Théorie psychanalytique

 
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Sur "Formulations des deux principes du cours de l'évènement psychique"

Auteur : Jacqueline Moulin 26/07/1995

Bibliographies Notes

"Je veux cependant espérer que les lecteurs bienveillants ne manqueront pas de saisir où commence, dans ce travail également, la domination du principe de réalité" : c'est en ces termes que Freud conclut en 1911 un "petit article plus introductif qu'exhaustif" dont il nous prie d'excuser les insuffisances. Avec un humour de coquetterie analytique, il suspend la réflexion sur ses opinions à une justification qu'il prévoit laborieuse.

Ce dernier paragraphe des pages consacrées aux "Formulations des deux principes du cours de l'événement psychique" en résume l'intention : "quelques propositions sur les conséquences psychiques de l'adaptation au principe de réalité."

Du titre à ce résumé il aura été mis en question la relation du névrosé et de l'homme en général à la réalité. Une fois encore Freud s'emploie à convaincre les neurologues et le monde médical de son temps de l'élargissement et du développement que propose à leurs recherches la doctrine nouvelle qui enseigne de partir des processus psychiques inconscients.

Ainsi rend-il hommage à la pertinence de l'observation d'un Pierre Janet qui, dans son ouvrage, Les Névroses, paru deux ans plus tôt, évoquait un caractère propre aux névrosés la perte de "la fonction du réel" mais il saisira aussitôt dans cet hommage l'occasion de faire remarquer que cette observation ne s'accompagne d'aucune interprétation sur la connexion de ce trouble avec les conditions fondamentales de la névrose, rapport que seule permet d'établir l'introduction du processus du refoulement.

Et Freud dans ces quelques pages de fixer le cadre d'examen qui détermina dans le champ psychiatrique une clinique singulière, absolument novatrice : éclairer les expressions pathologiques invalidantes en se penchant sur les manifestations les plus ordinaires, les plus courantes de la vie, pour tenter de savoir comment travaille l'esprit, à quelles lois il obéit, sur quels principes, sur quel événement il structure l'être humain ?

Si certains cas de psychose hallucinatoire nous affrontent à la façon la plus extrême de se détourner de la réalité, il n'est pas inutile de souligner que, chaque nuit, nos pensées de rêve transmuent également de façon hallucinatoire, nos désirs, et que notre désir de dormir suppose lui-même le déni délibéré de la réalité.

"L'état de sommeil peut fournir l'image même de la vie psychique avant la reconnaissance de la réalité." Or, à quelle tendance obéissent les processus psychiques inconscients, les plus anciens ? Ils sont assujettis au principe de plaisir : " Ces processus tendent à l'obtention du plaisir ; l'activité psychique se retire des opérations qui peuvent susciter du déplaisir. " Et une preuve en est fournie précisément, pendant la veille, dans nos tentatives, pour chacun de nous, d'échapper aux impressions pénibles. Cette méthodologie qui, pour engager une réflexion sur la mélancolie, le conduira bientôt à travailler le deuil dans sa manifestation générale, engage ici le rapport et du psychotique et du névrotique à la réalité, pour mettre en évidence que la réalité n'est ni ignorée totalement par l'un, ni totalement reconnue par l'autre. Il combat l'opinion alors commune que la réalité serait, dans la névrose, "assurée", et formule sa conviction dans cet axiome par lequel il ouvre l'article de 1911 : "... toute névrose a pour conséquence, et donc vraisemblablement pour fin, d'expulser le malade hors de la vie réelle, de le rendre étranger à la réalité."

Remarquons le saut opéré par le découvreur de l'inconscient : à la différence de P. Janet il nous mène de l'observation - la conséquence - à l'affirmation de l'intentionnalité - la fin - et à l'explication causale : "Le névrosé se détourne de la réalité, parce qu'il la trouve intolérable, dans sa totalité ou en partie."Si dans les cas de psychose hallucinatoire, l'événement qui a provoqué la folie doit être dénié, très naturellement "chaque névrosé agit de même à l'égard d'un petit fragment de la réalité", ce qui témoigne de l'emprise du principe de plaisir. Il ajoutera en note que pour le système vivant selon ce principe, sont exigés des dispositifs qui ne sont que le corrélatif du " refoulement " qui traite les excitations internes déplaisantes comme si elles étaient externes, c'est-à-dire les rapports du monde extérieur ".

Et nous voyons ici s'ouvrir la place qu'occupera le fantasme.

