Théorie psychanalytique

 
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Auteur : Marc Darmon 21/04/1997

Bibliographies Notes

Henry Frignet m'a fait l'amitié de me demander de discuter sa contribution ; je relèverai simplement pour cette discussion le dernier point qu'il a soulevé fort courageusement, puisque c'est un point qui me paraissait assez obscur pour ma part, il a soulevé la question des transsexuelles féminines - c'est-à-dire des transsexuels F.M. - et je crois qu'il a donné une formule qui est à retenir, c'est celle-ci : "opposé au sexe, il cherche à passer au sexe opposé".

Ce qui me frappe dans cette clinique des transsexuels F.M. opposés aux transsexuels M.F, c'est la parfaite symétrie qui est formalisée par cette appellation ; il s'agit d'une symétrie en miroir F. M - M.F. C'est-à-dire que nous avons ici la véritable création d'un rapport sexuel. Finalement si je prends la formule de Lacan : "Il n'y a pas de rapport sexuel", on pourrait dire qu'il n'y a pas de rapport sexuel sauf dans ce cas là, sauf dans la psychose. Comme vous le savez Freud lui aussi ne trouvait pas dans l'inconscient quelque chose qui réponde à cette différence sexuelle. Il parlait du couple activité-passivité. Le "il n'y a pas de rapport sexuel" de Lacan correspond à la même constatation, c'est-à-dire que pour le parlêtre, il n'y a pas de rapport sexuel, il y a simplement rapport à un signifiant, le signifiant phallique, qui se trouve rendre la répartition sexuée dissymétrique.

Ce qui est à retenir dans le tableau de la sexuation c'est, en effet, la parfaite dissymétrie des deux côtés. Du côté gauche, le côté homme pour l'imaginaire, il y a un rapport au signifiant phallique qui fait limite, qui limite cet ensemble dans un tout, c'est-à-dire que tout x faisant partie de cet ensemble doit passer par la castration, et il y a une exception qui fonde la loi de la castration, c'est la place du père. De l'autre côté, le côté femme, c'est un ensemble illimité, ensemble du pas tout, c'est-à-dire que de l'autre côté aussi il y a repérage par rapport à un signifiant, c'est la même, le signifiant phallique, qui se trouve pourtant du côté homme.

Les transsexuels, aussi bien masculins que féminins n'ont pas la possibilité de se repérer par rapport à ce signifiant phallique, ils le rejettent - je crois que l'exposé de Frignet montrait bien qu'il n'était pas à sa place, puisqu'il n'y avait pas les conditions symboliques pour que ce phallus soit en place - du coup le transsexuel est obligé d'en passer par une sexuation imaginaire, c'est-à-dire qui utilise tous les clichés de la sexualité imaginaire.

Au niveau topologique, puisqu'on me demande d'en parler, Lacan s'est efforcé, par exemple dans son utilisation des noeuds, de voir si finalement il n'y avait pas une possibilité pour opposer certains noeuds, il s'est demandé longtemps s'il n'y avait pas une différence de structure entre le noeud lévogyre et le noeud dextrogyre par exemple. C'est là quelque chose qui renvoyait à ce type de différence. Finalement il a trouvé des noeuds opposés de ce type, c'est dans le séminaire sur Joyce où il opposait un noeud homme à un noeud femme, mais nous étions là dans la psychose ; c'est-à-dire qu'il pouvait y avoir rapport de noeuds différents dans la psychose.

Je souhaiterais maintenant, un peu avec une certaine réticence, illustrer cliniquement ces questions, et je dois dire que l'intervention de Jean Bergès ce matin m'y encourage.

C'est une dame

Il s'agissait d'un enfant, appelons-le Gaétan, qui m'avait été conduit à l'âge de cinq ans par ses parents pour ce problème d'identité sexuelle.

