Théorie psychanalytique

 
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Que se tresse-t-il entre un homme et une femme ?

Auteur : Marie-Charlotte Cadeau 24/10/2011

Bibliographies Notes

Que se tresse-t-il entre un homme et une femme ?

Marie Charlotte Cadeau

 

 

Que se tresse-t-il entre un homme et une femme d’après ce séminaire ?

La question se trame avec des avancées problématiques, dont certaines restent en suspens, d’autant qu’elles ne sont pas sans lien avec le transfert et la passe (je laisserai ces derniers points de côté ici).

Le nœud borroméen nous apporterait une ouverture vers un amour, non plus divin, mais sexuel, une relation qui « aurait l’air » du rapport sexuel, que ne viendrait plus obstruer la folie de la passion, un amour devenu « un peu civilisé ». Mais, comme les espérances qu’apporte Lacan ne sont jamais sans ombre, cette ouverture n’irait pas sans se payer d’un certain prix, comme nous le verrons.

Lacan maintient ferme l’impossibilité d’écrire le rapport sexuel. C’est même « parce qu’il n’y a pas de rapport sexuel » que « le Réel est trois » (p. 92), et que le Symbolique et l’Imaginaire n’ont de Réel que – « ça fasse trois » –.

« L’air », donc, de rapport sexuel ne peut valoir que pour deux personnes (c’est ainsi que s’exprime Lacan) qui se trouvent nécessitées d’avoir recours au Discours analytique ; pour ceux et celles qui sont installés dans les autres Discours la relation peut ne pas si mal fonctionner : un Roi peut trouver sa Reine, un professeur son étudiante, une hystérique son maître ; les tentatives borroméennes ne les concernent guère.

Mais, comme il ne s’agit néanmoins que d’un air de rapport, les formules de la sexuation qui viennent s’inscrire à la place du rapport, demeurent actives.

Et ce n’est pas une moindre difficulté de ce séminaire que de borroméiser en quelque sorte, les mathèmes de la sexuation. Lacan tente d’inscrire lui-même ces mathèmes dans le nœud borroméen à l’aide d’une manipulation complexe qu’il est possible de suivre grâce à l’excellent article de Jean Brini, qui se trouve à la fin du Séminaire.

L’enjeu de cette inscription et de marquer la différence entre les deux côtes « x » et « y » de la relation sexuelle, qui ne peut s’inscrire « x R y ». Lacan souligne alors fortement lui-même que s’il n’y avait pas deux côtés, affirmer qu’il n’y a pas de rapport sexuel qui s’écrive, serait inutile et sans signification.

Pourtant la question du nœud borroméen unique pour « les x et les y » surgit immédiatement.

Essayons de restituer quelques points essentiels du cheminement de Lacan dans ce séminaire.

 

Le séminaire aborde rapidement la question de l’amour lorsqu’il est pris comme moyen, c’est-à-dire rond central d’un nœud borroméen à deux oreillettes. Lacan avance alors le lettrage RSI concernant l’amour divin, en particulier chrétien, où l’amour est pris comme symbolique, c’est-à-dire un commandement faisant moyen entre l’Imaginaire du corps vidé de l’amour sexuel par l’aspiration vers l’Un, et le Réel de la mort qui s’imaginarise aussi dans le corps glorieux de la résurrection. Un point important est cependant que ce chiffrage en masque un autre. C’est une audace de Lacan assez considérable puisque le masqué est IRS où R est le désir (et non l’amour) de Dieu, désir de mort qui fait lien entre l’Imaginaire du corps et le Symbolique d’une parole christique déniant l’inconscient telle que « les lys ne filent ni ne tissent ».

Le chiffrage divin à la fois repousse et s’accommode du chiffrage de l’amour que Lacan appelle « de toujours ». Amour célébré dans l’Antiquité mais surtout au Moyen-Age où il est un moyen imaginaire entre un corps mort ou mortifié, Dame exilée dans la Chose, et un Dire qui fait jouissance comme Symbolique : SIR .

L’amour courtois sera dit par Lacan « principe même de l’amour ».

Ces chiffrages nous entraînent tous dans la ronde infernale amour-mort-jouissance dont il sera question dans la Leçon du 12 mars, et la mort n’y est pas toujours du chiqué comme chez Sacher-Masoch, précisément quand la Beauté fait touche, constituant un dernier rempart qui ne demande qu’à être franchi, comme l’attestent les mythes de l’amour.

Comment déplacer le cercle infernal ? Tel est aussi l’enjeu du nœud borroméen.

