Quelques remarques en marge de la situation italienne
Auteurs : Renata Miletto, Elena Sormano 13/07/1993
Cet article est le fruit d'une réflexion sur la situation italienne menée au séminaire de Costantino Gilardi et de quelques discussions auxquelles ont participé Costantino Gilardi, Fabrizio Gambini, Renata Miletto, Elena Sormano.
Qu'est-ce qui autorise un psychanalyste à intervenir dans le débat politique, en dehors de la situation analytique qui est la sienne ? Peut-être seulement le fait que, dans les deux cas, il est question du même impossible, cet impossible dans lequel s'enracine le symptôme et donc le symptôme social. Il n'est pas question, avec cet " intervenir ", d'avoir recours à une théorie, une vision du monde qui serait celle du psychanalyste, mais plutôt de saisir et de rendre évident quelques mécanismes de fonctionnement du jeu social par l'analyse des discours qui, à l'intérieur de ce jeu, se recoupent et se recouvrent. Nous voudrions donc tenter, considérant la situation actuelle en Italie, de nous arrêter un instant, non pas sur les causes qui l'ont provoquées, mais sur l'entrelacement des différents discours qui la soutiennent et qui peuvent peut-être nous aider à saisir quelque chose de la modalité selon laquelle s'établit le lien social.
Il y a un élément qui frappe particulièrement dans cette situation. S'il est vrai en fait qu'elle s'est constituée et qu'elle s'est aggravée selon un effet boule de neige sur fond de crise économique et idéologique, on ne peut pas ne pas saisir que son début - à propos duquel on pourrait même parler d'une véritable explosion - s'origine au moment où l'on commence à parler de corruption et à la dénoncer ; un juge, décidant d'aller au fond des choses, découvrira les premiers éléments de ce qui se révèlera bien vite être un système généralisé bien plus ample que ce à quoi il s'attendait ; toute une classe politique apparaît de ce fait impliquée dans cette corruption et dans une collusion avec la Mafia. Il peut être intéressant de se souvenir qu'il y avait eu, peu de temps auparavant, un précédent, les " esternazioni " (les déclarations intempestives) du Président Cossiga, en place à l'époque, avaient déjà marqué un moment de déstabilisation de l'équilibre politique. Celles-ci avaient suscité une approbation générale, le plus grand nombre étant satisfait d'entendre enfin un sujet s'exprimer, en dehors de - et parfois même " contre " - la place qu'il occupait symboliquement.
C'est donc un discours, qui met en mouvement ce mécanisme ; ce n'est pas par hasard qu'un des signifiants qui a circulé le plus - le signifiant " confession " - fait appel au discours, à la parole, et vient en même temps qu'un autre signifiant présent désormais dans la bouche de tous : " nous ne voulons plus de potins ". Il semble qu'ainsi s'oppose d'une certaine façon une parole " vraie ", une parole qui dit la vérité, à des potins derrière lesquels les politiques se sont cachés pour masquer l'absence d'initiative politique, dont la conséquence a été la crise économique. Parallèlement à l'introduction de ce signifiant, un autre - qui a caractérisé les années 80 - disparaît : " pragmatisme " ; et ceci paraît contradictoire, au moment où l'on dénonce le manque d'action et d'initiative. Mais peut-être ceci n'est-il qu'une contradiction apparente, qui indique que l'on croit à une " parole " qui oblige l'individu à la respecter à partir du moment où elle est prononcée, et en fait une parole qui aurait valeur de loi, et donc annulerait l'écart entre les lois et la Loi.
On pourrait dire que, au moins en apparence, on souhaiterait Une Loi à laquelle faire adhérer les lois positives, celles du Code, Une Justice dont les juges devraient être les garants. Mais de quelle Loi, de quelle Justice s'agirait-il ? S'agirait-il d'une référence à un ordre symbolique, qui ferait médiation entre les diverses positions, garantissant un lieu à l'intérieur duquel les conflits pourraient trouver une solution plutôt qu'exploser ? Ou bien ne s'agirait-il pas plutôt d'une référence imaginaire, d'une position intersubjective, d'une identification à des personnes qui semblent justement incarner une loi, laquelle en vient ainsi à être imaginarisée, à être conçue comme quelque chose qui prend corps dans la figure de quelqu'un ? Ceci semble justement être le cas aux yeux des citoyens, l'exemple du juge Di Pietro, véritable personnification de la loi, en témoigne. On pourrait dire qu'il est considéré non comme un simple exécuteur, un magistrat qui applique les articles du Code (qui étaient déjà là bien avant lui), et qui en outre les applique selon son interprétation (l'usage massif de la détention préventive témoignant de son interprétation) mais ne l'a-t-on pas pris pour quelqu'un devant qui tous étaient éblouis par la jouissance de voir la Loi, la Loi en personne ?