En effet, cet enfant se comportait comme les enfants transsexuels décrits par Stoller : un goût exclusif pour les jeux de fille et pour le travestissement, l'adoption d'une gestuelle, d'une voix, de tout un imaginaire féminin. Gaétan a très tôt, selon ses parents manifesté cette orientation, il ne jouait qu'avec des filles et se trouvait souvent raillé à l'école par les garçons. Bien qu'il ait parlé tard, cet enfant s'exprimait assez bien, avec vivacité, mais parfois avec un bégaiement clonique important. Il était très actif mais sans instabilité ; au niveau de la coordination motrice et de l'orientation dans le temps et l'espace il manifestait quelques difficultés relativement à son âge. Pour un regard clinique superficiel Gaétan ne présentait, mise à part son identité sexuelle, que des difficultés banales.

A l'âge de quatre ans, Gaétan a dit à sa mère : " Je suis né fille, tu m'as donné un nom de garçon, tu t'es trompée, alors je ne peux plus être une fille. " Un jour sa mère l'a surpris dans son bain tirant sur son pénis en disant : " Je veux enlever ça. " A quatre ans donc, et sans doute bien avant, toute la problématique transsexuelle était en place et explicitée, se débarrasser d'un pénis encombrant et vouloir changer de nom.

Contrairement aux cas décrits par Stoller1, les parents de Gaétan n'avaient pas été particulièrement complaisants par rapport au comportement de leur enfant. Ils ne favorisaient pas les jeux de fille ni le travestissement mais leur attitude était relativement tolérante. La mère pensait que si telle était la nature de son enfant, fallait-il le contrarier et le rendre malheureux ? Le père se demandait si Gaétan risquait de devenir homosexuel, il racontait que lorsqu'un soir en rentrant il fut accueilli par son enfant travesti, il s'était contenté de lui déclarer : " Est-ce que je dois dire bonsoir à un petit garçon ou à une petite fille ? "

Il avait fallu l'intervention d'une institutrice pour décider les parents à consulter, et s'il est vrai qu'ils pouvaient paraître un peu résignés nous étions pourtant loin des profils parentaux esquissés par Stoller.

Si le père s'impliquait peu dans le traitement de son fils, il n'était pas particulièrement absent dans sa famille. La mère n'était pas du tout " symbiotique " avec Gaétan, ni avec ses deux autres enfants non plus. Bien au contraire, elle décrivait plutôt une difficulté dans la relation avec Gaétan bébé. Contrairement à ce qui s'était passé pour la soeur aînée qui avait dix sept mois de plus que lui et pour son petit frère de quatre ans de moins, la relation avec Gaétan n'avait pas été aussi satisfaisante. La mère attribuait ce fait à l'histoire de la naissance et des premières semaines de l'enfant. Gaétan avait été conçu lorsque la fille aînée était âgée de huit mois ; les parents furent surpris par cette grossesse bien qu'ils n'utilisaient pas de contraception. Comme ils avaient attendu deux ans le premier enfant, ils s'imaginaient que pour le second, ça allait être " pareil ".

Après que le père eut envisagé un moment l'avortement, ils acceptèrent l'un et l'autre cette grossesse, mais la mère évoquait alors l'attitude de sa belle famille qui considéra que faire ce nouvel enfant alors que la fille n'avait que huit mois, était une folie au regard de la situation matérielle du couple à l'époque. La mère disait qu'elle avait vécu cette grossesse " dans la honte ", qu'il ne fallait surtout pas en parler dans la famille du mari ; bien plus, ses beaux-parents programmèrent le mariage de sa belle-soeur le jour même prévu pour la naissance de Gaétan.

Il faut bien entendu relativiser l'importance de l'attitude de la belle famille dans le destin de Gaétan, mais ce qui apparaît là, c'est en quoi cette naissance était une affaire symbolique, il était question de l'inscription de l'enfant à venir dans une chaîne signifiante et ce que la mère suggérait, c'est que les choses s'étaient mal enclenchées dès le départ au niveau de la reconnaissance symbolique du côté paternel.

