Sur la psychomotricité
Auteur : Jean Bergès 23/03/1998
Pour cette dernière explicitation concernant la psychomotricité, je vais essayer de vous parler de la structuration psychomotrice et des apprentissages.
Comme vous le savez, c'est un sujet très difficile. J'ai été d'ailleurs très étonné et je vous en félicite de la qualité des interventions que j'ai pu entendre et je constate que l'ordre de souci et de préoccupation qui est le vôtre montre en effet que le titre des journées concernant la théorie n'était pas un semblant parce que la pratique sans théorie, surtout quand il s'agit de matière corporelle, aboutit très rapidement à des déviations que vous connaissez et d'une certaine façon, je pense que ce que je vais vous dire ce soir tient compte de ce que j'ai entendu de la hauteur de votre point de vue sur ces questions. Parce que, lorsque l'on parle de structuration psychomotrice, de quoi parle-t-on ? Je vais essayer d'aborder cette question en trois points.
1° La structure en tant qu'elle s'intéresse à l'équipement neurologique de base,
2° Qu'est-ce qu'il en est des rapports de cette structure avec la structuration psychomotrice c'est-à-dire du fonctionnement de ces structures et 3° enfin, je prendrai un exemple qui est celui des enfants dyspraxiques pour essayer d'avancer un peu dans la compréhension de cette structuration, dans son rapport avec les apprentissages parce que, pour aller de façon un peu brève, vous comprenez bien que ce n'est pas avec une structuration qu'on va faire des apprentissages. Pour faire des apprentissages, c'est-à-dire en bref accéder au savoir, non seulement il faut en avoir le désir mais encore, il faut que cet apprentissage, c'est-à-dire cet accès au savoir, ne soit pas interdit, ne soit pas impossible, non pas du côté de la connaissance mais du côté du savoir inconscient c'est-à-dire de ce que je ne sais pas que je sais.
La structuration psychomotrice du côté de l'équipement neuro-biologique de base, cet équipement pour reprendre le terme qu'emploie Ajuriaguerra et qui est à mon avis très bon c'est-à-dire ce qu'on pourrait appeler en logique les pré-requis des structures du système nerveux central aussi bien anatomiques que bio-cellulaires, cet équipement évidemment, il peut être marqué, blessé, atteint par la pathologie ; en quelque sorte, cette pathologie peut dévier la structure elle-même, la rendre plus ou moins incapable de supporter, d'étayer la fonction qu'elle commande. Il y a une structure dans le système nerveux central qui supporte une fonction, cette structure qui est l'équipement de base peut s'avérer incapable de, pour employer cette expression, remplir sa fonction, qu'il s'agisse de la fonction motrice, de la fonction visuelle, de la fonction respiratoire, peu importe. Si on avance un peu, pour qu'une structure accomplisse sa fonction correctement elle doit répondre à une loi de la fonction et la fonction psychomotrice, un élément essentiel de sa structuration, c'est, si je peux dire, l'application de cette loi. Pour dire les choses autrement, la fonction psychomotrice dans son exercice suppose un savoir organique. Les structures organiques ne se mettent pas en marche n'importe comment, pour qu'elles puissent sous-tendre une fonction, pour que le dynamisme de ces structures aboutisse à la fonction psychomotrice, ce qu'il y a d'organique dans mon corps, soit comment s'y prendre. Ce savoir là, on peut lui donner tous les noms que l'on voudra à affaire avec un agencement cellulaire et biologique qui est ce qu'il est mais qui ne peut pas être autre pour que cette fonction soit la fonction psychomotrice. Si ce savoir organique est dévié, dépasse les limites, outrepasse la norme phallique, dépasse la normale, la fonction est déviée, elle est extravagante. Je prends un exemple. Si le métabolisme de certains acides aminés se trouve détérioré par l'absence d'un facteur de régulation, absence génétique, autrement dit manque dans la structure de base, on aboutit à l'idiotie phényl-péruvique c'est-à-dire à des perturbations du comportement, de la cognition et à des états psychotiques. Et si à l'aide d'un régime on vient à compenser ce qui manque dans la structure, le développement de l'enfant est à peu près normal. C'est cela que je vous propose d'appeler le savoir organique. L'organisme de ces enfants ne sait pas mener à bien le métabolisme d'un acide aminé spécial et il suffit dans l'alimentation de ne pas donner de cet acide aminé et dès lors ce déficit n'a pas de traduction dans la fonction psychomotrice. Vous voyez donc que dans la structuration psychomotrice, le facteur de l'équipement apparaît comme un élément fondamental et peut se trouver dévié, adultéré par des mécanismes purement liés à la structure. Hier je vous donnais l'exemple d'un travail sur des enfants cérébro-lésés, paralysie cérébrale infantile : ce travail qui portait sur leur incapacité dans tout ce qui est logico-mathématiques, visait pas à déterminer ce qu'ils ne savaient pas en mathématiques, autrement dit ce n'était pas du côté de la connaissance, mais qu'est-ce qui dans cette atteinte organique, c'est-à-dire leur atteinte cérébrale, venait altérer leur savoir organique c'est-à-dire l'organisation cellulaire sur laquelle s'appuie, peut s'appuyer un raisonnement logico-mathématiques. Alors vous voyez dans un premier temps, cette structuration psychomotrice, vous voyez bien son fondement.
