L'élaboration du rêve et le symptôme
Questions cliniques (20 mars 2010)
Auteur : Christiane Lacôte-Destribats 20/03/2010
Christiane Lacôte - … Je voudrais poser une question que posent, d’ailleurs très nettement, Freud et Lacan : la manière dont les écrivains et les artistes anticipent sur les découvertes de l’inconscient. J’avais annoncé quelque chose comme ? L’élaboration du rêve et le symptôme ? sur le site de l’Association et j’ai eu l’idée de reprendre le texte de la Gradiva de Freud, qui est de 1907, c’est-à-dire assez proche de L’interprétation des rêves. Et c’est tout de même intéressant que Freud s’occupe d’un texte qui lui aurait été, comme je vous l’avais dit la dernière fois, indiqué par Jung; je l’ai relu dans, comment dirais-je, dans le cadre d’un travail que je fais en ce moment sur les surréalistes - vous savez que Breton avait nommé sa galerie “Gradiva”, c’est un texte qui a été très important pour les surréalistes - mais avec toute cette question que nous agitons tous les trois ensemble sur le jeu de mots, la métaphore, le double sens pour essayer de clarifier ces deux positions de travail sur le langage, et résoudre un peu les questions que nous nous posons sur la métaphore, c’est-à-dire sur ce qui la caractérise : comme la métonymie c’est la substitution, c’est la substitution qui en est le moteur principal, et le double sens, qu’est-ce que c’est? Or je me suis aperçu en relisant le texte de ? Gradiva ? que c’était une question que Freud se posait : il l’appelle Zweideutlichkeit c’est-à-dire qu’il y a tout de suite Zwei, Deux, c’est-à-dire le double sens, et il en parle comme la possibilité d’entrer, de faire une intrusion, j’allais dire thérapeutique, dans le délire de quelqu’un et c’est là-dessus qu’il va porter son attention à partir du texte de Jensen.
Ce texte séduisant est finalement très peu simple, à la manière de Freud, c'est-à-dire que ce n’est pas si simple. D’ailleurs Freud quand il dit Le délire et les rêves dans la Gradiva de Jensen, situait le délire comme un délire hystérique et non pas psychotique, il le dit lui-même nettement, mais en considérant ces dépassements, ces excursions en dehors de l’hystérie que Charles Melman dans son ancien et bon livre sur l’hystérie avait très bien marqués.
Je me sers de l’édition Gallimard NRF avec les paginations de cette édition qui reprend d’ailleurs les éditions françaises, et j’ai regardé de temps en temps le texte allemand.
Qu’est-ce qui a fait le motif de mon intervention courte d’aujourd’hui à propos de notre étude commune sur le rêve? C’est cette phrase page 198, en français: “Le délire de Norbert Hanold… connaît un développement nouveau à cause d’un rêve qui se produit au milieu de ses efforts pour découvrir une démarche comme celle de Gradiva dans les rues de sa ville natale”. De quelle manière, donc, un délire prend-il sa substance, se développe-t-il, à l’occasion d’un rêve particulièrement prégnant? Vous savez que le héros s’était trouvé à Rome devant un bas-relief dont on ne sait pas s’il est grec ou romain, plutôt romain d’ailleurs. Le romancier écrit donc (p.35) : “Il avait été attiré par quelque chose et l’effet de ce premier regard était resté inchangé depuis lors. (Le terme inchangé est tout à fait intéressant : j’insisterai beaucoup sur la fixité) Pour donner un nom à l‘effigie, il l’avait appelée dans son for intérieur Gradiva, celle qui marche en avant”, enfin celle qui avance. Alors, les deux points importants de cette phrase me semblent être ceux-ci: “Il avait été attiré par quelque chose et l’effet de ce premier regard était resté inchangé”, on dirait aujourd’hui: il avait “flashé sur quelque chose”, et il avait tout de suite donné un nom à l’effigie : Gradiva, celle qui marche. “En son for intérieur”, c’est-à-dire que ce n’était pas du tout communiqué, c‘était une nomination “branchée” sur ce regard.
