Théorie psychanalytique

 
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Quelle langue maternelle pour les enfants des colonisateurs ?

Auteur : Anne-Sophie Warot 25/04/1992

Bibliographies Notes

C'est avec beaucoup d'intérêt que j'ai suivi les conférences sur les effets de la colonisation organisées par l'Association freudienne à la Maison de l'Amérique latine. Mon intérêt n'était évidemment pas gratuit : je suis fille d'administrateur colonial, née à Madagascar et élevée en Afrique noire. Bien que les conditions de la colonisation de ce continent aient été très différentes de celles de l'Amérique latine, ces conférences m'ont ramenée à un certain nombre de questions que je m'étais déjà posées sur les rapports entre la langue du colonisé et la langue du colonisateur ; je pense plus particulièrement aux effets que ces rapports ont pu avoir sur les enfants des colonisateurs.

Si les Français sont présents sur ce continent dès le XVIe siècle, la colonisation n'a été effective que dans les trente dernières années du XIXe alors qu'une politique de la colonisation se mettait en place. L'expansion française s'est poursuivie en Afrique noire. La France a bâti son empire colonial au moment où son accroissement démographique s'affaiblissait et on sait que le nombre d'Européens s'implantant dans ces colonies n'atteignit jamais les deux millions - dont quelque cent mille seulement en Afrique noire et cinquante mille à Madagascar. La plupart de ces métropolitains n'ont jamais formé qu'une société mouvante, jouant un rôle d'encadrement et ils n'avaient que rarement le projet de s'y fixer ; leurs liens à la France restaient étroits. Les administrateurs et les fonctionnaires étaient les représentants de l'Etat français et ils faisaient régner dans les colonies ses lois, sa justice et son ordre. Les visées économiques, politiques et militaires étaient toujours accompagnées de projets de " civilisation " de ces peuples dits " primitifs, sauvages, à peine humains ". Bien sûr, ces qualificatifs évolueront pendant ce siècle de colonisation, mais cette mission " civilisatrice " sous-tendra toujours les rapports des Français avec les populations indigènes. Ainsi, les colonisateurs leur ont apporté pêle-mêle la religion, la santé et la tuberculose, l'abolition de l'esclavage et le goût du travail... forcé ! et bien sûr la langue française.

Ce qui me paraît remarquable, c'est que malgré les transformations radicales et les bouleversements profonds que la présence française a apportés chez ces peuples, leur propre culture a, de bien des manières, résisté. Par exemple, il est courant d'entendre dire au Mali ou au Sénégal qu'il existerait 40 % de catholiques, 30 % de protestants, 30 % de musulmans et 100 % d'animistes. En même temps, partout dans l'Afrique française où la langue française a régné en maître, les langues indigènes ont pour la plupart continué d'être pratiquées par les autochtones.

Ces administrateurs et autres fonctionnaires de l'État français sont venus travailler pour la métropole, accompagnés de leur femme. C'est ainsi que des enfants blancs sont nés et ont été élevés dans ces colonies. Beaucoup de ces familles partaient en poste en brousse.Elles y vivaient le plus souvent isolées de leurs compatriotes, mais très entourées d'indigènes : les boys et leur famille, les " nénènnes " chargées des bébés, les fonctionnaires noirs et tout le village à proximité. Parfois, les enfants blancs se mêlaient aux écoliers de l'école.

On évoque souvent le choc, le traumatisme que l'arrivée des Blancs avec toute leur culture a provoquée chez les indigènes colonisés. Charles Melman nous proposait ainsi d'imaginer qu'une bande d'étrangers viennent nous dire que ce sont eux les patrons du pays et que nous devons nous assujettir à leur dieux, leurs tabous, leur langue. Mais cette situation n'est sans doute pas sans effets sur les colonisateurs. Tâchez de vous mettre à leur place : vous voilà maîtres, débarquant avec votre langue et votre culture et tout aussi bien les pigeons de Paris, les côteaux verdoyants de la Normandie ou tout ce que vous voudrez des couleurs et des odeurs de la douce France. Tout à coup, vous voilà plongés dans ce monde dont vous vous affirmez le maître, mais où c'est la savane ou la forêt tropicale qui fait le paysage, où règnent des dieux multiples et étranges, des fétiches et des sorciers dans un monde où les rapports à la sexualité et entre les sexes sont régis de manière radicalement différente. Octave Mannoni, dans son article " The decolonisation of myself ", évoque la " rencontre de la différence à l'état pur ". Évidemment, nous ne pouvons que nous interroger sur ce que serait cette pure différence entre êtres humains, et je dois souligner que cette assertion me paraît bizarre. Mais il dit aussi que le Noir était pris " dans le rôle du révélateur qui fait apparaître dans le monde blanc quelque chose qui ne serait peut-être jamais aussi bien montré sans cela ". En effet, ces indigènes ont appris notre langue, nos coutumes et nos croyances. Ils sont devenus des boys stylés, des instituteurs, des représentants de la loi française. Alors quels effets cela a pu avoir sur ces Français de voir leur comportement copié, mais d'une copie forcément infidèle, d'entendre leur langue transformée, malmenée ou adulée ?