Deuxièmement, nous sommes obligés de supposer qu'il va exister à partir de la naissance sur cet équipement quel qu'il soit le poids de l'environnement et essentiellement de la mère, ce poids va se traduire par une soumission de la fonction soutenue par la structure, soumission au fait que la mère impose sa prise de position concernant les fonctions. Parce qu'à partir du moment de la naissance, c'est la mère qui se charge des fonctions. Par quel moyen ? Dans un premier temps par des moyens que tout le monde connaît c'est-à-dire ce que j'appellerais l'envers de l'hospitalisme c'est-à-dire qu'en effet si les fonctions ne sont pas prises par la mère, eh bien, nous aboutissons à la mort de l'enfant, qu'il s'agisse de la mort réelle ou de la mort psychique et deuxièmement d'autres points sur lesquels je voudrais attirer votre attention. Cette soumission que la mère va imposer aux fonctions qui sont soutenues par les structures, elle tient lieu de beaucoup de fonctions, par exemple la fonction statique, la fonction de dévoration, la fonction de propreté, la fonction qui permet aux enfants d'avoir chaud quand il froid et froid quand il fait chaud etc. autrement dit, tout cela, c'est absolument indispensable, c'est ce sur quoi s'est étendue toute la littérature depuis les années 1940 jusqu'à maintenant ; mais aussi la mère impose aux autres fonctions par exemple la fonction cardiaque, la fonction respiratoire, la fonction digestive, elle impose à ces fonctions, si je peux dire, automatiques, des impératifs et ces impératifs portent d'abord sur la temporalité de ces fonctions et notamment sur les rythmes. Je ne vais pas m'étendre sur ce point mais je prendrai simplement comme exemple, la soumission par la mère de la pulsion de dévoration de l'enfant. Elle lui donne à manger à telle heure, elle lui donne une nourriture déterminée, dans des conditions absolument fixes, autrement dit, elle impose sa propre position de fonction à une fonction. Elle met l'enfant au lit à telle heure. Vous savez comme moi que l'un des mérites de Wallon, c'est d'avoir montré que c'était précisément dans la posture que l'on trouvait le signe de l'harmonie ou de la dysharmonie entre le rythme des fonctions qui dépend des structures et le rythme imposé par la mère. Je dis "imposé par la mère", c'est souvent le médecin, le médecin qui dit : vous donnerez à midi, à trois heures, etc., vous connaissez les effets de ces contradictions. Mais sur la fonction psychomotrice, c'est tout à fait important puisque c'est le départ des états tensionnels. Que sont les états tensionnaires au départ ? C'est le forçage d'un rythme biologique par un rythme extérieur et ce forçage interdit la détente, interdit la satisfaction dans ses effets sur la posture, parce qu'il ne faut pas croire que cela interdit toute satisfaction et vous connaissez comme moi la satisfaction conjointe de la mère et de l'enfant dans les disputes infernales concernant la nourriture. Autrement dit, il ne faut pas confondre la satisfaction d'une fonction et la jouissance, ça n'a strictement rien à voir. Ma jouissance principale, ça peut parfaitement de m'empêcher de dormir mais ça peut aussi être la jouissance principale de ma mère. Je me souviens d'un père qui était tellement content d'avoir une fille que chaque fois que quelqu'un venait à la maison, il la réveillait pour la montrer. La mère dans cette appropriation plus ou moins radicale des fonctions peut aller jusqu'à les invalider, elle peut aller jusqu'à leur refuser toute inscription, elle