Voici donc le rêve déterminant, situé dans mon édition page 40 : ? Peu de temps après que ses enquêtes podologiques l’eurent amené à cette façon de voir les choses, il fit une nuit un rêve effrayant et en fut angoissé. Il se trouvait dans l’antique Pompéi, précisément en ce 24 août de l’an 79 où se produisit la terrible éruption du Vésuve. Le ciel tenait enveloppeé dans un manteau de fumée cette ville vouée à l’anéantissement. Ce n’est qu’à travers des déchirures par-ci par-là, que les masses de flammes qui s’élevaient du cratère laissaient apercevoir des formes baignant dans une lumière rouge-sang. Tous les habitants isolés ou en groupes confus, perdant la tête et la raison sous l’effet d’une terreur inouïe, cherchaient leur salut dans la fuite. Sur Norbert aussi s’abattaient les lapilli (Les petits débris de pierre) et la pluie de cendres mais, comme il arrive par miracle dans les rêves, sans le blesser; de même, il sentait dans l’air l’odeur des mortelles vapeurs de soufre sans en être gêné pour respirer. Il se tenait en bordure du forum près du temple de Jupiter quand il aperçut soudain sa Gradiva devant lui, à une faible distance : jusque-là l’idée de sa présence en ces lieux ne l’avait pas effleuré, mais à cet instant, il réalisa d’un seul coup, comme quelque chose de tout à fait naturel que, puisqu’elle était pompéienne, elle vivait dans sa ville natale, et sans qu’il s’en fût douté, à la même époque que lui. Au premier regard il l’a reconnue, son effigie de pierre la représentait à la perfection jusque dans le détail, y compris le mouvement de sa démarche que spontanément il qualifiait au fond de lui-même de “lente festinans”. Et la voilà qui marchait paisible et alerte à la fois sur le dallage du forum en direction du temple d’Apollon avec cette sereine indifférence pour le monde extérieur qui la caractérisait… ( je saute quelques lignes) … là-dessus il fut frappé par l’idée soudaine que si elle ne se sauvait pas rapidement, elle allait tomber victime de la catastrophe générale : une violente terreur arracha de sa bouche un cri d’avertissement. Elle l’entendit, car sa tête se tourna dans sa direction, si bien que durant un fugitif instant il put voir de face la totalité de son visage; elle eut l’air de n’avoir rien compris à cet appel et sans lui prêter attention elle poursuivit son chemin comme avant. Mais son visage perdit alors toute couleur et blêmit comme s’il se changeait en marbre blanc: elle marcha encore jusqu’au portique du temple et une fois là, s’assit entre deux colonnes sur une marche des escaliers, et y posa lentement la tête. Les lapilli se mirent à tomber en masse formant un rideau si dense qu’il était totalement impossible de voir au travers; il se précipita vers elle à toute allure, réussit à trouver un chemin jusqu’à l’endroit où elle avait disparue à ses yeux; elle était là couchée, sur la large marche, protégée par l’avancée du toit, comme si elle s’était étendue pour dormir, mais elle ne respirait plus, manifestement suffoquée par les vapeurs de soufre.” Nous sommes sensibles à la beauté de ce rêve, sensibles aussi à l’appel, au regard, à l’odeur, au cri, à la voix, à cette pluralité d’appels aux différentes pulsions. Ce qui se passe alors, c’est qu’aussitôt après ce rêve, car il se réveille à ce moment-là : “…Norbert avant même de s’être serré le cou dans son faux-col, en robe de chambre légère, les pieds dans ses pantoufles, était accoudé à la fenêtre ouverte et regardait dehors. (Donc nous avons aussi le cadre de la fenêtre au réveil) Spectacle plein du pressentiment du printemps. Ce qui se passe après, est une sorte de passage à l’acte. Songeant à son rêve troublant, … Il venait seulement de s’apercevoir que dans son rêve il n’avait pas remarqué si la Gradiva vivante possédait également la démarche que représentait l’image sculptée et qui en tout cas n’était pas la démarche des femmes d’aujourd'hui.”