Les choses tournèrent mal quelques jours après la naissance de Gaétan, une affection grave du tube digestif l'arracha du sein de sa mère pour un séjour de deux semaines en réanimation néonatale. La mère attribuait à cette hospitalisation la cassure dans sa relation avec son fils, il lui était difficile de ne pas ressentir une certaine répulsion devant ce nourrisson " plein de tuyaux partout ". Ce fut pour elle une période de dépression.

Le père m'avait rapporté que pendant cette hospitalisation où le pronostic vital était en jeu, il s'était dit : " Heureusement, j'ai une fille. " Sans épiloguer sur les désirs contradictoires surdéterminant cette phrase consolatrice prématurée, c'est un fait que le père me livra cette pensée en s'interrogeant sur sa valeur explicative. Il percevait sans doute confusément que cette question d'identité sexuelle relevait du discours. Peut-être, semblait dire ce père, que Gaétan je ne sais trop comment, par transmission de pensée, avait-il entendu cette phrase, et avait-il préféré l'entendre à contre sens : " Pour vivre il me faut donc être une fille. " Le transsexualisme était-il donc le résultat d'un malentendu ?

Contrairement à Stoller qui a écouté la mère du petit Lance sur son divan, je ne peux livrer que quelques éléments cliniques concernant la mère de Gaétan. C'était une femme d'une beauté singulière, mince, de grande taille, vêtue sans recherche particulière elle fascinait néanmoins de façon certaine. Derrière un aspect froid, voire glacé, elle faisait preuve lors des entretiens de finesse et d'une grande richesse affective. Enfant, elle avait regretté d'être une fille, mais n'avait pas été à proprement parler un garçon manqué.

Son père avait été " tout " pour elle pendant son enfance, mais " il était tombé " au cours de l'adolescence. Avec sa mère par contre, " on ne parlait pas ", elle avait été une mère sévère, bien que chaleureuse, mais c'était surtout sur un manque au niveau du discours qu'elle insistait. En fait, elles n'avaient commencé à se parler disait-elle que lorsqu'à l'âge de vingt ans sa mère découvrit la pilule dans son sac. Ce qui n'était pas passé auparavant entre la mère et la fille concernait donc la question sexuelle.

La mère de Gaétan décrivait effectivement une adolescence difficile, en particulier au niveau de l'image du corps, elle n'avait pas supporté d'avoir été " trop plate ", d'avoir grandi trop vite et excessivement, d'avoir eu " quinze centimètres de trop ". " Tous les garçons étaient plus petits qu'elle ", et lorsqu'elle commença à lier des relations amoureuses c'était avec des hommes beaucoup plus âgés.

Elle ne vivait véritablement, disait-elle, que lorsque sa mère s'absentait quelques jours, c'était comme " un couvercle qui se soulevait " et alors elle faisait " des bêtises ". Elle ne pouvait désirer qu'en dehors de la présence maternelle. C'est ainsi qu'elle se fit accepter comme mannequin, en cachette de ses parents qui avaient toujours essayé de la détourner d'une profession où elle aurait pu utiliser son goût pour la couture et pour les tissus. Elle portait ainsi des robes de grands couturiers et pour la première fois, elle se sentait belle et admirée. C'était pour la mère de Gaétan une façon de résoudre le problème de la féminité, ce qui ne pouvait pas lui être transmis par sa mère, elle l'obtenait enfin sous l'objectif des photographes de mode.

Mais elle l'obtenait comme mannequin, c'est-à-dire en prêtant son corps comme pur support de robes somptueuses. Mannequin, c'est la possibilité d'être en même temps la femme idéale et n'importe qui ou personne. C'est par rapport à la castration, soulignée par les " quinze centimètres de trop ", une solution " élégante " mais coûteuse, puisqu'il s'agit d'être le phallus mais au prix de ne pas être. Ce que cache la robe somptueuse, c'est la castration de la mère, ce qu'elle montre c'est le phallus.

