Théorie psychanalytique

 
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Rêvons-nous de l'objet ?

Questions cliniques (13 février 2010)

Auteur : Ângela Jesuino-Ferreto 13/02/2010

Bibliographies Notes

Je suis partie pour faire ce petit parcours sur la question de l’objet dans le rêve d’une évidence, que comme toute évidence s’est avérée fallacieuse.

C’était quoi l’évidence ?

Deux énoncés que j’ai découpé de l’exposée de Roland en ouverture de ce séminaire le 17 octobre et à propos desquels je vais essayer de retravailler avec vous ce matin.

La première fausse évidence : « C’est que le rêve, c’est du réel» citation de Charles Melman qui a développé ce point dans le séminaire Pour introduire la Psychanalyse aujourd’hui, leçon du 17 janvier 2002.

La deuxième : « Donc retenons que le rêve ne fait pas que protéger le sommeil, il confronte le sujet à l’objet équivalent de jouissance, à l’objet cause du désir » nous disait Roland en commentant la leçon du séminaire de Lacan Ou pire du 14 juin 72.

Pourquoi cela m’a paru évident à prime abord, alors qu’à vrai dire il n’y a rien d’évident là dedans ?

Cela m’a paru évident en rapport à certaines fin de cure où quelque chose de l’objet se présentifie dans les rêves, quelque chose que les patients peuvent à ce moment là prendre comme tel, ce qui n’était pas possible avant.

Car on peut remarquer que les rêves où sont associés objet et nom propre par exemple - avec en prime, dans le cas que j’ai en tête, la présence dans le rêve d’un personnage nommé VERA ce qui peut être lu comme une indice de vérité - sont là dès le début de la cure sans que le patient puisse en rendre compte autrement que par des déploiements imaginaires. A la fin de la cure c’est là, point. Il n’y a plus à dire, il y a à prendre acte de cette présence et prendre congé de son analyste. Lacan dit quelque part : le nom c’est le temps de l’objet. Et il faut du temps.

Donc à prime abord et par rapport à cette référence clinique, le rêve comme étant de l’ordre de l’irruption du réel de la lettre et de l’objet, le rêve comme présentification - mieux à mon sens que confrontation mais on y reviendra - De l’objet et de la lettre m’est apparu comme l’évidence même !

Comment partir de cette évidence et la déplier en forme de question : rêvons-nous de l’objet ?

Voilà la question et aussi l’embarras.

Repartons de cette affirmation de Melman : « Le rêve c’est du réel » que je crois il a formulé autrement dans le Séminaire d’Hiver en disant « Le rêve n’échappe pas à la dimension du réel » ce qui est déjà une nuance. Pourquoi on peut dire que le rêve c’est du réel ? Cela situe le rêve en dehors de la dimension de l’imaginaire et à la jonction entre réel et symbolique. Précisons, le rêve brut c’est du réel dont le tissu c’est la lettre.

Le rêve c’est du réel parce que le sens ne l’épuise pas, le signifiant ne l’épuise pas, ne s’épuise pas non plus la jouissance incluse ? Rêve vécu comme réel, comme irruption du réel ? Le simple fait d’en parler introduit déjà le sens, voire une autre jouissance ? Le rêve comme irruption du réel de la lettre dont le sujet essaye donc de rendre compte ? Rêve comme chiffrage de la jouissance par la lettre ? Comme lieu privilégié de l’instance de la lettre ?

De toute façon c’est une affirmation forte qu’on peut essayer d’attraper en posant la question suivante que je laisse ouverte pour la discussion : Le rêve c’est du discours ? C’est une question qu’on a le droit de poser quand on voit par exemple tout le mal que Freud se donne dans la Traumdeutung, notamment dans les chapitres consacrés aux moyens de présentation du rêve et à la prise en considération de la présentabilité pour penser la façon dont on peut retrouver les connecteurs logiques dans le rêve, mais pas seulement.

Parler du rêve comme réel est différent à mon sens de parler du réel du rêve. Bernard a développé cette question du réel du rêve dans le séminaire de novembre à partir de la question de l’ombilic du rêve. Mais là aussi une foule de questions : par exemple si l’ombilic du rêve c’est du réel en quoi il est différent du réel du cauchemar ? Ou plutôt, comment ?