peut aller jusqu'à empêcher l'inscription symbolique de la fonction. En termes plus courts elle peut empêcher la fonction de fonctionner. Exemple : La motricité, c'est un point que nous avons un peu abordé avec l'histoire des enfants hyperkinétiques mais latéralement. La fonction motrice, excitée sans cesse, sans cesse relancée par la mère, sans cesse phallicisée, par le fait qu'elle met l'enfant debout, comme si elle le montrait au ciel, l'érection permanente de l'enfant, ce que Wallon appelle la réaction circulaire, eh bien, cette réaction circulaire, elle peut être absolument ininterrompue. Elle est ininterrompue au profit de l'action de la mère. A chaque cercle, à chaque tour, la mère confisque le retour ; au lieu de lancer le ballon, je lance le ballon et je vais le chercher. Puisque vous êtes par votre métier habitués à utiliser des balles, vous voyez bien de quoi je parle, c'est qu'il y a des enfants qui attendent que le ballon revienne à vous parce qu'ils sont habitués à ça, parce que depuis qu'il y a de la motricité, elle est circulaire, ils ne se saisissent pas du ballon, ils simplement écho au lancement du ballon. Autrement dit, lancer un ballon vers un enfant, mais il n'est écrit nulle part que cela ait un sens, il n'est écrit nulle part qu'il doit le renvoyer parce que cette appropriation de la fonction motrice du lancer par la mère s'est traduite par la perte de la fonction motrice du côté de l'enfant. Ça, c'est la question de l'excitation et pour une part de la stimulation. Cette stimulation qui peut manquer, il faut évidemment faire très attention à ce qu'elle ne soit pas une confiscation. S'il peut y avoir excitation concernant la motricité, elle peut être aussi réprimée et je ne crois pas que je peux vous donner une meilleure idée de la répression de la motricité que dans les cas dont je vous ai parlé ces jours-ci, dans les cas où l'enfant est le prolongement du corps de la mère. Voilà que ce prolongement du corps de la mère vient à se mouvoir de lui-même mais vous savez ce que c'est ça ? eh bien, c'est la crise d'épilepsie, mon bras a des secousses absolument en dehors de ma volonté et je suis effrayé de ce spectacle. Eh bien, l'enfant qui est un prolongement du corps de sa mère, toute motricité de sa part est épileptoïde. Elle ne réprime pas parce que ça bouge, elle réprime parce que c'est elle qui bouge. Et c'est pour ça que la répression de la motricité, c'est toujours une répression corps à corps. On parlait d'habeas corpus, eh bien, la contrainte par corps, ça consiste justement à se saisir de celui que l'on veut arrêter et l'habeas corpus, ce n'est rien d'autre que de dire à l'homme " mais on n'a pas le droit de te saisir " sans raison. C'est en ce sens que la répression de la fonction psychomotrice, n'est rien d'autre qu'une autorépression de la mère. C'est ce que j'ai essayé de vous dire des enfants hyperkinétiques dont la mère dit : " Il suffit de le quitter des yeux pour qu'il arrive un accident ". Mais il ne faut pas croire que l'enfant soit séparé du corps de la mère, ce qu'elle ne quitte pas des yeux, c'est son propre corps, c'est son propre corps qui peut lui échapper, c'est exactement ce que je fais quand je fais une séance de relaxation et que j'ai l'impression que mon bras est en train de s'en aller. J'ouvre les yeux. Je dis " Holà ". Autrement dit, je le rattrappe. Alors dans la répression de la motricité, vous voyez comment la mère s'approprie cette fonction motrice par cette confusion imaginaire des deux corps.
