Sur l'invention de l'écriture
Auteur : Virginia Hasenbalg 28/12/2003
"Kassem (homme de confiance des fouilleurs de Suse, en Iran) ne sait ni lire ni écrire. Pourtant, il me présentera chaque jour ses comptes qu'à sa manière il aura inscrits, sur un carnet, d'une manière très curieuse. Ainsi, par exemple, pour indiquer la viande, il dessinera une oreille. La viande se dit goucht en persan et ne peut guère être dessinée. L'oreille se dit gouch et elle est facile à représenter. Ainsi pour le lait : chir, on peut voir les griffes de lion, cet animal s'appelant également chir. Le lait caillé : mâst devient la lune : mâ"
Cette histoire, rapportée dans une note en bas de page par Jean Bottéro (Mésopotamie, L'écriture, la raison et les dieux, édition Gallimard, 1992), assyriologue, illustre l'interrogation de l'auteur sur l'invention de l'écriture. Cette invention fondatrice intéresse les analystes dans la mesure où elle peut être pensée, non seulement comme un progrès datable dans l'histoire de l'humanité, mais surtout comme une torsion symbolique dans la structure psychique. En montrant un passage entre l'écriture pictogrammatique et l'écriture phonétique, cette histoire apporte un peu de lumière sur ce qu'il en est de la lettre pour un psychanalyste. La chute de l'image dans le pictogramme dans le frayage vers la phonetisation requise pour l'isolement de la lettre (invention de l'alphabet) est considérée par James Février (Histoire de l'écriture, édition Payot, 1948) comme un progrès qui relèverait de la catégorie de l'universel.
On peut dire également que pour l'enfant, aussi, il s'agit d'une acquisition qui a lieu à un moment donné de son histoire. Et que pour être possible, elle exige des conditions symboliques préalables.
Y a-t-il dans les travaux de Bottéro et dans ceux de Février des éléments qui nous permettent d'imaginer ce qu'a pu être cette condition symbolique préalable, à la lumière de l'enseignement de Lacan sur la structure psychique et sur la lettre dans l'inconscient ?
L'enfant, contrairement à nos "ancêtres le plus lointains", n'invente pas l'alphabet. Il est immergé dans une culture imbibée par la lettre, et à ce titre, sa démarche consistera à consentir à s'y inscrire. La clinique de l'enfant nous apprend que cette entrée est corrélative à l'acceptation par l'enfant d'une perte dans la relation avec sa mère - perte qui peut être plus ou moins acceptée, et dont la difficulté peut faire symptôme. Une dysorthographie peut être déchiffrée comme une "orthos" graphie qui dit juste sur la difficulté en question. Ce qu'il écrit "hors norme" est un message inconscient pouvant être lu, et interprété.
Bottéro qualifie Kassem de "marginal" par rapport au milieu culturel de tradition écrite.
La psychanalyse ne peut pas ne pas s'intéresser à cet "hors norme", quitte à assumer le mépris que le lien social réserve à la catégorie de vérité que ce savoir comporte.
L'accueil glacial fait à la Traumdeutung, l'oeuvre de génie de Freud, n'est-il pas justement en rapport avec la mise en avant de la découverte d'un sujet de l'inconscient qui s'exprime sous forme de rébus à travers des messages que constituent ses rêves ? Qui d'autres que les psychanalystes pour tenir compte sérieusement des effets d'une telle révélation ? Pourquoi cette résistance ?
Dans le séminaire sur La relation d'objet, Lacan nous transmet à quel point l'enfant est bousculé, secoué par ce qu'il entend autour de lui, et ceci d'une manière que l'adulte a du mal à imaginer, parce que, lui, l'adulte, est rentrée dans la norme qui oriente le sens d'une manière univoque. L'enfant est infiniment ouvert à la polysémie rendue possible par les homophonies de la langue. Par ailleurs, c'est seulement sonaacès à la castration, en tant que renoncement à être l'objet merveilleux pour la mère, en tant que renoncement à l'identification à l'objet designé par le désir de la mère, qui lui permet de se debarrasser de l'idée que c'est lui le dernier référent de ce qu'elle dit.
Mais qu'est-ce qui permet cette opération de renoncement à ce qui s'impose à lui comme réponse immédiate quant à ce qu'il en est de son être ? Comment fait-il pour supporter cette chute ? À quoi s'accroche-t-il ? Sur quoi peut-il s'appuyer ?
En parallèle, évoquons que les spécialistes sur l'invention de l'écriture laissent entendre que seulement une évolution "aboutie" du picto-idéogramme vers la phonétisation permet l'isolement de la lettre.
Les peuples du Proche-Orient ont mis très longtemps à lâcher l'écriture picto-idéogrammatique pour réduire leurs innombrables signes (2 600 au départ, à Summer) aux seules lettres de l'alphabet, alors que la valeur phonétique était très vite apprenhendée et utilisée. Il n'est peut-être pas banal de souligner que la phonétisation s'est imposée aussitôt pour transcrire ce que le scribe entendait sans comprendre, le hors-sens : les noms propres et les langues étrangères.
Ce temps peut sembler démesuré et incompréhensible si nous ne considérons pas qu'il fallait une torsion symbolique pour que ce délestage, pour que cette évolution soit possible.