Quand on énonce la question : rêvons-nous de l’objet ? Il y a bien sûr immédiatement une autre qui s’impose : comment on représente l’objet dans le rêve vu les caractéristiques de l’objet a pour nous ? Quelles sont les conditions de sa figurabilité ? Christiane Lacôte nous posait déjà la question : la figurabilité du rêve est-elle résorbable dans l’image ?

C’est quoi un rêve d’objet ? Rêver du sein, des fèces, d’un regard, d’une voix, suffit-il pour dire qu’on a rêvé de l’objet ? Rêver d’un objet qui, par la suite, dans le récit du rêve va prendre valeur métaphorique, va rentrer dans la chaine signifiante par exemple : « c’est la grande merde » c’est la même chose que rêver de la lettre ?

Pour parler de l’objet dans le rêve faut-il parler de représentation ou de présentation ? Mieux encore de présence, de présence réelle ?

Dans le rêve, la représentation relève d’un autre alphabet nous rappelle Melman car le rêve se situe sur une autre scène… « Dans ce monde des représentations la causalité, la cause est forclose. Ce qui fait cause pour nous ne vient aucunement figurer dans le champ des représentations – la cause est dans le réel mais ne vient pas dans les mondes de représentations »

Qu’est-ce qui dans le réel vient alors fonctionner comme cause, comme organisatrice de cette autre scène ? Melman nous indique alors le rôle et les caractéristiques de la lettre « … la lettre en tant qu’elle est l’élément constitutif de la chaine organisatrice de cette Autre scène, cette lettre se distingue dans le champ de l’inconscient du fait d’être bien réelle » « et en tant que réelle, poursuit-il, elle résiste à toute prise par le symbolique comme par l’imaginaire, elle est indestructible »

Autre remarque de Melman : « peut importe le sens de la lettre. Ça n’a aucune importance, c’est la lettre en tant que lettre, en tant que telle. Lettre en tant qu’écrite le sens importe peu, elle pourra prendre toutes les valeurs. Ce qui n’est pas le cas d’un signifiant, vous ne pouvez pas lui faire prendre toutes les valeurs » « La lettre en tant qu’elle ne devrait pas être là, apparaitre dans ce monde de représentations… sa simple apparition, son émergence dans le monde de représentations est en soi même un scandale, une obscénité. La lettre doit rester dissimulée comme telle »

 

Cela nous amène à aborder le deuxième point qui est la phrase de Roland : « Le rêve confronte Le sujet à l’objet équivalent de jouissance, à l’objet cause du désir »

Même si j’ai proposé présentification de l’objet à la place de confrontation cette phrase reste intéressante à problématiser. Confrontation sujet/objet même dans une Autre scène est-elle possible ? Avec quels effets ? Cela ouvre de nombreuses questions et notamment une question clinique qui me semble importante : la « confrontation » (gardons ce terme pour l’instant) du sujet à l’objet dans le rêve est-elle différente de celle du fantasme ? Les effets sont-ils différents ?

Je vais partir d’une citation de Lacan d’Ou pire leçon du 21 juin ( « si le désir a de l’intérêt dans le rêve, Freud le souligne, c’est pour autant qu’il y a des cas où le fantasme, on ne peut pas le résoudre » ) pour évoquer un fragment de cure d’un patient qui vient me voir dans un moment de dépersonnalisation après avoir réalisé une scène qui avait valeur fantasmatique.

Le travail de l’analyse l’amène à faire un rêve où il regarde la même scène par la fenêtre. Dans ce rêve, sa place avait changée par rapport à la scène fantasmatique : il était pur regard, il assistait à la scène. A partir du rêve, l’état de dépersonnalisation cède et se suit une interruption de l’analyse.

Pouvons-nous dire que ce qui ne se résout pas dans le fantasme est travaillé dans le rêve, par le rêve ?

Il reprend son analyse quelque temps après, non sans mal. Cette reprise il l’aborde à partir d’une toute autre question mais qui vient encore une fois associer rêve et fantasme dans le travail de la cure, mais pas tout à fait de la même façon.