“C’est alors qu’une impression soudaine le traversa, qui lui causa un choc; sur le moment il fut incapable de dire d’où elle venait. Puis, il comprit :en bas, dans la rue, lui tournant le dos, marchait une femme, à coup sûr d’après sa silhouette et ses vêtements une jeune dame, qui s’éloignait d’un pas léger et élastique”. Et alors en robe de chambre il descend dans la rue, lui court après, ne la retrouve pas, elle lui échappe, les gens se moquent de lui en lui demandant ce qui lui arrive ; pour la bienséance il retourne chez lui et, entre les personnes qui se moquent de lui, se passe quelque chose d’important, (page 46 ): “…Il avait cru voir un visage qui ne lui était pas inconnu, c’était bien celui de Gradiva qui le regardait depuis un autre espace”. C’est une phrase pivot, qui montre que ce que nous appelons la réalité peut être tout à fait captée par le rêve, et c’est ce qui nous intéresse : Gradiva qui le regardait mais depuis un autre espace inclus, enchâssé, j’allais dire, dans le rêve. Considérons cette séquence: le rêve, la statue qui s’anime, qui devient une femme ensevelie par les cendres, et qui redevient donc ce que chaque statue comporte de mortel, c’est-à-dire la jeune fille morte, et puis le réveil, le regard par la fenêtre, la perception d’une jeune fille qui semble avoir la même démarche. Le héros court à sa recherche et revient, se souvient de ce regard, de cette Gradiva qui le regarde c’est-à-dire que subsiste un regard qui vient d’un autre espace. Il me semble que ce passage du roman témoigne d’une grande justesse, dans l’élucidation pulsionnelle - si nous nous rappelons dans Les quatre concepts, le schéma de Lacan – ce parcours, cette courbe qui passe par l’Autre et qui revient. Nous pouvons relire ce texte ainsi.
Aussitôt après, le romancier nous décrit un deuxième passage à l’acte, après celui qui lui avait fait dévaler l’escalier: il lui semble absolument évident d’aller à Pompéi. Et c’est certainement quelque chose qui a dû solliciter Freud dans ce roman, puisque lorsque j’avais commencé ce séminaire sur le rêve par la correspondance entre Freud et Fliess, Freud s’occupait du plan de Rome, du plan de Pompéi, et livrait toute la métaphore pulsionnelle du volcan avec des coulées de lave successives et sur la métaphore de la recherche analytique comme archéologie de l’âme.
Page 200, il y a quelque chose qui est fondamental: ce qui caractérise le délire c’est le sentiment de certitude, que se soit d’ailleurs un délire paranoïaque ou comme ici, comme le dit explicitement Freud, un délire hystérique ; et ce sentiment de certitude Freud nous dit: “c’est le résidu que le rêve laisse subsister dans la vie éveillée”. C’est le résidu sur quoi le personnage va faire un passage à l’acte, c’est-à-dire partir en voyage… etc.
Le deuxième point qui me semble intéressant et que note Freud, c’est une certaine mélancolie, puisque Gradiva est donc morte en l’an 79, et Freud note qu’en même temps que le sentiment de certitude il y a une grande mélancolie qui entraîne le personnage.
Page 202, puisque Freud - là je suis dans le texte de Freud puisque à partir de la page 130 c’est le texte de Freud - Freud en profite pour expliciter ce que c’est que la prégnance de certaines images, et il dit ceci: “La croyance à la réalité des images persiste pendant une période inhabituellement longue, si bien qu’on ne peut s’arracher à ce rêve. Il ne s’agit pas d’une erreur de jugement provoquée par le caractère vivace des images du rêve mais que, (et c’est une phrase énigmatique) c’est un acte psychique pour soi, une assurance qui se rapporte au contenu du rêve qui dit qu’il y a en lui quelque chose qui est vraiment comme on l’a rêvé”. C’est dire la justesse du rêve qui va d’ailleurs se justifier puisque, nous connaissons tous l’histoire, Gradiva reprenait l’image de Zoé Bertgang qui était sa voisine de palier avec qui il avait joué pendant l’enfance. D’où la certitude, avec ce sur quoi elle s’appuie parfois.