L'enfant blanc grandissait ainsi dans sa langue maternelle, mais pris entre plusieurs mondes. Le français était la seule langue pratiquée officiellement dans la maison, au poste, à l'école - officiellement ! Les jeunes enfants blancs n'étaient pas censés comprendre ni parler les langues du pays. Pourtant il est difficilement concevable que cela se soit passé ainsi. Dès leur naissance, ils se frottaient à une langue autre, langue dévalorisée, quelquefois interdite, toujours mystérieuse, charriant avec elle tout un savoir autre. Il y avait aussi les odeurs, les couleurs, le chant même de ces langues et tant de choses si difficilement palpables. En Afrique, pas plus qu'ailleurs, ces enfants ne naissaient dans un monde vierge. Ce sont les effets de la rencontre de ces jeunes colonisateurs avec un système symbolique si différent de celui de leurs parents, mais aussi de ce que cela entraînait comme confrontation à leur propre langue, sur lesquels j'aimerais m'interroger.

Je voudrais raconter une petite anecdote personnelle, je suis retournée adulte au Burkina Faso (l'ex-Haute Volta) où j'ai vécu plusieurs années de ma petite enfance. J'y suis allée avec deux amies " tout à fait " françaises. Partout, nous avons été accueillies très chaleureusement par les Burkinabe. Je ne leur disais rien de mon passé africain et colonial. Or, bien souvent, dans les familles qui nous recevaient, j'étais à un moment ou à un autre, désignée comme " l'Africaine " et ainsi citée en exemple à mes amies. Je ne sais toujours pas en quoi je suis Africaine ; je ne connais pas leur langue ; je ne connais rien d'eux. Mais je dois bien en savoir quelque chose. Je suis persuadée que tout enfant élevé dans un milieu polylinguiste comprend, saisit les choses essentielles de ces langues diverses. Il ne peut qu'être sensible à l'organisation de leur monde, à l'expression de leur sensibilité. Que devient cette interprétation privée du champ perceptif que Charles Melman évoquait dans l'un de ses séminaires, cette année ? Avec quel autre, et quel système symbolique vont-ils partager ? Ce que je sais, c'est qu'en brousse il n'y avait guère pour un enfant blanc de petits autres pareils, si ce n'est dans sa fratrie et dans la lointaine France où les petits autres devaient paraître à leur tour bien curieux. Et quel manque - pour suivre encore Charles Melman dans ce séminaire - quel manque dans l'Autre Réel, ces tenants d'un si grand pouvoir ? Il nous faudrait aussi interroger cette incidence particulière liée à la méconnaissance peut-être naïve ou au déni plein de certitudes de la part de ces Autres Réels quant à l'accès qu'avaient sans doute leurs enfants à ce savoir autre, quant à leur attachement à ces indigènes qui leur étaient de bien des manières très proches. Mais aussi bien peut-être de la part des indigènes eux-mêmes qui ne devaient pas manquer d'employer leur langue pour ne pas être compris - et qui pouvaient douter d'une affection sincère de la part de leurs jeunes maîtres.

Il est un autre point qui me paraît peut-être le plus important. Les enfants étaient confrontés à un maniement de leur langue maternelle particulier. Le français qu'ils entendaient parler n'était sûrement pas indifférent. C'était une langue étrangère pour les indigènes, langue du Maître comme nous savons, et l'on peut imaginer que, même très bien maîtrisée, elle était infiltrée par leur langue maternelle.

En écrivant les brouillons de cet article, j'ai fait un lapsus qui m'a bien sûr surprise. Je m'interrogeais sur mon rapport à ma langue maternelle et je formulais ainsi cette question : cet enfant peut-il éprouver de la honte ou du dépit à ne pas parler français comme tout le monde. Ce qui m'a le plus étonnée dans ce lapsus, c'est le " tout le monde ". N'y avait-il pas deux français différents : le français des maîtres, de leurs parents, et le français repris par les Noirs ?

Les enfants, même tout petits, étaient aussitôt des petits " bwanas " (patrons). Mais nous savons bien que les enfants n'ont ni les yeux, ni les oreilles dans leur poche. Ils étaient sans doute des témoins curieux, ces jeunes maîtres, de l'utilisation de leur langue et de l'exercice du pouvoir par leur proches. Que pouvaient-ils éprouver de fierté ou de honte ? Pouvaient-ils sans l'ombre d'une hésitation se sentir chez eux dans leur langue maternelle ? Préféraient-ils se reconnaître dans une autre langue française avec sa syntaxe et ses mots étrangers ?

L'enfant ainsi élevé dans une langue en quelque sorte divisée ne peut être que particulièrement sensible à l'aliénation de chacun, à la façon dont chacun s'en débrouille. Il a peut-être ainsi développé ce pouvoir de perception qui le met en position d'entendre ce qui est en jeu à leur insu chez les sujets qui l'entourent - et ceci peut-être à son propre insu - dans un accès bien peu médiatisé à un savoir inconscient. Et ici se pose encore une question pour moi tout à fait énigmatique quant à ce savoir inconscient : peut-on dire que le savoir inconscient est différent suivant les langues ?

Est-ce que cette prise par d'autres langues que la langue maternelle suscite un rapport particulier au savoir inconscient ? Et quel accès différent s'ouvre alors à la langue maternelle entendue d'une autre position ? Et si nous nous risquions à interroger ce savoir-là, si nous acceptions qu'il nous apprenne quelque chose ?

Notes
Bibliographie