Cette nouvelle formulation, très différente de la première, viendrait-elle témoigner d’un changement de sa position de sujet? On peut le soutenir d’autant plus que cette fois-ci c’est son travail associatif autour d’un rêve précis qui vient « éviter » une mise dans la réalité d’une scène fantasmatique trop envahissante.

Il est à noter que ce travail d’analyse du rêve entrepris par le patient a pris en compte la question de sa place de sujet en laissant en plan les associations qui pourraient venir indiquer l’objet oral en question.

Mais gardons le fil : si le rêve confronte le sujet à l’objet, quid du sujet dans le rêve ? Quid de l’objet ?

Commençons par le sujet…

Melman parle du sujet démultiplié dans le rêve. Sur cette autre scène, il n’y a pas un sujet, c’est ce que Lacan appelle pluralité des sujets dans le rêve.

A la question : « Qu’est-ce que je suis là dedans ? » les réponses sont particulières, non seulement dans le Lacan d’Ou pire où il parle de pluralité et reprend le terme utilisé dans son séminaire de 55 d’immixtion Des sujets, mais déjà dans ce même séminaire de 55 où il situe le sujet dans le AZ de la formule de la triméthylamine dans le fameux rêve de l’injection faite à Irma.

Je cite Lacan Séminaire 2, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse. Leçon du 16 mars 55 p.202 des éditions du Seuil :

« Il y a dans ce rêve la reconnaissance du caractère fondamentalement acéphale du sujet, passé une certaine limite. Ce point est désigné par le AZ de la formule de la triméthylamine. C’est là qui est à ce moment là le je du sujet. Et ce n’est pas sans humour, ni sans hésitation, puisque cela est presque un Witz, que j’ai vous est proposé d’y voir le dernier mot du rêve. Au point où l’hydre a perdu ses têtes, une voix qui n’est plus la voix de personne fait surgir la formule de la triméthylamine, comme le dernier mot de ce dont il s’agit, le dernier mot de tout. Et ce mot ne veut rien dire si ce n’est qu’il est un mot »

Il ne dit pas signifiant, n’est-ce pas, il dit MOT et mot qui ne veut rien dire si ce n’est qu’il est un mot. Or ce qui nous intéresse c’est que dans le rêve, c’est écrit. Mieux, il y a une voix, une voix de personne qui fait surgir la lettre, l’inscription, tel un oracle. C’est intéressant de faire remarquer qu’ au moment même où Lacan se bagarre pour imposer quelque chose de l’ordre du sujet de l’inconscient et de la primauté du mot, du symbolique, c’est du côté de la lettre sans aucune signification qu’il se tourne pour situer le sujet et pour indiquer le fin mot du rêve.

Pour essayer d’avancer, je vais partir de cette lecture que fait Lacan du rêve de Freud de l’injection faite à Irma. Pourquoi ? Parce qu’il signale deux points culminants dans ce rêve : « le rêve qui culmine une première fois sur l’image horrifique que j’ai dite, culmine une seconde fois à la fin dans une formule écrite » Lacan va traiter alors de ces deux pointes du réel dans le rêve : l’objet et la lettre et aussi de la question du sujet, la question « d’où suis-je situé là dedans ». Comme vous voyez, il va s’intéresser à la confrontation du sujet à l’objet dans ce rêve.

Que nous dit Lacan de cette image horrifique, de cette membrane blanchâtre au fond de la gorge d’Irma, de ce spectacle affreux? « Il y a donc apparition angoissante d’une image qui résume ce que nous pouvons appeler la révélation du réel dans ce qu’il a de moins pénétrable, du réel sans aucune médiation possible, du réel dernier, de l’objet essentiel qui n’est plus un objet mais ce quelque chose devant quoi tous les mots s’arrêtent, toutes le catégories échouent, l’objet ‘angoisse par excellence »