Je me suis mise à réfléchir - mais avec Lacan plus qu’avec Freud - sur le choix d’un personnage qui marche. Pourquoi choisir un personnage qui marche? Et pourquoi est-ce le centre de cela ? J’ai donc fait une hypothèse, et c’est la seule chose que j’aie à vous dire aujourd’hui d’ailleurs, ce matin : il me semble que le rêve - je sais qu’on ne le connaît que par un récit adressé à quelqu’un, c’est-à-dire par quelque chose qui l’ordonne - mais tout de même le rêve, quand il n’est pas raconté, quand il n’est pas pris dans un discours, on a l’impression que les signifiants y sont sans l’anticipation qui les caractérise dans la chaîne signifiante ; le signifiant, en effet, anticipe, quand il est pris dans un discours, sur ce qui va être bouclé après-coup comme sens, ce sont là des thèmes lacaniens très puissants ; et j’ai fait l’hypothèse que dans le rêve les signifiants étaient privés de cette anticipation, c’est-à-dire, c’est une autre manière de les dire figés mais cela m’intéresse plus de dire qu’ils sont sans l’anticipation qui les spécifie. Et j’ai fait l’hypothèse que d’imaginer un personnage qui avance était comme le subterfuge d’un lien, d’un dynamisme qui n’est pas encore établi entre ces signifiants et qui permet un mouvement de liaison qui est absent dans le rêve. Ce serait Gradiva, ce personnage, cette effigie, cette figuration imaginaire qui avance, l’image d’un lien possible, de la possibilité du lien, possibilité imaginaire d’un lien entre des signifiants qui étaient réduits à des lettres ensevelies, mortes. Voilà l’hypothèse que je fais pour dépasser un peu la séduction imaginaire liée à ce superbe bas-relief, qui d’ailleurs n’est pas si superbe que cela, mais qui évoque pour nous toute une nostalgie. C’est très intéressant cette absence d’anticipation des signifiants dans le rêve, parce que la Gradiva n’est pas le seul subterfuge.
Vous savez que quelquefois le rêve était tourné et interprété sur le mode prophétique; les premiers chapitres de L’interprétation des rêves parlent de cela, du rôle prophétique des rêves dans ce qu’on appelle Les Ecritures, ou ce qu’on appelle les légendes antiques… etc., toutes les mantiques. S’il y a quelque chose qui avance dans les signifiants énigmatiques du rêve, quelquefois c’est projeté selon le mode de la prédiction future, dans une dimension future simplement projetée. Mais à propos de la Gradiva, il s’agit de quelque chose de beaucoup plus subtil, c’est un personnage qui fait avancer les mots, c’est comme cela que je lis la Gradiva de façon un peu plus structurale. Je me rappelle une parole très profonde de l’un de mes patients, qui ne reprenait pas l’image lacanienne connue, du garçon et de la petite fille qui sont dans le wagon de train et dont l’un voit FEMME et l’autre voit HOMME, mais qui me disait que dans le métro - vous en avez tous fait l’expérience - on voit défiler partiellement les mots des affiches, les mots des stations etc., et il me disait d’une façon très profonde: “on n’a pas besoin de l’intégralité du mot écrit pour savoir où on est et le sens des choses”. C’est cela l’anticipation du signifiant.
Et c’est quelque chose aussi de très intéressant par rapport à la phobie. La phobie dans le moyen de transport, c’est quelque chose qui, comment dirai-je, est un subterfuge contre quoi le phobique résiste à toute vitesse, pour qu’il y ait quelque chose de dynamique entre les signifiants, que quelque chose se boucle.
Roland Chemama - Tu dis “pour”, mais alors, contre quoi alors il résiste ?