Alors que se passe-t-il entre un homme et une femme pour que quelque chose se tresse, ou pas:une rencontre, un événement, ce qui nous introduit d’emblée à la logique modale, puisque la rencontre relève de la contingence, « ce qui cesse de ne pas s’écrire » substitué au « ne cesse pas de ne pas s’écrire » du non-rapport sexuel. Mais cette contingence se vit comme nécessité, « ne cesse pas de s’écrire », du moins un moment, nécessité fatale, ce que les mythes de l’amour attestent aussi.

Pourtant, c’est bien sur fond de l’impossible que l’affect amoureux peut se déclencher comme sensibilité d’un parlêtre aux traces de l’exil de l’autre, de son exil du rapport sexuel.

C’est bien ce que l’amour courtois portera à son acmé, mettant en acte l’exil de l’aimée dans la Chose, mais ouvrant sur l’écriture de la lettre d’amour, a-mur, qui d’emblée introduit au « trois », faisant limite à l’aspiration mortelle : aimer a quelqu’un écrira Lacan, « a » sans accent. L’objet a fait trou et mur, et la jouissance est moins celle de l’amour que de l’écriture, ce que les femmes d’écrivains savent bien.

 

Mais cela reste insuffisant : comment Lacan tente-t-il un Dire-événement qui ferait « refleurir » l’amour sans le vider de son sens sexuel ?

Si le nœud borroméen s’avérait unisexe, n’augurerait-il pas le pire, à savoir ce compagnonnage dans le voyage de la vie, que justement Lacan dénonce. Ǻ moins que chacun soit dans son coin, le patient de sa triplicité. C’est pourquoi Lacan insiste sur les « deux » côtés, x et y, bien, nous dit-il, qu’il n’y ait rien de plus flou que l’appartenance à l’un ou l’autre des côtés.

Ce qui nous vient en aide, c’est la topologie, la convergence du nodal et du modal, dans la mesure où cela permet de penser le savoir inconscient non plus comme chaînes ordonnées, mais comme éléments qui tiennent par le voisinage. Du coup, le savoir inconscient est un ensemble ouvert, qui ne relève pas d’une logique propositionnelle où le Vrai s’oppose au Faux, mais d’une logique modale où l’écriture du nécessaire, de l’impossible, du contingent et du possible, ne peuvent que faire mi-dire de la Vérité, ceci, des deux côtés.

D’où cette proposition de Lacan : l’amour, c’est la connexité de deux savoirs inconscients, en tant qu’ils sont irrémédiablement distincts, divisés.

Suit une page assez ébouriffante, où Lacan décide de trancher sur ce qu’il en est de ces deux savoirs inconscients, de différencier l’abord borroméen du côté femme et du côté homme, savoirs qui, bien que distincts, ne sont pas sans incidence l’un sur l’autre.

Pour cela, Lacan utilise la différence d’objets topologiques que sont la tresse et le nœud. D’après les topologues, les tresses sont des objets plus simples : l’ensemble des tresses possèdent une structure algébrique très claire qui permet de les classifier, voire de les « défaire », aussi compliquées soient-elles, grâce à un logiciel. Malgré les recherches des topologues, ceci est impossible concernant les nœuds. Cependant, le mathématicien Alexander montre que chaque nœud peut s’obtenir par la clôture d’une tresse, mais qu’en revanche la clôture d’une tresse peut ne pas faire nœud, seulement « entrelacs » à plusieurs brins.

Une femme, dit Lacan «  ça se produit quand il y a tresse », alors que le savoir de l’homme se caractérise d’être unaire et de ne même pas percevoir sa propre triplicité.

Ce caractère unaire du savoir de l’homme, son tournage en rond, c’est un fait d’expérience qu’une femme aperçoit, même imaginairement, et c’est ce qui lui permet de « faire sa tresse » en « imitant » l’être parlant mâle, cherchant ainsi de l’unaire.

Elle imite, mimesis, ce qui est de l’ordre de l’Imaginaire. Néanmoins, elle peut atteindre la triplicité borroméenne par une voie différente, si elle « sait » que pour l’atteindre , il faut six coups, six nouages de trois brins deux à deux.

Mais voilà, elle ne le sait pas, sauf peut-être l’hystérique, et dès lors une femme se caractérise « par la tresse dont elle est capable » et qui peut bien rester un simple entrelacs.

Si, néanmoins, sa tresse « réussit » la triplicité du nœud borroméen, elle réalise, par cette construction qui passe du deux au trois, « l’union sexuelle en elle ». Grâce à elle, l’homme alors accède au savoir que seul le Réel est trois, et cela lui permet d’accéder au nœud borroméen, que, lui, réalise d’un seul coup, mais le conduit plutôt à s’engager dans la norme mâle, plutôt qu’à prendre en compte son propre savoir inconscient.