Curieusement, la mère de Lance, cas décrit par Robert Stoller1 et commenté de façon magistrale par Moustapha Safouan2, avait cette même passion pour la couture et pour les étoffes. Pour la mère de Lance qui avait rêvé dans son enfance d'être religieuse (nun, no one remarque Stoller), c'était dans les rôles masculins et féminins de théâtre qu'elle trouvait en se vêtant différemment la possibilité d'être " n'importe qui ". C'est-à-dire d'être sans être quelqu'un de particulier, une sorte de " grandeur négative " symbolisée par nun-none ou par any one commente Safouan, c'était pour elle aussi, un moyen de prendre à sa charge " l'effacement de la castration de la mère ".

C'est " curieusement " pour elle, avec un homme de son âge que la mère de Gaétan se maria. En fait, ce père déchu au cours de l'adolescence, qui était " tout " dans l'enfance, c'est dans la personne du beau père qu'elle semble l'avoir trouvé, d'où l'importance du désaveu douloureux lorsqu'elle attendait Gaétan.

Contrairement avons-nous dit, aux cas décrits par Stoller, Gaétan n'était pas dans une relation " symbiotique " avec sa mère. Quelle place pour cette mère était donc venue occuper ce fils ? Et bien, justement pas celle du fils. En fait, il lui est arrivé de dire " mon fils " pour parler du frère de Gaétan dans un contexte où on pouvait nettement entendre qu'il était le seul fils.

" C'est une dame ?! " s'exclama Gaétan le premier jour où il me rencontra, il avait ouvert de grands yeux et ce furent ses premiers mots à mon apparition. Gaétan était pourtant averti de sa rencontre avec un analyste homme. Par la suite, il lui est souvent arrivé de me dire " madame " comme dans un lapsus ou plutôt en se reprenant ensuite pour faire croire qu'il s'agissait d'un lapsus.

Cette première phrase pouvait être interprétée comme un véritable phénomène élémentaire. A la rencontre de l'Autre supposé détenir sa vérité, c'est La Dame qui surgissait derrière les apparences. Cela n'est pas sans rappeler le syndrôme de Fregoli que Stéphane Thibierge rapprochait du transsexualisme.

Au fil des séances Gaétan témoignait de sa conviction et de la constance chez lui de " la jouissance d'enveloppe ". Je n'avais jamais rencontré de petite fille aussi obnubilée par les robes des princesses, les cheveux des poupées barbies. Il n'était pas une petite fille mais un petit garçon qui rejetait tout ce qui était phallique, qui imitait la fille jusqu'à en paraître la caricature et qui était habité par cette jouissance étrange de l'étoffe décrite par Clérambault.

Gaétan passait de longs moments chez lui devant le miroir, en se cachant, travesti avec les déguisements de princesse que sa mère avait confectionnés pour la soeur. Passionné par les poupées barbies qu'il empruntait également à sa soeur, véritable double, il les brandissait en agitant les cheveux.

Dans ses dessins, il ne représentait que des Blanche-Neige, des Cendrillon, ou des mariées avec de longues traînes, quelque soit le point de départ de son discours il en venait toujours à parler de robe. Par exemple, si un jour, il avait vu l'histoire de Jésus dans un dessin animé au catéchisme, il me parlait alors de Joseph, le " père " de Jésus ; " tu sais Joseph, il a une robe qui gonfle ".

L'idéal lui semblait être en fait un vêtement féminin ample et de longs cheveux qui évolueraient en ondulant avec grâce, mais vides à l'intérieur.

Ce qui frappait aussi chez Gaétan, c'était la prévalence du regard et de la jouissance scopique. Il était littéralement fasciné par sa mère et parfois on pouvait le surprendre véritablement ravi, capté par l'image d'un autre enfant dans le salon d'attente et s'oubliant dans cette contemplation.