Dans la structuration psychomotrice, cette confusion imaginaire des deux corps, elle n'est pas seulement du côté de l'image du corps, elle est du côté de la fonction. Pourquoi est-ce qu'il y a des symptômes psychomoteurs dans ces cas-là ? Mais parce que c'est le seul moyen qu'a l'enfant de tenter de sortir de cette confusion, si je peux dire, il prend les autres à témoin. Parce que dans la structuration psychomotrice, je crois qu'il faut attacher une grande importance à l'effet de miroir avec l'autre, effet de miroir qui peut aller jusqu'à capter, jusqu'à capturer non seulement l'image mais aussi dans le stade du miroir les mouvements désordonnés du cadre du miroir. Quand Lacan parle de la jubilation de l'enfant à la vue de son image totale, image totale qu'il anticipe malgré sa prématuration, cette image s'accompagne d'une jubilation c'est-à-dire de mouvements désordonnés, - il suffit d'avoir mis un enfant de six mois devant un miroir pour le savoir - eh bien, je me permets de vous dire que si la mère de l'enfant s'est approprié la fonction motrice, ces mouvements désordonnés partie de l'image. Autrement dit la motricité de la mère et de l'enfant vont être en miroir, pas seulement l'image mais aussi les mouvements qui, autour de l'image, ne sont rien d'autre que l'exercice de la fonction motrice dans le désordre c'est-à-dire en dehors du fait que c'est une fonction. C'est par ces mouvements extérieurs que l'enfant échappe à l'image que veut de lui la mère. Lorsque l'enfant, lors du stade du miroir, se retourne vers la mère pour la prendre à témoin de ce qu'il voit mais il est bien évident que si ce que voit la mère c'est son propre corps, la fonction psychomotrice va être particulièrement altérée dans sa structure. Les objets, à savoir ces mouvements divers des membres de l'enfant, les objets qui devraient circuler entre l'enfant et la mère, qui devraient être l'objet justement de ce que l'enfant demande à la mère en se retournant c'est-à-dire d'un témoignage, d'un commentaire " Ah là là, comme il est content ! " ou " mais il va tomber, " eh bien, ces objets qui circulent entre la mère et l'enfant dans le cas que je viens de vous décrire, par le désir de tenir la fonction qu'a la mère, sont figés dans le miroir au lieu d'être des objets qui ne sont pas spécularisable, ils le deviennent et du coup l'image de l'enfant est un désordre. C'est ce qu'on peut peut-être préciser en disant que l'image au lieu d'être virtuelle c'est-à-dire au lieu de représenter l'enfant, cette image est point par point renvoyée dans le miroir, elle est fixée dans le miroir. Je me rappelle comme ça d'une jeune femme qui était venue pour des questions corporelles et qui m'expliquait que son plus grand plaisir était de se regarder nue dans le miroir mais la question qui se posait à elle, c'était l'impossibilité absolue d'y voir son sexe. C'était ça la question qu'elle se posait.
Troisièmement, en ce qui concerne le fonctionnement : les rapports de la structure psychomotrice et du fonctionnement de l'enfant. C'est le fonctionnement de l'enfant c'est-à-dire l'utilisation, la mise en marche de ses fonctions motrices et psychomotrices. En ce qui concerne le fonctionnement de l'enfant, c'est ce fonctionnement qui est chargé de déborder de toute part les fonctions de la mère. C'est par son fonctionnement qu'il va déborder les fonctions que tient la mère mais aussi ce fonctionnement vient à déborder les fonctions même de l'enfant et dans ce processus de structuration psychomotrice, il me semble qu'on peut avancer avec prudence ce qui suit. Ce débordement des fonctions même de l'enfant, il ne semble pas déraisonnable de penser que ce débordement va intéresser même les structures neuro-biologiques. C'est le symbolique dont le représentant le plus repérable dans l'enfance est l'anticipation qui me paraît venir déborder les structures des systèmes neurologiques, la distribution des neurotransmetteurs, de sorte que l'anticipation n'est pas seulement articulée au fonctionnement de la fonction mais elle est articulée à l'inscription qui peut s'en faire dans le corps propre grâce au discours et à la parole qui l'accompagne, qui accompagne ce fonctionnement, le précède et le nomme. Autrement dit, il ne me semble pas hors de propos de considérer que c'est le fonctionnement lui-même, c'est-à-dire le saut de la fonction dans le symbolique, en particulier dans l'anticipation, c'est le fonctionnement lui-même qui vient à déborder non seulement la fonction, aussi bien les fonctions que tient