Sur la Verneinung
Auteur : Claude Dorgeuille 29/08/1999
J'ai pris le parti de me limiter à quelques remarques sur ce texte capital espérant que la discussion permettra d'apporter les compléments que ceux qui sont ici présents pourraient souhaiter.
La traduction du titre a d'abord fait problème. Au terme "la négation" choisi d'abord, Lacan a proposé de substituer le terme "dénégation" plus proche du sens de l'allemand. J. Hyppolite dans son commentaire va dans le même sens en relevant l'idée de déjugement qui est ici sous-jacente et l'implication subjective rendue plus évidente dans le français "dénégation".
Pour faire sentir la difficulté introduite par ce texte qui est de 1925 et donc contemporain de l'élaboration par Freud de la seconde topique, je rappellerai brièvement les bouleversements introduits par celle-ci. Nous avons trois instances, conscient, préconscient, inconscient séparées par une frontière facile à franchir entre les deux premières, difficile entre celles-ci et l'inconscient, puisque ce franchissement ne peut s'opérer sans que certaines conditions ne soient remplies. Une censure rigoureuse s'exerce que des sentinelles sont chargées de faire respecter. Nous avons là affaire à une conception de caractère topologique dès le départ.
Dans la seconde topique nous avons également trois instances, le Ça, le Moi et le Surmoi, mais on n'est pas assez attentif au fait que ces instances sont toutes inconscientes, sauf pour une minime partie du moi. L'opposition, capitale au départ, entre conscient et inconscient se trouve de ce fait marginalisée. On pourrait se poser la question de savoir pourquoi Freud ne prend pas la peine de dire simplement que le point de vue a ainsi été modifié. A cela on peut trouver plusieurs raisons. Cette nouvelle organisation doctrinale ne rend pas totalement caduque la précédente ; d'autre part la visée reste la même, à savoir maintenir l'idée essentielle que notre mental n'est pas une entité unitaire et homogène et qu'il comporte une partie qui nous échappe le plus normalement du monde et qui est aux yeux de la psychanalyse la plus importante.
Cette première difficulté est illustrée dans la Verneinung par la remarque faite au début qu'un contenu inconscient est parvenu à la conscience, mais que pourtant le refoulement n'est pas levé, c'est-à-dire que le sujet ne prend pas acte de son énonciation comme étant sienne ; il la méconnaît. Ainsi se trouve justifiée la formule de Lacan, qui a longtemps laissé perplexe son auditoire, à savoir que le refoulement et le retour du refoulé c'est la même chose. Ceci revient à dire que, dans le discours même qui est tenu, se trouvent présents à la fois les éléments refoulés et ceux qui ont déterminé le refoulement.
La deuxième difficulté qu'offre le texte de Freud est liée à ce que J. Hyppolite appelle des changements de niveaux. Je passe sur le début du texte que vous connaissez tous avec ses deux exemples cliniques et les quelques commentaires qu'y ajoute Freud.
Hyppolite a une très jolie formule pour caractériser ce type d'énonciation : "présenter son être sur le mode de ne l'être pas".
Nous passons ensuite à la considération des deux types traditionnels de jugement, mais présentés dans un ordre paradoxal, le jugement d'attribution précédant le jugement d'existence.
Le premier détermine un couple d'opposés, le bon et le mauvais, qui détermine un premier clivage et qui se trouve l'expression première du jeu des deux pulsions mises en place par Freud en 1920, Eros et Thanatos, la première unificatrice, la seconde destructive, la première conserve, la seconde expulse (Ausstossung). Mais ce qui est à relever, c'est cette formule freudienne que ce qui a été rejeté à l'extérieur est identique au Ich, c'est-à-dire que ce dont il s'agit est un clivage inaugural du sujet qui se trouve être à lui seul toute la réalité.
Le jugement d'existence, quant à lui, ne peut donc porter que sur une représentation constituée dans le psychisme à l'occasion d'une première expérience de satisfaction.
On saisit mieux alors ce qui vient à la suite concernant l'épreuve de réalité et l'inauguration par le sujet de la quête de l'objet conforme à cette représentation.
Mais le point le plus important est peut-être le fait que l'existence de cette représentation fait l'objet d'une Bejahung, c'est-à-dire d'une affirmation qui l'insère dans le discours, conformément aux première prises de position de Freud concernant sa conception d' l'inconscient : une mémoire singulière qui dépend exclusivement des paroles associées aux premières expériences de satisfaction.
On voit comment à partir de là deux voies s'offrent comme possibles. L'une est la Verneinung, inconcevable en l'absence de cette symbolisation préalable. L'autre est la Verwerfung, c'est-à-dire l'absence de cette affirmation première concernant quelque chose qui a pu faire pourtant l'objet d'une perception.
Brest 17 octobre 1998 rédigé en août 1999