Ce privilège du regard conduit à parler des autres orifices du corps. Parfois Gaétan laissait couler de la bouche un petit filet de salive, témoignant qu'au niveau oral la coupure n'était pas réalisée entre l'intérieur et l'extérieur. Par contre il était depuis toujours très constipé, au point que nourrisson, les selles déclenchaient des douleurs qui le faisaient hurler. Bien qu'il ait été anatomiquement tout à fait normal, Gaétan avait la particularité de posséder un pénis un peu courbé et surtout un méat urétral si étroit qu'il rendait la miction difficile. Le jet d'urine étant très fin et très fort justifiait pour la mère la position assise que Gaétan adoptait pour uriner, trait commun aux garçons transsexuels selon Stoller. De plus, le gland n'était pas entièrement recouvert du prépuce, " il n'était pas garni " disait la mère. Précisons que celle-ci nommait indifféremment tous les orifices " popo ".

Le rétrécissement du méat a nécessité une opération chirurgicale à l'âge de cinq ans. Le caractère " bouché " de certains orifices du corps ou non véritablement découpé des autres mérite de nous retenir et ne sont pas sans évoquer le rapprochement que fait Marcel Czermak entre transsexualisme et Cotard au niveau topologique.

Disons quelques mots sur le début de la cure qui commença à l'âge de cinq ans.

Comme je ne me montrais pas trop complaisant, Gaétan commença par dessiner des moustaches à Blanche-Neige, puis à faire des châteaux forts où les têtes des princesses ne se laissaient deviner qu'entre les créneaux. Il devenait plus agressif avec sa mère, et commençait à lui dire que les jeux de fille ne l'intérressaient plus.

En fait, il avait adopté une tactique de dissimulation vis à vis de sa famille, et après s'être opposé à moi, il utilisait sa séance pour se montrer sous son jour véritable : " bon, je joue avec les barbies, mais on dit que je suis un garçon et tu ne diras rien à maman. "

Entré en cours préparatoire, il commença à écrire et les premiers mots qu'il traça en séance furent : " un une fée " puis il m'expliqua comment à partir de la lettre " m " dessiner un coeur en la complétant ..., et il traça ... ‚ ... en disant : " égale barré ".

En quelques traces écrites il rassemblait ainsi sa problématique. La fée, comme le dit Lacan, nous vient du même mot portugais " factiso " qui a donné aussi : fétiche, factice. C'est " un être féminin ambigu qui incarne au-delà de la mère le phallus qui lui manque. Il l'incarne d'autant mieux qu'il ne le possède pas lui-même3. "

Comme cette sirène que Gaétan dessinait souvent dont l'immense queue était entièrement recouverte par la longue chevelure, c'est le phallus imaginaire de la mère qui était présenté.

Reprenant à l'envers la genèse de l'écriture telle que Lacan l'imagine, il transformait la lettre en pictogramme et retrouvait dans le nom de la lettre le nom de la chose, cette transformation de la lettre " m " en coeur était un véritable retournement où la " jambe du milieu " de la lettre disparaissait et devenait la fente médiane du coeur. Il s'agissait d'effacer le phallus pour faire surgir l'amour idéal en miroir, mais ce qui était rejeté réapparaissait dans le signe égal qu'il venait barrer.

Gaétan parlait souvent de beauté et d'amour, il avait "des fiancées" disait-il, mais la dimension narcissique de ces amours " hétérosexuels " était explicite. Il se mirait littéralement dans l'autre féminin, et lorsque sa mère m'annonçait qu'il s'était fait enfin un copain garçon, c'était, rapportait-elle, " parce qu'il lui trouvait un beau visage. "