Ou encore plus précisément, l'identification à Di Pietro - " Tu es Di Pietro nous tous ", " Di Pietro tu nous aides tous ", comme nous le lisons si souvent sur les murs des villes italiennes - nous indiquerait qu'on lui attribuerait une fonction d'antagoniste face aux Pères du vieux système politique, antagonisme capable de l'en débarrasser, réalisant un projet de société sans Pères. Di Pietro ne semblerait pas être appelé à être un nouveau Père (une nouvelle pierre sur laquelle fonder un nouvel ordre symbolique), mais à ouvrir la voie à une nouvelle modalité de relation sociale, non plus médiatisée par la politique (lieu d'élaboration fondée sur les intérêts collectifs), mais caractérisée par l'opposition des intérêts individuels.
Ne pourrait-il donc pas s'agir de quelque chose de pervers ? Nous ne pouvons pas ne pas nous souvenir que le pervers est bien loin d'ignorer la loi, mais a souvent besoin de la postuler, ne fusse que pour se permettre de la défier, de la transgresser, sa jouissance procède d'une stratégie de conciliation impossible entre la loi de son propre désir, assumée comme la seule possible, et la reconnaissance du désir de l'autre, comme instance qui fait médiation pour le désir de chacun et ceci peut paraître relever d'une situation duelle. Mais la présence d'un tiers, réel ou imaginaire, est pourtant nécessaire, tiers qu'il faut convaincre du fait qu'une telle stratégie n'est pas impossible pour obtenir sa complicité, c'est en tant que porteur d'un regard que l'Autre peut être le partenaire c'est-à-dire le complice de l'acte pervers. Ce qu'on veut aujourd'hui est que tout soit pris sous le regard de tous, que tout soit mis en scène ; jamais comme en ce moment on a " dévoré " les nouvelles télévisées sur les scandales et on a " joui " des retransmissions en direct des procès.
Nous trouvons-nous donc face à un discours pervers ? Mais, avant tout, comment un tel discours est-il possible ? Dans la perversion n'est-il pas question plutôt d'un acte ? De quel discours alors s'agirait-il et de quelle façon serait-il saisissable dans le contexte actuel ? Ce qui a amorcé la situation actuelle semble être - ce que nous avons vu - le discours du sujet, discours mis en position d'agent ; les " confessions " des repentis que chacun assume en son nom propre la connaissance qu'il avait de ce qui se passait et ce discours semblerait justement coïncider avec le passage à l'acte constitué du fait même de parler, de confesser ce qu'on avait toujours su.
Mais, dans le même temps, il semble que personne ne se sente coupable, ne se sente complètement soumis à un ordre symbolique (le sujet, en position d'Autre, se suppose non complètement castré) ; il est significatif que, au moment où l'on réclame à grands cris la punition des coupables, des infractions de tout genre ne cessent de se produire, phénomène qui caractérise peut-être depuis toujours la coutume italienne. Est aussi significatif le nombre de suicides de prévenus qui semblerait montrer le caractère insoutenable d'un regard non complice, qui alors introduit quelque chose de réel en soulevant le voile du scénario. Le savoir qui résulte des confessions ne semble donc pas pouvoir venir à la place de la vérité qui reste occupée par l'objet, par la jouissance ; on peut dire que tous savaient bien avant les confessions, mais personne, ni les juges, ni les accusés, ni " tout le monde " n'assumait la responsabilité d'un tel savoir afin de faire émerger la vérité. Il ne semble pas que ce savoir puisse venir en rapport avec l'objet, avec la jouissance ; l'horreur de la castration continue à être imaginairement évité. Tout ce qui a été fait, l'a été au nom d'une loi vis-à-vis de laquelle on peut, soit se soumettre (c'est le cas de ceux qui disaient : ainsi vont les choses, ceci est l'ordre existant, le climat général), soit transgresser (les corrompus et les corrupteurs postulaient en même temps la loi et sa transgression). La loi, qu'on la respecte ou qu'on la transgresse, est postulée ailleurs, excluant toute responsabilité subjective.
