Théorie psychanalytique

 
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Auteur : Bernard Vandermersch 15/03/1997

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Ce bref texte est le développement de deux remarques faites lors des deux premiers exposés du dimanche après-midi : le turbocapitaliste et son discours et la foi chez le psychanalyste.

L'une de ces remarques notait l'effacement dans le discours politique actuel de la coupure entre le signifiant maître S1, ce qui s'impose impérativement et le savoir S2, l'ensemble ordonné des autres signifiants. Ainsi le maître s'efface derrière l'expert voire devant le savoir du peuple régulièrement soudé pour que de l'expert ou du peuple surgisse le bon commandement.

L'autre rappelait cette formule de Lacan : "les non-dupes errent", c'est-à-dire celui qui ne se laisse "prendre" à aucun semblant, qu'il soit de commandement ou de savoir est condamné à l'errance. Je faisais remarquer qu'en tout cas une croyance "vraie" supposait la grâce préalable de la foi. L'absence originaire de foi est la disposition subjective propre à la psychose. Là il n'y a pas eu croyance puisque le message e l'Autre s'est présenté au sujet comme commandement absolu et savoir sans faille c'est-à-dire comme gélification, soudure des signifiants S1 et S2 impliqués dans l'éveil d'un sujet. A une telle" révélation "il n'est pas possible de dire "j'y crois" ou "je n'y crois pas" puisqu'elle ne ménage aucune place, aucune division, aucun doute.

Un énoncé scientifique achevé, parvenu au stade d'une écriture logique sans faille, s'il existait, se rapprocherait d'un énoncé psychotique au moins en ce qu'il ne laisserait plus de place à la croyance : la vérité d'un tel énoncé scientifique ne repose pas sur la foi en l'Autre mais sur la cohérence de son écriture formelle.

Il convient de rappeler que le signifiant est une matérialité qui n'entre en jeu que comme trait "unaire", c'est-à-dire comme inscrivant une différence pure. Le signifiant (S1) n'est que sa propre différence d'avec les autres (S2) et d'avec lui-même. (Il tient cette propriété du réel du nombre). L'effacement de la coupure entre S1 et S2 est donc à corréler à l'effacement de sa négativité, soit à sa positivation en signe. La publicité qu'elle soit au service direct du marché ou à celui des causes politiques ou humanitaires témoigne à l'évidence de cette tendance. En général le référent phallique y est de plus en plus clairement dévoilé (et non produit comme signification latente).

Dans la psychose mais aussi dans le supposé énoncé scientifique achevé, la coupure S1 S2 n'a pas existé ou est définitivement levée. Ce qu'on observe dans le discours politique et social en général serait-il donc un effet de la mise en place par la science d'une langue sans sujet ?

Faut-il plutôt qu'au discours de la science référer l'abdication du maître devant le discours économiste à l'émergence d'un discours capitaliste caractérisé par la levée d'un impossible, l'impossible qui aménagerait le rapport d'un sujet à son objet par un interdit premier.

Ce n'est pas ici le lieu d'articuler la corrélation entre l'avènement de la science et le discours capitaliste.

De quoi le psychanalyste a-t-il à être dupe s'il est vrai que le non-dupe erre ? Si l'on en juge par les attaques de certains savants, le psychanalyste est quelqu'un qui s'imagine que ça parle, que l'être humain est un parlêtre, un effet de langage et cela dans une langue déterminée. Certes, il en est bien ainsi mais c'est dans la faille qui sépare un signifiant S1 d'avec les autres S2, que gît le semblant qu'il importe au psychanalyste de soutenir, celui de la cause du désir. Cette cause n'est pas démontrable et en ce sens la psychanalyse ne la produira pas par le raisonnement. Elle s'impose dans l'expérience analytique de manière irréfutable et comme l'angoisse, à la différence d'une émission télévisée actuelle, ne se discute pas. Cette cause du désir s'incarne bizarrement dans ces parties détachables du corps que sont les objets de la pulsion (sein, fèces, regard, voix).

Si l'expérience analytique rencontre cette cause c'est qu'elle n'est pas réductible aux autres façons de traiter la vérité (comme Lacan le montre dans "La science et la vérité"). La magie, et par certains aspects la pratique de l'exorcisme s'en rapproche, mobilise le signifiant par le signifiant, comme l'analyse, mais, et en cela elle est plutôt moderne, elle ne s'intéresse à la vérité que comme cause efficiente voire efficace, et le savoir y est comme tel dissimulé, maintenu refoulé.

La religion, elle, ne s'oppose certes pas à la raison comme le montre abondamment la littérature théologique. Toutefois cette rationalité ne s'exerce qu'à partir du primat d'une révélation laquelle dénie au sujet tout ce qui le fonde à s'y tenir pour partie prenante : "le religieux laisse à Dieu la charge de la cause mais [...] il coupe là son propre accès à la vérité. Aussi est-il amené à remettre à Dieu la cause de son désir... "

La psychanalyse ne méconnaît pas les limites de la rationalité (et ces limites ont été démontrées par les logiciens des mathématiques eux-mêmes). Tout ne peut être dit. Au lieu même du défaut de la rationalité, lieu du nom imprononçable viennent ces objets cités plus hautes : là se fait entendre la voix, se fait présent le regard. Ce lieu commande des sacrifices, des purifications. Là où la religion situe le désir "d'un Dieu qu'il faut dès lors séduire" l'analyse y reconnaît ce dont le sujet a dû se séparer pour exister comme désirant au prix que ce désir lui soit inconscient. La science, elle, se soutiendrait de ne rien vouloir savoir de la vérité comme cause. Cette proposition paradoxale est à entendre comme la forclusion par la science du sujet vivant, désirant. En effet, la science ne s'occupe que du versant combinatoire des signifiants (réduits à la lettre) permettant d'avancer par énoncés formalisés dé-subjectivés (valables pour tous). Sa fécondité prodigieuse ne relève pas seulement de l'indépendance gagnée à l'égard de la révélation mais d'un véritable délestage du pathétique subjectif.

Il échoit donc à la psychanalyse à prendre en charge ce sujet du signifiant forclos par la science et son corrélat : l'objet cause du désir, tenant lieu de garantie de la vérité de l'Autre (du lieu des signifiants).

Avec cet objet repéré la psychanalyse est-elle moins bête que les autres discours ? A-t-elle à les dénoncer ? Certes l'expérience de la psychanalyse est tout à fait originale, non pas par ses effets thérapeutiques, mais par l'accès que seule, dans notre culture, au moins, elle offre sous une forme civilisée à l'objet cause du désir.

Elle ne produit pour autant pas autre chose que de nouveaux signifiants propres à subjuguer le sujet. Elle ne lui épargne donc pas l'angoisse d'avoir à concilier le refus de l'éclectisme qu'implique ces engagements nouveaux avec la juste appréciation de la nécessité des autres discours. Comment pourrait-on en effet se réjouir de la dénonciation contemporaine des trois tâches tenues par Freud pour impossibles : gouverner, éduquer, psychanalyser alors que cette dénonciation est précisément déni de l'impossible, c'est-à-dire du réel, du roc qui les rend consistantes ?

Cette dénonciation se fera toujours au nom de l'efficacité et du rendement, c'est-à-dire d'un discours "turbo-capitaliste" enfin délesté des sujets impossibles.

Pour terminer une dernière remarque : d'abandonner le terrain de la magie (ou du sacrement) pour celui de la psychologie "scientifique" répond-on mieux au véritable niveau de l'enjeu de la possession où s'est réfugié le désir intraitable de certains de ces sujets impossibles ?

Notes
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