Savez-vous ce qu'est la forclusion ? (II)
Une observation de 1935 du Docteur Lacan
Auteur : Nicolas Dissez 25/01/2010
Notre précédent article s'était attaché à indiquer comment Joseph Capgras et un certain nombre d'aliénistes à sa suite ont su isoler, au travers du syndrome de méconnaissance systématique, différentes situations cliniques dans le champ des psychoses mettant en évidence l'invalidation d'un certain nombre d'opérations symboliques de nomination.
Dans le syndrome d'illusion des sosies, à partir duquel le syndrome de méconnaissance systématique a été mis en évidence, c'est bien le caractère opératoire de la fonction du nom propre qui est invalidée : "Ce n'est pas untel ou unetelle, affirme en effet l'aliéné placé en face d'un des ses proches, c'est son sosie !". Dans un certain nombre d'autres situations cliniques la réaction de l'aliéné témoigne de l'invalidation de temps symboliques qui relèvent tous du registre d'une nomination. Le talent de ces aliénistes est d'avoir su indiquer comment la clinique des psychoses aboutit à invalider la fonction de ces moments symboliques qui rythment notre vie sociale : enterrements, mariages mais aussi jugements ou moments d'intronisation aux fonctions de médecins, magistrats... Ainsi, dans la méconnaissance systématique de la mort, c'est l'opération par laquelle celle-ci est prononcée, voire aboutit à la rédaction d'un certificat de décès, qui ne trouve pas son caractère opératoire. Placé devant les actes de décès, de mariage, de jugements ou simplement mis en face du médecin ou du juge, la réaction de l'aliéné dans le cadre de ce syndrome de méconnaissance systématique est stéréotypée : "On voit bien, dit-il, que ce sont des faux", ce qui ne manque pas de rappeler sa réaction dans le syndrome d'illusion des sosies.
La méconnaissance systématique apparaît ainsi comme la modalité selon laquelle, au début du XXème siècle, des aliénistes à la suite de Joseph Capgras ont su isoler les manifestations de la carence spécifique d'un certain nombre d'opérations de nomination, dans le champ des psychoses. Lacan, jusqu'en 1955, a régulièrement fait référence à ce syndrome pour progressivement donner au registre de la forclusion du symbolique, une place centrale dans sa conception des psychoses.
Notons qu'une thèse datée de 1935, celle de M. Derombies consacrée à "L'illusion des sosies comme forme particulière de la méconnaissance systématique", nous fournit l'occasion de vérifier l'intérêt direct de Jacques Lacan pour ce syndrome. Déclinant un certain nombre d'observations cliniques liées à ce syndrome de méconnaissance systématique, le travail de Marie Derombies indique en effet que l'"Observation 9" de "M. A... 64 ans" qui présente un "Délire mélancolique d'involution - Idées de négation, d'immortalité, de persécution - Illusion de sosie.", est une "Observation due à l'obligeance du Dr Lacan et prise dans le service du Professeur Claude".
La présentation de cette observation peut être l'occasion de souligner combien la théorie de Jacques Lacan concernant la fonction de la forclusion du symbolique comme mécanisme central de la psychose trouve ici une illustration qui ne manque pas d'introduire au registre de l'objet
"Il s'agit d'un malade que nous voyons huit ans après le début des troubles mentaux. Ceux-ci ont commencé à l'âge de 56 ans.
Jusqu'alors, le malade, particulièrement honnête et vertueux, bon mari, bon père de famille (deux filles Adrienne et Hélène), travaillait régulièrement comme boulanger.
Le début semble avoir été marqué par un épisode mélancolique, il dormait mal, était anxieux, se croyait menacé ; peu à peu des idées délirantes se sont fait jour, idées d'auto-accusation d'abord : il se reprochait de n'avoir pas été honnête et d'avoir mal géré les biens qui devaient revenir à ses filles.
Puis au bout d'un an, le délire tel que nous allons l'exposer, semble avoir été constitué et s'être fixé dans la forme même qu'il nous présente.
Entre temps, le malade fit plusieurs tentatives de suicide qui l'amenèrent à l'asile.
La présentation du malade est celle d'un déprimé, attitude de lassitude et de dégoût.
Spontanément il nous livre les principaux thèmes délirants qui le préoccupent. Les idées d'indignité dominent le tableau. Il les répartit également sur toute son existence : "Je ne compte pour rien, je suis venu au monde bien taré, fils de dégénéré. (...)
M. A... effectuant sur ce thème d'indignité toutes les variations possibles que lui suggèrent les évènements de sa vie, interprète rétrospectivement. Parallèlement se développe un système de négation : négation portant sur son état civil :
"Je crois avoir 65 ans, jamais mon père n'a voulu me donner mon état civil ; on me disait que j'étais le second, mais je n'en saurais jamais rien, c'est un faux dont on s'est servi lorsqu'il a fallu rédiger une feuille de recensement que l'on demandait à mon père. C'est moi-même qui ai fait mon état civil." Cependant précise la date possible de sa naissance, ce serait le 2 avril 1869.