Il semble que ce soit sur la base d'un discours de ce genre que naisse entre citoyens un lien de complicité et de défi. On serait en fait en présence d'un lien social qui se construit non pas au nom d'une appartenance symbolique, mais d'un regroupement sous une même bannière, qui peut être abandonnée à certains moments pour en choisir une autre plus conforme à la situation ; le mécanisme même de la consultation référendaire (" oui ", " non ") a regroupé sous deux bannières opposées des personnes extrêmement hétérogènes à tous les points de vue, seulement tenues ensemble par la reconnaissance d'un ennemi commun. Ainsi, du fait de cette situation duelle, il ne peut y avoir entre ces deux groupes qu'opposition et tout devient indécidable dans ce contexte, le rôle judiciairement déterminant des confessions des repentis oppose une parole à l'autre, rendant secondaire, au moins aux yeux des citoyens, la présence des preuves, c'est-à-dire d'éléments tiers qui fassent garantie.
Mais sommes-nous vraiment face à une situation nouvelle par rapport à la précédente, ou sommes-nous plutôt face à un discours qui n'est finalement, malgré son apparence de nouveauté, que l'envers de l'ancien ? Des hommes comme Craxi ou Andreotti ont été hommes de gouvernement, opposés, soumis aux lois et, bien plus, promoteurs de lois dont ils demandaient aux citoyens le respect ; il est significatif qu'Andreotti fonde sa défense même sur le fait d'avoir été le promoteur de la législation anti-mafia ; mais en même temps, ils se posaient hors la loi et la défiaient, le large consensus qu'ils ont pendant des années obtenu, relève de cette complicité de l'Autre porteur d'un regard complice. Craxi soutient aujourd'hui de façon juste de ce point de vue que les pots de vin (les " tangenti ") étaient très répandus et connus de tous, que par conséquent il ne faut pas traiter le problème de façon judiciaire mais politique et qu'il s'agit de responsabilités collectives. C'est pourquoi il parle d'une conjuration, d'une persécution le visant ; il saisit très bien que ce sont justement ses anciens complices qui sont devenus ses ennemis.
L'opinion la plus répandue en ce moment, celle qui réclame leur chatiment, semblerait exprimer l'autre face de la perversion ; au défi, à la transgression, a succédé la moralisation ; Scalfaro a été élu Président, à la suite des évènements de la dernière année, en qualité d'homme propre, d'une moralité indiscutable. Mais ceci ne pourrait-il pas être un mode d'exorcisme de la logique du défi et de la transgression ? Il semble qu'à la provocation soit substituée l'adhésion, réclamée à grands cris, à des principes qui aujourd'hui, du fait de ce qui est arrivé, semblent être socialement valorisés ; et la conséquence d'un tel glissement est celle d'une moralisation, d'un retour des valeurs. Mais, de nouveau, ce sont des valeurs, c'est une loi située ailleurs, à laquelle on peut obéir ou que l'on peut transgresser sans en assumer subjectivement la responsabilité. La moralisation peut ainsi masquer la complexité des problèmes en cause, donner l'illusion d'une possibilité de solutions adéquates, d'un ordre social sans faille. L'identification au plus puissant, au non-manquant, n'est-elle pas du reste un moyen pour sortir de l'Œdipe en nous protégeant de la castration ? La jouissance semble venue vraiment en place de vérité, une jouissance dans laquelle nous semblons tous immergés ; de ce fait, sont passés au second plan les problèmes graves : la crise économique, la récession, l'extension du chômage, la résurgence du racisme, l'extension de la toxicomanie, etc.
De même le désir actuel d'exprimer directement sa propre volonté, en déniant la nécessité des partis comme instance médiatrice des intérêts individuels, semble en quelque sorte émerger d'un besoin de rechercher l'impossible conciliation entre sa propre loi et la reconnaissance du désir de l'autre, impossible conciliation dans laquelle s'enracine le désir pervers. Et on voit clairement la nécessité de convaincrre le tiers complice, que peut-être une telle conciliation n'est pas totalement impossible ; le "oui" au système majoritaire à un seul tour a été soutenu justement par les partis représentants de ce système que les partisans du référendum ont clairement déclaré vouloir faire disparaître avec les nouvelles règles électorales.