A l'hallucination vite insuffisante à satisfaire le souci de moindre tension va se substituer, au delà de l'introduction du principe de réalité, la création des fantasmes, non que celle-ci soit comme celle-là engendrée par un leurre qui rapidement s'avère inefficace, mais dans la mesure où celle-ci, la création de fantasmes, est, comme celle-là, suscitée par une nécessité. " La suspension, devenue nécessaire, de la décharge motrice est assurée par le processus de pensée qui se forme à partir de l'activité de représentation. Commencée avec le jeu, poursuivie avec les rêves diurnes, cette création cesse de s'étayer sur des objets réels. "

Là où l'hallucination faisait fonction éphémère de " fiction " chargée de ne représenter que ce qui était agréable, le fantasme, fiction protectrice lui aussi, prend la place d'une " formation psychique interposée ", ainsi que le caractérisait Freud dans sa correspondance avec Fliess.

Le pas franchi lors de l'instauration du principe de réalité - lorsque l'appareil psychique s'est résolu devant l'impuissance de l'hallucination à représenter l'état réel du monde extérieur et à rechercher une modification réelle - n'élimine aucunement le principe de plaisir : " Une forme d'activité de pensée se trouve séparée par clivage ; elle reste indépendante de l'épreuve de réalité et soumise uniquement au principe de plaisir. " Et Freud n'a-t-il pas inscrit d'emblée la finalité de la névrose : le malade ne se détourne pas de la réalité, il en est expulsé, il est rendu étranger à la vie réelle.

Ainsi un souvenir inconciliable avec la raison sera tenu par le névrosé dans une position d'étrangeté, mais il pourra faire retour dans la conscience, déguisé par le fantasme ou masqué par le langage du rêve : Freud ne s'en remet-il pas précisément au rêve pour donner à son travail dans une dernière rubrique, la rubrique n° 8, un exemple conclusif ? Le rêve qu'il évoque met en scène un désir, le désir de mort du père, et ce rêve, dans la mesure où le psychanalyste y dévoile un effet du rapport du désir au langage, se propose bien comme analogue à un " événement " ou aussi bien à une " structure ".

" Il est difficile de distinguer les fantasmes inconscients des souvenirs devenus inconscients " : entendons cette plainte en écho à la mise en échec de la théorie de la séduction, mise en échec qui déterminera une orientation nouvelle et dans la pratique et dans les conceptualisations de Freud. Là où il s'employait à découvrir, à mettre au jour et à l'oeuvre des traces de " scènes réelles ", il avait repéré le fantasme en tant qu'inconscient : scénario, fiction, à l'état " refoulé ", en rapport avec les fictions des paranoïaques, mais tout aussi bien avec la rêverie diurne. La part de mémoire que le refoulement maintenait dans le statut d'une perte insue ne peut se retrouver dans les formations psychiques refoulées en usant de l'étalon de la réalité, il faut s'en remettre aux détours de la fiction. " Dans ces processus l'épreuve de réalité n'est pas valable, la réalité de pensée équivaut à la réalité extérieure, le désir à son accomplissement, à l'événement ; ceci découle directement de la domination du vieux principe de plaisir. "

Fantasmes, symptômes, culpabilité névrotique : autant de lieux architecturés par l'individu selon des lois étrangères à son moi conscient. Comme le symptôme, le fantasme est posé par Freud comme un fait de structure : contre coup d'un événement, déformation d'un souvenir ou d'une scène fondée sur quelque événement, mécanisme de falsification qui favorise la défense en s'interposant entre symptôme et souvenir - défense qu'il qualifie ailleurs de " multiloculaire " car elle n'est pas l'oeuvre du préconscient, du moi, mais opère au sein même des formations inconscientes.

Ainsi les premières et les dernières pages de ce " petit article " nous entretiennent, avec la complexité que la rigueur freudienne n'élimine jamais, de la relation du névrosé et de l'homme en général à la réalité, en nous intéressant, comme l'auteur avait été contraint à s'y intéresser, au fantasme et à ce qu'il révélait d'une structure à travers les mouvements et les combinaisons incessantes des deux principes fondateurs. Et ce, ne l'oublions pas, dans la perspective bien affirmée " d'intégrer ainsi la signification psychologique du monde extérieur réel au corps de notre doctrine. "

Certes les pages intermédiaires porteuses des rubriques numérotées de 1 à 8, et relatives à une série d'adaptation de l'appareil psychique, ne sont pas négligeables :

- la 2 et la 8 signalent et soulignent la place capitale du fantasme au regard de l'événement - et c'est à leur lecture donc que je me suis la plus, ici, consacrée -, la 3 au regard plus spécifique de la sexualité : le remplacement du principe de plaisir par le principe de réalité ne s'accomplit ni d'un coup ni simultanément sur toute la ligne : le souci, la nécessité, de modifier le réel ne sont pas uniformément actifs et sont assujettis au déni, aux détours, au compromis, à la malléabilité, etc. C'est le cas des pulsions sexuelles qui, trouvant leur satisfaction dans le corps propre et qui, dans la recherche de l'objet, subissent la période de latence, ne parviennent pas à la situation de frustration qui a imposé le principe de réalité. D'où relation plus étroite entre pulsion sexuelle et fantasme, et pulsion du moi et activité de conscience.

