'image spéculaire bien sûr, mais aussi sa façon de se mouvoir, de venir s'accoler à votre corps après vous avoir donner le sentiment de vous ignorer, d'être complètement ailleurs tout en étant là physiquement. Le caractère étrange de l'espace de l'autiste s'impose phénoménologiquement.

À la suite de Lacan des analystes ont trouvé dans la topologie des instruments permettant d'aborder l'autisme, je pense surtout aux études de Rosine Lefort. Mais nous retrouvons cette référence implicite ou explicite chez des auteurs qui ne sont pas du tout lacaniens. Par exemple Frances Tustin avec ses descriptions d'autisme à carapace ou au contraire d'autisme régressif, dans un cas il y a une sorte d'enveloppement dans la propre substance corporelle, dans l'autre cas la barrière entre l'extérieur et l'intérieur n'existe pas et il y a un éparpillement, une ouverture générale. Ou encore le concept d'identité adhésive d'Esther Bick repris par Donald Meltzer. Ce dernier décrit l'espace de l'autiste comme une surface plane sans profondeur, ceci étant lié à l'absence de projection. La dimension temporelle est aussi modifiée avec la nécessité du retour du même. L'unité du corps n'est pas établie, il y a des moments de morcellement ou de démantèlement.

Ces approches très précieuses nous permettent une appréhension du monde de l'autiste qui bouleverse l'imaginaire commun, c'est-à-dire névrotique, mais elles risquent pourtant de se borner à une phénoménologie. Il semble que d'un point de vue psychanalytique, en utilisant les dimensions lacaniennes du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire, il soit possible de mieux préciser la topologie de l'autisme.

Les travaux présentés hier se référaient largement au temps antérieur à la phase du miroir où l'enfant grâce à l'image spéculaire et à la présence de l'Autre anticipe sur l'unité de son corps, ce qui lui ouvre l'accès à la formation du " je ". Plusieurs interventions se sont appuyées sur le schéma optique de Lacan qui complète ce dispositif de la phase du miroir en montrant comment l'espace imaginaire se trouve lié et surdéterminé par l'espace symbolique. En effet, pour que le sujet ait accès à cette image du Moi idéal, c'est-à-dire pour que l'illusion se produise où le vase caché vient accueillir dans son col le bouquet de fleurs, il faut que l'oeil se situe dans un certain cône, c'est-à-dire que le sujet représenté par cet oeil occupe certaines coordonnées, et cette place que le sujet doit occuper est déterminée par le grand Autre. C'est-à-dire essentiellement la mère, mais en tant que celle-ci représente le lieu du symbolique. Eh bien, c'est précisément ce qui ne se produit pas dans l'autisme!

Rappelons que Lacan fait fonctionner son dispositif optique une première fois en reprenant justement le cas du petit Dick de Mélanie Klein, et l'on peut se demander s'il ne s'agit pas d'un cas d'autisme.

C'est un enfant qui possède quelques éléments symboliques, c'est-à-dire du langage mais non au titre de sujet. Son monde imaginaire est également réduit : les petits trains, les boutons de porte, le trou noir... Le langage ne s'est pas accolé à son système imaginaire. Cet enfant est dans l'indifférencié, son identification primaire c'est le vide, le noir, l'intérieur du corps de la mère. Pour lui, il n'y a pas eu de Bejahung. Dans le dispositif optique, il ne se situe pas dans le cône symbolique, du même coup le bouquet et le vase ne peuvent pas pour lui être là en même temps.

Il y a dans la théorie de la relativité une analogie qui pourrait nous illustrer cela. Contrairement à la physique newtonienne où une droite infinie sépare l'espace-temps en deux régions : le passé et le futur, le temps étant supposé s'écouler uniformément partout, la physique relativiste considère un cône isotrope, puisque la limite de la vitesse de la lumière introduit une distinction entre non plus deux mais trois régions, le passé, le futur et l'ailleurs. Tout ce qui concerne un point de l'espace-temps doit obligatoirement se situer dans ce cône, l'ailleurs c'est le hors espace-temps. C'est ce qui n'a proprement, relativement à ce point, aucune existence.

C'est d'une façon analogue ce qui se passe pour l'enfant en dehors du cône symbolique du schéma optique, il est dans l'ailleurs, hors espace-temps, " hors-je " pourrait-on dire. Et ce qui détermine la place du sujet dans le cône symbolique, ce qui permet du même coup d'exister comme sujet, ce sont toutes les coordonnées symboliques. Vous en trouvez la meilleure illustration dans les arbres généalogiques présentés hier, où justement la mécanique du signifiant fait que dans les cas qui nous occupent la place destinée au sujet se révèle impossible.

Vous savez comment Lacan dans son séminaire sur l'Angoisse reprend le dispositif optique et remplace le vase et les fleurs par un cross-cap, c'est-à-dire un plan projectif. La rondelle de l'objet a que la coupure en double boucle détache sur le cross-cap remplaçant le bouquet de fleurs.

Le fait qu'au voisinage du centre du miroir sphérique chaque point correspond à un point antipodal justifie topologiquement cette substitution, puisque le plan projectif possède cette particularité. Mais dans le cas où l'on se situe en dehors du cône, il en résulterait une autre topologie que celle du plan projectif. De quelle topologie s'agit-il dans l'autisme ? Quelles conséquences cliniques pouvons-nous en attendre ? Pour ceux qui prennent ces questions au sérieux, l'expérience de Jean-Paul Gilson est hautement digne d'intérêt.

Notes
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