C. L. - Il est contre le mouvement qui l’emporte. Alors il y a à la fois, c’est comme tout symptôme, il y a quelque chose de très juste, c’est-à-dire que l’anticipation propre au signifiant devrait nous emporter, et puis il y a quelque chose de faux, parce que ce n’est pas le train, ou Gradiva, ou un élément mobile qui va faire un lien véritable, ou le cheval de Hans qui va faire un lien véritable entre les signifiants.
Bernard Vandermersch - Le problème c’est qu’il résiste contre le fait d’être emporté, mais il l’est déjà, emporté !
C. L. – Oui, mais d’une autre manière.
B. V. - C’est-à-dire qu’il est déjà dans le coup. Enfin… il faut te laisser finir !
C. L. – Non je n’ai pas fini, mais c’est pas grave, on peut…
B. V. - On reviendra sur l’anticipation puisque c’est ce que tu apportes…
C. L. – Oui oui c’est la seule chose que j’aie à dire. Continuons, page 151: “S’il était parti pour l’Italie sans avoir dans son for intérieur (encore une fois) la moindre idée de ce qui l’y incitait (c’est-à-dire qu’il était embarqué, Norbert, sans être phobique du tout..)
B. V. - Oui, il ne se rendait pas compte.
C. L. – … et s’il avait poussé jusqu’à Pompéi sans s’arrêter à Rome et à Naples, c’était sûrement pour chercher à retrouver sa trace (sa trace, à Gradiva, alors c’est la trace au sens propre et cela c’est le texte de Jensen) et une trace au sens propre du mot, car avec sa démarche bien particulière, ses orteils avaient dû laisser, derrière elle dans la cendre, une marque facile à repérer au milieu des autres”. Vous savez que les sculpteurs ont beaucoup joué sur la trace du pied, et Lacan en parle d’ailleurs.
Alors ce qui se passe, nous le savons, c’est qu’il retrouve une jeune fille, Zoé Bertgang à Pompéi …etc. et que la jeune fille qui n’est pas sans ruse amoureuse et qui a vu que l’une de ses amies était en voyage de noces à Pompéi se dit : voilà un mari qui me conviendrait bien, simplement il est perdu dans ses idées de Gradiva… Il y a des choses très belles : ils se retrouvent à midi - midi est le moment des esprits dans l’Antiquité - Norbert la rencontre et évidemment, en archéologue qu’il est, il commence à lui parler en grec et cela ne répond pas, en latin, cela ne répond pas non plus, et tout d’un coup la jeune fille lui dit : vous pouvez tout à fait me parler en allemand. Ce qui est intéressant et ce que note Freud, c’est que finalement la phrase en allemand est comprise, mais elle n’est, comment dirais-je… pas enregistrée comme langue ; mais ce que lui répond aussitôt Norbert c’est: “J’ai toujours pensé que vous auriez eu cette voix”, c’est-à-dire que nous avons quelque chose dans le délire de Norbert Hanold : il cherche une trace au niveau le plus imaginaire, c’est-à-dire le tampon sur la cire, le pied sur la cendre, les choses qu’on appelle la trace et qui ont été reprises au niveau de la philosophie contemporaine d’ailleurs, et qui prennent là une dimension seulement imaginaire, voilà, une trace ; et puis la voix, dont il ne retient consciemment que la modulation, et il faut remarquer que cela ne va pas le faire dialoguer plus avant avec cette jeune fille, mais que la modulation, la voix, est comme en attente. Nous avons la voix et la trace du passage, sans articulation entre les deux. C’est autre chose que l’articulation, difficile certes, entre le signifiant et la lettre. Le regard aussi était situé comme venant d’ailleurs, objet détaché du désir et pas cause du désir, en aucun cas une hallucination - Freud parle de délire hystérique - c’est-à-dire c’est une sorte de symptôme non adressé à l’autre, de même que le rêve. Et c’est dans l’adresse à l’autre que les choses vont pouvoir enfin se mobiliser bien sûr.