De même l'acte de son mariage ("cette femme qui vit avec moi depuis 25 ans", dit-il en parlant de sa femme), pas plus que l'acte de mariage de sa fille ne sont valables, sa fille n'a pas signé à la mairie quand il le fallait, ce n'était qu'un simulacre de mariage, le prétendu gendre devait être "un qui était de la police".
En même temps qu'il nous parle de ses filles, il nie sa paternité. Il y a deux filles qui se croient miennes, mes deux enfants ne sont pas de moi, je suis incapable de féconder une femme. Il en donne la preuve : "J'ai été à Meaux vider des réservoirs pendant une année (donc vivant alors séparé de sa femme), au bout de neuf mois l'enfant est pourtant venu."
Négation de la mort"Dans ce monde on ne meurt pas. Si j'avais su qu'on ne meure pas, j'aurais mis fin à mes jours. J'ai bien vu mon père sur son lit de mort, j'ai vu ma mère aussi, elle était toute noire. Cependant on ne meurt pas. Docteur, vous qui savez les choses, donnez moi une idée de la vie. Il y en a cent dans ma commune qui ont disparu, que sont-ils devenus ? Il y a un endroit qu'on appelle le cimetière, qu'y porte-t-on ?" Cependant il y a certains moyens de mourir. Si on lui coupe la tête ? Presque sûrement, mais avant tout c'est le suicide l'unique moyen de mort qu'il regrette de ne pas avoir mieux réussi dans son exécution. (...)
Idées d'immortalité, d'énormitéMais sa propre immortalité est due essentiellement à l'indignité éternelle qui l'accablera, aux châtiments et à l'opprobre qui en seront la punition éternelle. C'est son indignité et le châtiment qui en résulte, qui sont conçus comme énormes et éternels, "c'est moi qui ai ruiné la France, la France va être dépouillée de tout. Stavisky, ça n'existe pas, c'est un palliatif de la justice, c'est moi qui suis Stavisky".
Aussi on le traînera dans Paris, il sera la risée du monde et de l'univers, et cela ne finira jamais. "On me traînera comme une bête curieuse, et dans cent mille milliards d'années ce sera la même chose" ; et il ajoute assez tranquillement : "C'est malheureux que ce soit comme cela".
Ses filles qu'il aime tant sont emportées dans le même destin : "Ces deux créatures qui se croient miennes et qui ne sont pas miennes seront attelées avec moi, ce sera le Golgotha". (...)
Illusion de Sosie à l'égard de ses filles.- Et cependant ses filles dont il ne veut pas accepter la paternité, par un courant d'idées analogue sans doute à celui qui le fait nier la mort et en admettre à la fois la possibilité par suicide, il les revendique à sa façon, une tout au moins, Adrienne, qui semble être la préférée.
On aurait substitué à sa vraie Adrienne une personne toute semblable, mais différente. "Je ne voyais pas de différence, je l'aimais comme la vraie, je l'ai invitée à déjeuner pendant un an (celui qui précéda son internement) sans me douter de la substitution. Maintenant il y en a une, c'est la vraie dont la destinée parallèle à la sienne veut qu'elle soit enfermée à Ste-Anne (montre la direction)." On l'a enlevée le soir de ses noces pour la mettre à St-Mandé (maison de santé dans laquelle lui-même fut soigné), maintenant elle est là. La fausse se promène au dehors, c'est une femme de mauvaise vie, c'est elle qui vient me voir, je ne sais pourquoi. Et à toutes les visites qu'Adrienne lui fait, il refuse énergiquement de la voir, ainsi que sa femme et son autre fille. Mais ces deux dernières sont niées purement et simplement, ce ne sont ni sa femme ni sa fille. Cette femme qui a vécu 25 ans avec lui a fait une comédie, de connivence avec la police, afin de le perdre. Quand on lui demande comment il a su que sa fille Adrienne était enfermée : "Je le sais positivement."
La rédaction d'une telle observation permet de mettre en évidence ce que Lacan aura à coeur de souligner quelques années plus tard, concernant la clinique des psychoses et les modalités dont elle s'organise autour de cette formulation selon laquelle "ce qui est forclos du symbolique fait retour dans le réel". Une telle description permet bien en effet de repérer que c'est un défaut attenant à la question de la reconnaissance symbolique qui rend inopérante la rédaction de l'état civil de ce patient et qui le conduit au délire d'indignité, le rejetant à la place d'un objet à proprement parler innommable. C'est bien également l'impossibilité d'accepter l'acte de nomination par laquelle la mort est décrétée qui donne ici lieu au délire d'immortalité. C'est bien, enfin, l'impossibilité d'attribuer à sa femme et à ses filles les noms qui leur donnent leurs places d'épouse et de filles qui conduit ces dernières à occuper la fonction d'un objet persécuteur.
De tels éléments permettent donc de souligner la spécificité de ce registre de méconnaissance, qui, loin de se limiter à une ignorance fautive, se révèle organiser un registre structural en tant que tel. Il est des objets qui ne peuvent être connus que sur le mode de la méconnaissance. Cette clinique l'illustre mais, anticipant sur la découverte de la fonction de l'objet a par Jacques Lacan, elle indique également comment c'est bien un défaut de nomination qui aboutit, dans la clinique des psychoses, au déploiement sans limite des manifestations de cet objet.