Tentons de reconstruire à titre d'hypothèse le mécanisme qui a conduit Gaétan à cette position transsexuelle. Nous pouvons vérifier à l'examen de ce cas que cela nécessite trois générations. Du côté de la mère, un Œdipe tel qu'il la situait au-delà de la simple envie du pénis, dans une impasse quant à sa féminité. Le phallus qu'elle ne pouvait plus recevoir du père, elle l'était mais dans la mascarade, c'est-à-dire sans être. Du côté paternel une impossibilité de reconnaissance et d'inscription pour cet enfant qui est venue faire écho à la structure maternelle du désir. Comme Charles Melman l'a suggéré, il semble bien dans ce cas que l'absence de Bejahung s'est trouvée confirmée par la mise en jeu réelle de l'existence. Si bien que cet enfant s'est identifié pour survivre, au sens d'une identification imaginaire massive, au phallus maternel. Mais essayons de préciser cela. Safouan à propos des trois cas d'enfants transsexuels de Stoller dit que ceux-ci viennent combler la demande maternelle d'une façon telle qu'il n'y a pas d'au-delà de la demande, c'est-à-dire qu'il n'y a pour eux aucun désir à leurrer puisqu'ils occupent la place même de l'objet du désir maternel. Gaétan ne comblait pas sa mère, mais s'était engagé à la combler à tout prix non seulement en leurrant son désir mais en s'identifiant à l'image même du leurre. Si une difficulté dans l'ordre symbolique ne permettait pas à la mère d'accéder réellement à une place féminine, elle y remédiait en s'appuyant sur une image, une façade de féminité, source pour elle de jouissance narcissique. A cette image idéale, phallus maternel imaginaire particulièrement illustré ici par le mannequin, Gaétan est venu s'identifier.

S'identifier au phallus imaginaire de la mère et tenter de se couler dans son amour est pour l'enfant une position de départ bien commune. Mais c'est une position fragile du fait de l'existence de son pénis réel, incommensurable par rapport à l'image à satisfaire. Pris à son propre jeu du leurre, il risque de devenir la proie de l'Autre, livré à sa fantaisie. C'est précisément en ce point que le sujet peut prendre le chemin de la psychose, faute de l'intervention symbolique du père réel qui se nomme castration.

Le père intervient précisément pour détruire cette identification et pour interdire cet objet imaginaire du désir de la mère, du même coup cet objet imaginaire devient symbolique, c'est la fonction de la métaphore paternelle qui substitue le Nom-du-père et le phallus symbolique au désir de la mère.

Si cet enfant n'a pu bénéficier de la castration symbolique, c'est non seulement parce que le père réel n'est peut-être pas intervenu, mais aussi parce que cette intervention eût été inopérante du fait de sa non inscription préalable dans une chaîne signifiante qui se référerait au phallus symbolique. C'est-à-dire que dans le discours maternel concernant cet enfant cette référence était forclose. Ainsi l'image du phallus maternel à laquelle l'enfant vient s'identifier ne peut fonctionner dans la castration, que pour autant que cette image est un effet symbolique du Nom-du-père. Or, dans le cas de Gaétan il n'en est rien. La castration symbolique forclose fait retour dans le réel, si bien que l'enfant transsexuel demande à être débarrassé réellement de son pénis. Il se trouve dans la situation d'être identifié au phallus imaginaire maternel et de rejeter avec la plus grande force tout ce qui relève du phallus symbolique.

Comme le dit Safouan, contrairement au névrosé qui ne se contente pas d'être un homme, mais qui veut être un vrai homme, (ou une vraie femme), le transsexuel demande à ne pas être le phallus.