la mère mais aussi à déborder l'organisation des structures qui sous-tendent la fonction, la structure synaptique, la structure nerveuse, la structure biologique. En somme, je crois qu'il est souhaitable de déborder ce que la structuration psychomotrice a de lié à la maturation biologique et d'avancer que parallèlement et d'une manière essentiellement humaine car liée au langage ; le symbolique vient imposer, forcer cette structuration évolutive à en passer par l'inscription signifiante c'est-à-dire à se plier aux lois du langage lesquelles ne sont rien d'autre que ce qui constitue les instruments et le support du savoir et de la connaissance. C'est là, je crois, l'articulation entre la structuration psychomotrice et les problèmes d'apprentissage. C'est de cette connaissance, en effet, qu'il est question dans ce qu'on appelle les apprentissages et l'hypothèse que je vous propose, me semble-t-il, vient permettre de relativiser la notion de dysharmonie d'évolution. En effet, l'harmonie qui est supposée, laisserait croire que structure, fonction et fonctionnement seraient réglés par des lois que l'on pourrait comparer aux lois qui régissent le cours des planètes dans un ordonnancement qui permet de prévoir les éclipses. Or, c'est justement dans la dysharmonie, dans la dysharmonie qu'introduit le fonctionnement et donc le symbolique que vient s'inscire le désir de savoir car celui-ci découle de ce qui manque dans la connaissance mais surtout de ce qui n'est pas su du savoir inconscient. C'est cette dysharmonie entre le savoir inconscient et ce qui n'est pas su, entre la connaissance et ce que je ne connais pas que se crée la dysharmonie. C'est dans cette dysharmonie que se situe le désir d'apprendre, c'est dans les failles de l'harmonie que vient émerger ce qui pousse aux apprentissages.
Pour terminer, je voudrais faire une brève escapade du côté des enfants dyspraxiques en utilisant les tests de Piaget qui doivent vous être familiers, pour tenter de démontrer ce que je viens d'avancer. Chez l'enfant c'est peut-être possible de comprendre les questions des divers troubles instrumentaux dans leur manifestations en particulier psychomotrices dans la perspective de ce qui serait une difficulté pour la fonction du signifiant, dans la mesure où le fonctionnement n'y serait pas adapté, autrement dit où le fonctionnement aurait du mal à accéder au symbolique. De sorte que viendrait ainsi s'abolir l'espace, l'écart dont je vous parlais tout à l'heure entre la fonction et le fonctionnement. Chez les dyspraxiques, qu'est-ce que nous avons à dire à ce sujet ? D'un côté, la fonction motrice engagée dans l'espace de l'action de la construction se trouve défaillante dans le projet moteur et ses rapports avec l'anticipation dans la mesure où le figuratif au sens de Piaget se trouve perturbé et d'autre part dans ce que l'opérativité a à voir avec l'image dans sa mobilité. Je vous propose d'essayer de voir comment dans ce cas le corps vient faire obstacle à la représentation. En effet chez ces enfants, si la réversibilité est possible, elle ne l'est pas au niveau du corps (cf le test d'imitation de gestes). Les enfants qui passent les tests de Piaget sont capables de réversibilité du côté de l'image, vous leurs demandez de faire "le contraire" avec leur corps, ils ont neuf ans et ils n'en sont pas capables. En quoi cette réversibilité aurait-elle affaire avec le symbolique d'une part et l'imaginaire de l'autre ? Il me semble que c'est par le symbolique que la réversibilité est déficiente, dans ce qu'elle a d'accroché à la langue à la syntaxe, à la sémantique, dans ce qu'on appelle les mots phares, mots phares qui aident le dyspraxique à dépasser ce en quoi l'image est défaillante dans sa figurabilité et dans l'opérativité. Je vous donne l'exemple, pour ceux qui sont familiers avec les épreuves de Piaget, de la sériation. On donne des baguettes de grandeur décroissante, on montre comment on peut les installer, ça fait comme un escalier et on demande ensuite à l'enfant d'en faire autant. Le dyspraxique est totalement incapable de mettre trois baguettes par ordre de taille. En revanche au bout du cinquième essai infructueux il se constitue une règle qui consiste, par exemple, à dire " Je prends le plus petit et je continue avec celui qui est juste plus grand que le plus petit ". Après quoi il réussit facilement l'épreuve. C'est ainsi que le symbolique permet à cet enfant de dépasser cette incapacité complète de se représenter les figures. Du côté génétique les