Le refoulement reste tout puissant dans le domaine de la création de fantasmes : il a pour résultat l'inhibition des représentations dont l'investissement peut occasionner une libération de déplaisir.

La première rubrique avait rapidement déplié les adaptations suivantes

- L'importance accrue de la réalité extérieure augmente elle-même l'importance des organes des sens et de la conscience qui y est attachée.

- La conscience saisit dès lors non plus seulement les qualités de plaisir-déplaisir - dont il restera quelque chose dans nos " dégoûts " particuliers - mais les qualités sensorielles.

- Un fonction particulière est instituée : l'attention - conçue comme prélèvement des données extérieures pour prévoir le destin des besoins - qui va à la rencontre des impressions des sens, et, ce faisant, introduit un système de marques - une mise en dépôt des résultats constituant une partie de la mémoire.

- A la place du refoulement qui excluait de notre attention les représentations désagréables apparaît l'acte du jugementà l'agréable/désagréable se substitue l'appréciation vrai/faux par comparaison avec les traces mnésiques de la réalité.

- La décharge motrice se change en action : elle est employée en vue d'une modification appropriée de la réalité. Cette suspension est assurée par le processus de pensée à partir de l'activité de représentation. Transformation des investissements déplaçables en investissements liés par intérêt pour les relations entre les impressions laissées par les objets.

Les quatrième, cinquième, et sixième rubriques, si elles précipitent notre attention, n'en ouvrent pas moins des pistes de réflexions qui pourraient être fécondes dans l'actualité sociale et culturelle.

4. Au fondement des religions et des sciences Freud relève la tentative de surmonter le principe de plaisir, pour les unes, mais vainement, en échange de la promesse d'un dédommagement dans une existence future, pour les autres dans la perspective d'un gain pratique mais, pendant le travail, est justement conservé un plaisir, le plaisir intellectuel.

5. L'Éducation peut être décrite comme une incitation à surmonter le principe de plaisir et à lui substituer le principe de réalité : les primes d'amour dispensées par les éducateurs conduisent à l'échec " quand l'enfant gâté croit qu'il possède cet amour de toute façon et qu'il ne peut le perdre en aucune circonstance ". Il en disait autrement et mieux peut-être dans une note relative à l'enfant, avant l'ouverture de cette série : " ... l'enfant apprend à utiliser ses manifestations de décharge intentionnellement comme moyens d'expression. Comme les soins donnés au nourrisson sont le prototype de la façon dont plus tard les enfants sont élevés, la domination du principe de plaisir ne peut véritablement prendre fin qu'une fois totalement accompli le détachement psychique d'avec les parents. "

6. L'Art accomplit par un moyen particulier une réconciliation des deux principes. " Mais il ne peut y parvenir que parce que les autres hommes ressentent la même insatisfaction... à l'égard du renoncement exigé dans le réel et parce que cette insatisfaction qui résulte de la substitution du principe de réalité au principe de plaisir est elle-même un fragment de la réalité. "

En un avant dernier point de son exposé, Freud va souligner, et c'est la rubrique n° 7, les deux lignes de développement : celle du moi plaisir au moi réalité, et celle des pulsions sexuelles de l'auto-érotisme à la reproduction, comme lieu et temps, à chacun de leurs stades, de " prédisposition à une affection névrotique ultérieure ", proposant ainsi de lier le " choix de la névrose " à la phase du développement du moi et de la libido pendant laquelle est intervenue l'inhibition du développement prédisposante. "

Ne boucle-t-il pas, de cette manière, magistralement le propos annoncé dès l'ouverture de son texte ? Sur l'observation de la " perte de la fonction du réel " ne dresse-t-il pas, lui, le tableau des conditions fondamentales de la névrose qui s'offrent en connexion avec ce trouble ? Enfin ne nourrit-il pas notre curiosité à l'égard de ce Réel qu'il expose, me semble-t-il, comme, à la fois, dépendant du sujet et soumis à la réalité extérieure, produit et producteur d'images et d'affects et de mouvements, intrication de deux scènes, celle du vivant et celle de l'Autre ?

Notes
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