Reprenons la question de l’anticipation et de son absence dans le rêve, en tout cas dans celui-là : cette absence, ou plutôt cette immobilisation, est renforcée par la certitude délirante - je ne sais pas d’ailleurs ce qui est premier, de la certitude ou de l’immobilisation, c’est une question. Or le signifiant n’anticipe que quand il est pris dans un discours. Il anticipe non seulement le sens possible, c’est-à-dire le sens pour un autre, mais l’inscription possible au terme du détour par l’autre.
Page 235, Freud dit en parlant du symptôme parce que là c’est un symptôme bien particulier, ce délire hystérique: “Les propos sont eux-mêmes des symptômes”, Les propos de Norbert. Comment va jouer alors ce que Freud appelle le double sens ou l’ambiguïté dans la cure faite par Zoé Bertgang sur Norbert Hanold? L’ambiguïté: Zweideutigkeit, (zwei, Deux), double sens. C’est autre chose, disais-je, que la métaphore où se comprend parfois le symptôme, mais là il s’agit d’une dérive autre. Ce double sens que Freud désigne comme l’intelligence et la finesse rusée de Zoé, est une manière de toucher l’inconscient, puisque Zoé, elle-même, dit : “Il doit bien il y avoir quelque chose d’intéressant à déterrer à Pompéi”, c’est-à-dire un mari. Et elle accepte tout de même, notons-le, de jouer la morte, puisqu’à un moment il lui demande de s’allonger sur les marches d’un temple, immobile, de jouer la morte, elle-même qui s’appelle Zoé, c’est-à-dire la vie. Alors s’agit-il d’entrer dans le délire, comme on dit? À mon avis et si je suis Freud pas-à-pas dans ce texte, il s’agit, plutôt, de l’entendre et de travailler les mots selon une certaine ambiguïté. Tout de même je me questionnais sur cette pratique de l’ambiguïté, du double sens ; elle lui dit en effet : je suis au soleil, et cela voulait dire : je suis à l’Auberge du Soleil ; tout est comme cela dans son texte. On pourrait penser que ce serait une pratique tout à fait dangereuse avec une vraie paranoïa qui en prendrait prétexte pour se méfier ou accroître le délire. Je veux dire que ce que dit Freud là ne correspond qu’au cas – c’est d’ailleurs une fiction - du délire hystérique de Norbert. La pratique du discours ambigu me semble une erreur dans le cas d’une…
B. V. – Il n‘y a pas même besoin de faire appel à ce discours ambigu parce que déjà spontanément, dans ce que dit le thérapeute le parano entend…
C. L. – Exactement, il entend autre chose.
B. V. – Mais vous avez bien dit que etc… ?
C. L. – Oui, oui tout à fait. Mais là il s’agit plutôt, enfin dans ce que dit Freud, et qui n’est pas si simple, de quelque chose où ce qui est présenté par le langage de Zoé est à la fois ceci et autre chose. Ce n’est pas détaché, remarquez-le, de l’être, de la notion d’être, c’est ici et ailleurs, morte et vivante, les contraires sont associés et selon quelque chose qui se trouve chez beaucoup de femmes : être et être une autre ; c’est-à-dire qu’elle fait jouer sa propre hystérie, cette jeune fille, dans cette affaire, dans sa jouissance; cela coïncide heureusement avec l’hystérie de la jeune femme. Le langage ambigu tire alors sa force de ce qu’il suggère une dimension autre. Le double sens joue là essentiellement par la suggestion et joue sur une dimension autre possible mais sans lui donner contenu, et c’est ce possible, cette modalité du possible qui deviendra ensuite imaginaire, qui se résoudra dans le roman et pour Freud comme fantaisie imaginaire, qui sera dite et réduite à la dimension imaginaire, mais par ce passage par la suggestion. Et une fois que les mots auront repris, seront, j’allais dire cadrés dans cette dimension imaginaire, cela leur permettra sans doute de reprendre l’anticipation qui les inscrit dans une chaîne énonciative. Voilà ce que je voulais vous dire.
Notes
Transcription de l’intervention : Catherine Magdelaine
Réécoute et relecture : Anne Peyrat