Si dans les formules de la sexuation de Lacan, le phallus symbolique nécessite la barre sur le La de La Femme : , la forclusion du Nom-du-père fait exister alors La Femme, non comme un équivalent du Nom-du-père mais comme son substitut délirant

L'existence du transsexuel est suspendue entre du côté imaginaire une image idéale du corps et du côté symbolique un Idéal du moi. Cette image est celle non pas du phallus mais de son enveloppe vide, non de ce que masque le voile mais du voile lui-même, cette image est source de jouissance, mais d'une jouissance au-delà de la jouissance phallique, d'une jouissance d'enveloppe, d'une jouissance Autre. Ce qui structure véritablement le transsexuel, c'est le signifiant La Femme en place d'Idéal du moi, c'est ce signifiant qui détermine le destin du sujet comme une quête asymptotique, un but impossible qui lui assure son arrimage au Réel. La formule que Lacan emploie au sujet de Schreber est alors applicable " faute de pouvoir être le phallus qui manque à la mère, il lui reste la solution d'être la femme qui manque à tous les hommes4. "

Ce n'est pas parce que je suis doté d'un pénis que je me trouve de ce fait inscrit dans l'ordre phallique et du côté homme par dessus le marché, nous dit le transsexuel. Malgré l'existence bien réelle de cet organe, je fais l'épreuve douloureuse de ma non inscription, mon nom est un faux nom. Je rejette cet organe détesté qui me fait passer pour ce que je ne suis pas.

Je ne suis pas de ce monde là, je suis ailleurs dans ce qui n'a pas de nom, dans une perfection d'avant le langage, quelque chose comme le monde des Idées de Platon, un monde sphérique et lisse.

Je ne suis pas une femme, je suis l'essence de La femme, avant toute souillure sexuelle, c'est m'insulter que de me confondre avec un homosexuel. Je suis pour l'Amour pur, pour la Beauté.

Sylvie Sésé-Léger - Qui veut la parole ?

Marc Caumel - Je voudrais faire cette remarque, je ne sais pas si c'est une piste par rapport à la question topologique et peut-être même à la spécificité du transsexuel puisque vous ramenez souvent cette clinique de la passion de l'enveloppe et de l'étoffe. Une personne dernièrement me disait la chose suivante, elle me disait : " Vous savez dans le monde où nous vivons il n'y a plus de bord ", elle disait : " Moi, je ne sais pas de quel bord je dois être, un jour je suis à gauche un jour je suis à droite, je ne sais plus comment je dois me débrouiller avec ça ", et je me demande en vous écoutant si nous pouvions ou pas considérer qu'il y aurait une piste du côté d'une topologie du bord chez le transsexuel.

Marc Darmon - Ce qui fait bord dans la topologie lacanienne, c'est le phallus. Qu'il n'y ait pas de bord, c'est ce qui conduit le psychotique à une invention qui passe par exemple par ce qu'évoquait un peu Frignet, une sorte d'inversion de réversion qui trouve son modèle, imaginaire, dans la méthode même des chirurgiens pour créer des néo-vagins et des pseudo-pénis. C'est effectivement une des voies de réflexion.

J'en suis à travailler et à réfléchir comme vous tous. Par exemple j'évoquais tout à l'heure avec Henry ces problèmes de retournement, c'est-à-dire que si le psychotique passe par une autre dimension, une quatrième dimension, il est effectivement envisageable de retourner des surfaces topologiques dans une autre dimension. Si par exemple la surface en question est torique, il existe un procédé mathématique de retournement du tore qui permet l'inversion de l'intérieur et de l'extérieur sans aucun trou ni coupure. C'était une des dernières questions de Lacan : est-ce qu'on peut retourner un tore sans trou et sans coupure ? Il se trouve que dans la procédure topologique qui permet ce retournement, il est fait appel à une autre surface, une surface non orientée et sans bord qui appartient à un espace à quatre dimensions, une surface non orientée que le tore vient recouvrir, c'est-à-dire qu'on vient plier le tore sur cette surface non orientable et on opère une auto-traversée du tore à travers cette surface qui vient ainsi vêtir le tore en question ; et c'est ainsi qu'on procède à un retournement sans trou et sans coupure.

Notes

1. R. Stoller, Recherches sur l'identité sexuelle, trad. fr. de Sex and Gender, Gallimard, Paris, 1978

Bibliographie