enfants, en effet, ne réussissent pas cette épreuve du premier coup. Qu'est-ce qu'en dit Piaget ? Il dit que le figuratif serait longtemps abusif. Il viendrait s'opposer au fonctionnement du symbolique et cette représentation viendrait inhiber le fonctionnement de la sériation. Alors le corps, (vous avez toujours en tête la structuration psychomotrice et l'apprentissage) le corps en tant qu'il est imaginaire vient s'opposer au symbolique. S'agit-il de la fonction du moi dans sa dimension de méconnaissance ou du refoulement d'une image du corps qui serait inconsciente ? Dans les épreuves de terme à terme qui consistent à placer en vis à vis un certain nombre de bouteilles et le même nombre de bouchons, puis à écarter ceux-ci dans un espace plus large, et on demande à l'enfant s'il y en a plus ou s'il y en a moins. Il y a là un jugement d'attribution. Dans cette épreuve c'est la question du manque qui est aiguë, l'objet, le bouchon, en plus ou en moins, ayant affaire avec l'espace euclidien à explorer, à manipuler ou qui a été manipulé par l'examinateur, dans cette épreuve l'espace de l'action devient l'espace par l'action. L'action "jeux" de la fonction psychomotrice qui vient créer l'expansion spatiale ou au contraire sa réduction par le déplacement des objets, c'est elle, c'est cette fonction motrice de l'examinateur qui doit être débordée dans la question que l'on pose à l'enfant. C'est dans ce débordement que l'enfant est mis dans la nécessité de prendre en compte la fonction motrice du psychologue dans sa réalisation confrontée à sa capacité à repérer, à rétrécir ou à expanser la place des bouchons. Cette intention doit être débordée pour que vienne s'intégrer le fonctionnement de la numération qui vient remettre les choses en place puisque l'enfant dyspraxique, pour arriver à cette épreuve, après des errements divers, dit " eh bien, il y en a autant, un, deux, trois, quatre, cinq, six, un, deux, trois, quatre, cinq, six ". Vous voyez comment la symbolisation vient en quelque façon s'opposer à ce que la fonction motrice de l'examinateur avait modifié de l'espace. Autrement dit, dans le figuratif abusif, - plus les bouchons sont écartés, plus, je pense, il y en a -, il y a débordement par le fait que l'enfant prend d'abord en compte le mouvement et qu'ensuite s'il peut déborder cette prise en compte de la fonction motrice, il va se mettre à compter. En somme, en comptant, il rétablit le terme à terme initial dans un espace figuré, retrouvé identique à lui-même, tel qu'au début de l'expérience. Vous voyez, il y a là un point essentiel que je vais commenter parce que ce qui est en cause dans ce leurre que représente la motricité de l'examinateur et que l'enfant doit déborder par le symbolique en comptant, il s'agit de, pour une part, l'objet à retrouver dont parle Freud. L'objet n'est pas perdu, les bouchons, on ne les a pas perdus, il est à retrouver. Cet objet est inscrit dans cette question de la représentation initiale, ce que Freud appelle une perception, à savoir la représentation initiale du départ. L'objet à retrouver est inscrit dans cette question de la représentation initiale et des transformations liées au refoulement. Cette transformation dans ses rapports avec le refoulement, il est en quelque sorte représenté par la fonction motrice engagée dans l'espace de l'action qui lui fait perdre sa nature d'espace de l'action pour devenir un espace par l'action (de l'examinateur) pour aboutir à une nouvelle perception plus ou moins abusive.
C'est là une tentative pour rendre compte de ce dont on parle quand on met en avant la structuration psychomotrice du côté de la psychologie génétique. En aucune manière dans mon esprit, il n'est question de porter une critique concernant cette psychologie génétique, mais plutôt d'essayer de montrer que si nous tentons d'approcher les difficultés d'apprentissage qui ont à voir avec l'espace, la logique de l'espace, la mémoire de la forme, du symbole comme nous avons vu les premiers jours, la lecture, par exemple, l'écriture, évidemment, il me semble qu'on passe à côté de ce en quoi dans cette structuration ce qui est symbolique n'apparaît pas comme un aboutissement de la structuration, ce qui est symbolique apparaît comme l'agent premier de la structuration, au même titre que la maturation, avec cette hypothèse supplémentaire que je vous propose aujourd'hui, qui est que justement le fonctionnement symbolique permet peut-être de penser qu'il vient modifier la structure même de ce qui supporte les fonctions.