A propos des référendums on peut relever aussi un autre élément ; un tel mode d'expression - né pour permettre aux citoyens de s'exprimer sur des questions qui touchent leur conscience au-delà de leur appartenance politique - a été utilisé, en ce qui concerne la plupart des questions posées, pour consulter les citoyens sur des problèmes qui n'ont rien à voir avec la conscience (exemple : l'abolition du Ministère de l'Agriculture et du Tourisme) et par lesquels en fait les gens ne se sentaient pas concernés. Et pourtant l'adhésion à ces questions du référendum a été très forte, démontrant ainsi que ce qui intéresse n'est pas tant le contenu des questions, mais le fait d'exprimer directement sa volonté. La seule question du référendum qui posait effectivement un problème de conscience - celle sur la drogue - a montré, à la différence des autres, un écart minime entre les oui et les non, ce qui ferait présumer que là, la réponse était donnée en fonction de ses propres convictions.
Par rapport à l'importante demande d'expression directe, de justice, il peut être intéressant de se souvenir de ce qu'Aristote écrivait dans la Politique : "Mais la chose la plus importante dans toute constitution est de veiller, par les lois et par toute autre disposition, à ce que les institutions ne deviennent pas moyens de s'enrichir. Et à cela on doit veiller surtout dans les régimes oligarchiques, parce qu'il ne déplaît pas au peuple d'être exclu des postes de commande - il est content ainsi d'être laissé en paix s'occuper de ses propres affaires - mais il lui déplaît que les gouvernements volent les biens publics ; dans ce cas deux motifs le torturent : ne pas participer aux honneurs et aussi aux gains." (Aristote, Politique, V(E), p. 1308b-1309a). Les demandes actuelles ne semblent pas tant motivées par un désir de justice et de participation que par la torture de l'envie : ce qui est intolérable est que l'autre jouisse, en me dépossédant de quelque chose que j'ai l'illusion de pouvoir posséder.
On dirait qu'on parvient au " discours " pervers par glissement d'un autre discours, celui des politiques " ancienne façon ", c'est-à-dire le discours du maître ; le maître, qui ne s'intéresse pas à la subjectivité de ceux qui sont sous ses ordres, leur demande de mettre leur savoir à sa disposition pour produire un objet, une plus-value. C'est ce dont on accuse aujourd'hui les politiques de ne pas s'être préoccupés, pris qu'ils étaient dans l'engrenage du pouvoir, de la logique des partis qui les ont soutenus, à savoir de la volonté des électeurs (de leur subjectivité), mais d'avoir usé de leur savoir et de leur capacité de convaincre (souvent de style mafieux) pour acquérir des voix en échange de faveurs (ce dont plusieurs parlementaires sont accusés). Et on peut présumer que, en introduisant le mécanisme majoritaire, les politiques - liés directement aux électeurs - devront considérer, s'ils veulent rester à leurs postes, leurs désirs et leurs demandes, et donc opérer dans la " transparence " en rendant compte directement à l'électeur de ce qu'ils .
Devient peut-être ainsi compréhensible le point de glissement du discours du maître au discours pervers, justement au moment où la crise économique menace les acquisitions de ces biens qui anesthésiaient le manque ; plus ces biens risquent de manquer, plus risque d'augmenter la violence vis-à-vis de ceux qui sont supposés nous en priver pour en jouir eux-mêmes. C'est ainsi que l'on peut comprendre le succès des Ligues : Nord contre Sud, travailleurs contre parasites.
Mais on peut aussi se demander, du moment que la préoccupation prioritaire ne semble pas être tournée vers la recherche de solutions à la crise économique, si l'enjeu n'est pas plutôt le désir d'accéder à quelque chose d'autre, dont on ne sait pas très bien ce qu'il est, mais qui ne peut pas ne pas nous faire penser à la recherche du Bien.
La "révolution "italienne - comme on l'a appelée - ne devra-t-elle pas finalement, dans les prochains mois, prendre en compte l'impossibilité même de l'idée d'un Bon Gouvernement ? Dans le cas contraire nous risquons d'assister, faute d'avoir pris en compte l'impossibilité comme structurale, non pas à une dialectique politique entre les partis, mais à une lutte violente entre bandes, chacune accusant l'autre d'être impuissante à nous procurer ce Bien.