Le nœud bo serait donc féminin comme masculin, mais il ne se construirait pas de la même façon, et, en outre de nombreuses femmes n’y accèderaient pas, faute de l’homme qui leur permettrait de rabouter correctement les trois brins, les laissant aux prises avec un Réel évasif.

 

Dans la Leçon du 12 février, Lacan reprend la question du rapport homme/femme : « C’est à dire vrai qu’on arrive à forger la voie vers quelque chose dont ce n’est que tout à fait contingent que quelquefois – et par erreur – ça cesse de ne pas s’écrire, d’où l’importance que je donne à la lettre d’amur ».

C’est certainement le Dire le plus optimiste que Lacan ait jamais prononcé. Mais ne nous y trompons pas, il s’agit « d’un avoir l’air », donc une suppléance. Laquelle ?

 

La rainure du « dire vrai » n’est pas vide dans le discours analytique : S2 est en effet à la place de la Vérité, c’est donc le savoir inconscient qui est en place de Vérité. Le pas franchi par Lacan, c’est que le S2 est un savoir radicalement désubjectivé, un Réel, qu’il nomme « dépôt » ou « alluvion ». Ces termes, nous les retrouvons dans La Troisième et la Conférence de Genève. Un Réel, c’est-à-dire en son fond un « hors sens » même si S2 est fait de la connexité de deux éléments : c’est la matérialité de certains fragments de lalangue que l’enfant a enregistré et refoulé, parfois au hasard, lors de sa rencontre avec le sexuel, en particulier tel qu’il clochait chez ses parents, auquel il faut ajouter « la tante Yvonne » comme troisième quelconque pour servir de support réel au S2, qui lui, va s’imprimer comme savoir indélébile.

Alors, comment ce Réel qui coule dans la rainure, comment peut-il suppléer au rapport sexuel au point « d’en avoir l’air » ?

Il s’agirait que chacun des deux partenaires s’efforce d’entendre et de lire ce savoir inconscient chez lui-même, comme chez l’autre, jusqu’à ce que l’un accepte d’être en dernier ressort le patient désubjectivé de son nœud, l’autre pas-toute adroite tresseuse du sien, mais tous deux ensembles ouverts au déchiffrage de ce bord du Réel qui les sépare, ce qui du coup allègerait le bouchon phallique.

Comment alors le « deux », même s’il se réjouit d’être impair, peut-il tenir ?

La réponse surprenante de Lacan, c’est que ce « deux » issu de l’écriture borroméenne doit se jouer comme un jeu. L’amour peut-être un jeu passionnant au lieu d’être une passion, à condition d’en connaître les règles.

Le signifiant « jeu », Lacan l’a employé à propos de l’amour dans Les Problèmes cruciaux où il était question du « jeu de la mourre » (jeu très répandu que Lacan définit ainsi :  « pierre, papier, ciseaux se gagnent en rond indéfiniment, pierre brisant ciseaux, papier enveloppant pierre, ciseaux coupant papier »). On sait que Lacan réemploiera ce jeu de mots dans un séminaire ultérieur.

Le signifiant « jeu » est extrêmement complexe, et entre le « pour de rire » de l’enfant et la passion ravageante qu’il évoque, comment pourrait-il désigner ce déplacement que nous cherchons, d’autant plus que dans un jeu il y a perdant et gagnant, ce qui ne manquerait pas d’engager la relation homme/femme dans le vécu ordinaire de l’enfer.

Par ailleurs, lorsque Lacan travaillait le concept de « jeu » dans Les Problèmes cruciaux, il insistait sur ceci que le jeu permet au sujet de s’interdire d’affronter le trou du non-rapport sexuel, ainsi que l’absence de savoir sur ce qui pourrait être une « vraie » identité sexuée. Le jeu est un système qui rabat les règles autour d’un enjeu, celui de savoir le chiffre de l’Autre, chiffre qui permettrait au joueur, non pas une autre existence, mais une existence sans ce trou à affronter : ce que Dostoievski illustre admirablement, qui allait jouer tous ses biens au casino, à chaque fois qu’il se mariait. Jouer n’est-il-pas toujours se défiler ?

Il est clair que par le jeu borroméen Lacan semble nous inviter à prendre le contrepied de cette interprétation.

En reprenant le nœud à deux oreillettes où l’amour ferait moyen entre la jouissance du Réel et le Réel de la jouissance, il nous invite à tenir les règles d’ un jeu de l’ amour « un peu » civilisé. L’ amour y retrouverait sa position symbolique, mais qui loin de se détourner du Réel du trou, le mettrait au centre de l’espace possible de la jouissance.