Donc, de la confrontation à l’objet dans le rêve résulte une fragmentation du moi dans un premier temps et puis, reconnaissance du caractère fondamentalement acéphale du sujet, passé une certaine limite. C’est quoi la limite ? « C’est pour autant qu’un rêve va aussi loin qu’il peut aller dans l’ordre de l’angoisse et qui est vécu une approche du dernier réel qui nous assistons à cette décomposition imaginaire… » Le je du sujet apparait alors inscrit dans le AZ de la formule de la triméthylamine, AZ qui échappe si on regarde bien, à cette répétition par trois des autres lettres C et H dans la formule. Pourquoi situer le sujet à ce point là précis ? Lacan se donne la peine de l’expliquer :

« Ces trois que nous retrouvons toujours, c‘est là que dans le rêve, est l’inconscient - ce qui est en dehors de tous les sujets. La structure du rêve nous montre assez que l’inconscient n’est pas l’ego du rêveur, que ça n’est pas Freud en tant que Freud continuant sa conversation avec Irma. C’est un Freud qui a traversé ce moment d’angoisse majeure où son moi s’identifiait au tout sous sa forme la plus inconstituée. Il s’est littéralement évadé, il a fait appel, comme il écrit lui-même, au congrès de tous ceux qui savent. Il s’est évanoui, résorbé, aboli derrière eux. Et enfin une autre voix prend la parole. On peut s’amuser sur l’alpha et l‘oméga de la chose. Mais combien même nous aurions N au lieu de AZ ce serait la même calembredaine – nous pourrions appeler Nemo ce sujet hors du sujet qui désigne toute la structure du rêve »

Cette façon de lire le rêve de Freud a la vertu de nous mettre sur la piste de ce qui fait ombilic dans ce rêve : l’objet et la lettre. Deux bouts de réel que le rêve vient enrober?

De la même façon on pourrait situer le sujet dans le rêve de Giacometti - raconté dans ce très beau texte de 1946 qui s’appelle Le rêve, le Sphinx et la mort de T. - dans ces lettres écrites sur les écailles de la monstrueuse araignée jaune ivoire. Je ne peux pas m’empêcher de citer Giacometti racontant un bout de ce rêve : « Seulement après, en regardant les débris de l’araignée rassemblés sur une assiette, je lus un nom de cette espèce d’Arachnides, nom que je ne saurais plus dire, que j’ai oublié, je ne vois plus que les lettres, détachées, la couleur noire de l’encre sur le jeune ivoire, des lettres comme on en voit dans les musées sur les pierres, sur les coquillages ». Il y aurait certainement beaucoup de choses à dire sur ce rêve et le travail d’associations que Giacometti fait tout seul avec la méthode rigoureuse d’un Freud et qui nous renvoie au delà du sens sexuel, au réel de la mort qui a hanté toute sa vie et son œuvre.

 

Pour essayer de conclure, si nous acceptons que le rêve se situe dans une Autre scène que celle de la vie éveillée, dans une Autre scène que celle de la représentation phallique, nous pouvons alors penser que la question de la figurabilité dans le rêve ne suit pas les contraintes imaginaires de l’image du corps où comme nous savons l’objet a, en tant que non spécularisable, n’a pas sa place. Ce qui apparait comme horreur ou comme obscénité dans le rêve est de l’ordre de l’objet et de la lettre. Mais comment parler de représentation ? Rêve-t-on de l’objet en tant que cause et non pas en tant que représenté ? Il faut peut-être nous contenter de travailler dans la limite du réel et du symbolique et rester au niveau de ce qui pourrait être un chiffrage de la jouissance par la lettre. La question de la figurabilité dans le rêve se trouverait ainsi renouvelée ? Figurabilité organisée par ce réel de la lettre, par ce chiffrage de la jouissance ? Figuration pas comme imagerie imaginaire mais comme écriture? De quelle nature alors? Rébus, hiéroglyphe, chiffrage, alphabet à chaque fois renouvelé ? La question est restée ouverte lors du Séminaire d’Hiver tant il me semble qu’il est difficile de trancher.

En fin de parcours, je dois constater qu’il n’y a rien d’évident, en effet, de poser la question de savoir si nous rêvons de l’objet. Néanmoins si nous pouvons penser que le réel du rêve est à situer du côté de la lettre et de l’objet et que c’est ça qui vient organiser en dernière instance nos rêveries nocturnes, nous pouvons conclure avec une autre question: rêvons- nous d’autre chose que de l’objet ?

Notes
Bibliographie