Jouissance du Réel, qu’est-ce à dire ? C’est la jouissance du mathématicien, nous dit Lacan : jouir du « trois », de la manipulation du nœud bo, mais sans doute pouvons-nous ajouter de la lettre et de ses bévues, du Réel du corps de l’autre en tant que substance jouissante.

Mais qu’en est-il du Réel de la jouissance ? Lacan le laisse en suspens. Je me risquerai à dire que le Réel de la jouissance peut être entendu comme le hors sens de la jouissance, un jouis hors sens au-delà même des effets de hors sens de la lettre qui nous déroutent, nous surprennent ou nous fâchent, un hors sens donc au-delà de leur plus-de-jouir. Ce hors sens radical du Réel pourrait indiquer la limite, faire limite à ce que l’amour, dans la jouissance qu’il constitue en lui-même, ne s’installe définitivement aux portes de l’enfer.

Mais il y a un prix à payer, bien qu’effectivement il ne soit pas question de coupure par le Grand Barbu : « la jouissance écope », il y a perte, frein à la jouissance phallique du côté homme, frein à la jouissance folle de la Demande d’amour du côté femme. Le Réel de la jouissance pourrait-il alors tenir lieu de « dire que non » du Nom- du-Père, et donc de s’en passer ?

De toute de manière, de Réel de la jouissance nous préserve de penser l’ harmonie du sujet avec son monde, ou de l’espérer, surtout dans l’amour. Cela signifie du même coup que les femmes ne sont pas des non-hommes, et que l’univers ne peut faire boule comme l’algèbre de Boole voudrait nous le faire penser.

Ceci pousse Lacan à confronter les formules de la sexuation avec le nœud borroméen.

S’il n y a pas plus flou que l’appartenance à l’un des côtés, pourtant « il n’y a entre ces deux corps que très peu de ressemblance » remarque Lacan.

Lacan fait alors, lui, contrairement à Newton, une supposition qui peut nous surprendre : celle que la jouissance phallique « se trouve incarnée par ce qui dans l’homme y correspond comme organe » et que le « privilège » de cette jouissance  « s’ impose de l expérience analytique ».

Chez l’animal, nous dit-il, la jouissance phallique ne s’oppose pas à ce que deux corps jouissent l’un de l’autre, car leurs corps sont d’emblée substance jouissante qui jouit d’elle-même et de l’autre, sans se chercher d’identité.

Nous pouvons être surpris que Lacan nomme ici « jouissance phallique », cette sorte de jouissance « pleine », attribuée à l’animal, d’où, va-t-il préciser « quelque chose se dérobe d’où surgit la signifiance ». Dans ce sens, la jouissance pointée par la fonction phallique qui se substitue à l’inscription du rapport sexuel est une jouissance phallique-sémiotique propre au parlêtre.

Néanmoins, du fait de ce privilège de l’incarnation de la jouissance phallique dans l’organe mâle, la jouissance ne fait pas irruption dans l’un et l’autre corps de la même manière : dans le corps féminin, la jouissance phallique ne peut faire irruption qu’en référence à l’autre masculin comme tel.

Cela fait écho à ce que Lacan évoquait de la tresse féminine qui doit faire nœud par imitation à ce qu'elle perçoit d’unaire chez son compagnon. Elle seule fait donc une identification sexuée. Mais, son privilège à elle, c’est dans la jouissance phallique de n'y être pas-toute, même si elle y est « à plein », ce qui n’est pas la même chose : elle garde une partie de sa jouissance pour elle-même, pour jouir d’elle-même. Jouissance Autre, qui cependant est équivalente à une jouissance du vide, ce que les mystiques savent bien.

Mais, du coup, une femme veut que l’homme soit « tout » à elle, puisqu’il est la condition pour qu’elle accède à la jouissance phallique sexuelle, même si « sa jalousie naturelle » se tempère de l’acceptation de ce que sont les conditions de sa jouissance à lui.

Alors, est-ce que l'écriture du nœud borroméen de l’amour comme jeu déplace pour elles ce tournage en rond du ternaire amour-jouissance-mort ? Peut-être que, grâce à ce Dire-événement de Cantor, qui permet d’écrire aleph 0 le Un vers lequel les femmes tendent immanquablement du fait d’appartenir à une série de dénombrables, cette écriture, jointe à celle du nœud borroméen, le Réel du « côté y » dit féminin, se trouve-t-il déplacé : il y faut effectivement une jouissance certaine de mathématicienne.

Notes
Bibliographie