Que nous apprennent sur la représentation les enfants dont les parents se séparent ?
Auteur : Jean Bergès 17/06/1995
Dans notre clinique, que peuvent nous apprendre les enfants dont les parents se séparent concernant le savoir et la connaissance ?
Sans aucun doute ils pensent qu'ils y sont pour quelque chose. Cette connaissance est d'ailleurs étayée, frayée par la parole même des adultes : " S'ils restent ensemble, c'est à cause des enfants. " Ce sont là les mots qui signent la persistance de l'infantile chez les parents devenus adultes. Ils ne en somme rien d'autre que d'affirmer la permanence de leurs illusions : quand ils étaient enfants, ils étaient tout-puissants dans la mesure où c'étaient d'eux que dépendait que leurs parents restent ensemble ou se séparent. Cette toute puissance est évidemment très articulée aux souhaits de mort qui sont dirigés vers les parents du même sexe, et à la rivalité, à la jalousie, quasi fraternelle qui se résument souvent dans la formule : " Je ferais ou j'aurais fait une bien meilleure épouse pour mon père, que ma mère. " Ou bien : " Avec moi il ne serait pas parti ; mais il est parti, j'en veux à mort à ma mère. "
Cette position a pour corollaire l'acuité toujours présente d'un conflit que l'on peut schématiser ainsi : lorsque je suis avec l'un, je trompe l'autre ; lorsque je suis avec ma mère, je trompe mon père ; et inversement. Et cette infidélité évidemment, c'est un signifiant qui est en bonne place dans ce qui se joue entre les parents qui se séparent. De sorte que le conflit en question est alimenté, soutenu, parfois à leur insu, par les parents eux-mêmes.
Ce conflit est particulièrement sensible, sur ce point de la tromperie. Conflit qui vient alimenter chez le garçon, pour la mère, et chez la fille, pour le père, l'identification hystérique de tels traits physiques, d'attitudes, de caractère, retrouvés chez l'enfant et hérités du parent honni ou coupable, en tout cas, désinvesti. Le père, la mère, repère chez l'enfant de ce qu'il ne peut pas supporter chez l'autre parent : repérage d'un des aspects essentiels de ce qu'on appelle " la tête à claques " ainsi reconnue, " on le reconnaît bien là, c'est bien la fille, ou le fils, de sa mère. " Et ce conflit vient alimenter l'identification hystérique de l'enfant ; il n'est pas simplement sur le versant de l'agressivité, il vient aussi pousser l'enfant à une identification à un trait.
Lorsque les enfants dans ces conditions, se trouvent parallèlement aborder la grande école, ou bien changer de classe, au moment où les parents se séparent, cette question que je viens d'essayer de mettre sur pied, se trouve transposée sur la personne du maître ou de la maîtresse. L'amour que l'enfant peut lui porter, n'est-il pas retiré à l'un des parents ? Ne serait-ce pas aggraver le chagrin du père, de la mère, que de faire plaisir au maître, à la maîtresse ? Faut-il abandonner ma mère pour ma maîtresse ?
A ces conflits implicites, une façon de régler ces missions impossibles qui visent à tout faire pour que les parents restent ensemble, à sauvegarder ce pouvoir de sauver le couple qu'aurait l'enfant, et peut-être de l'exercer ce pouvoir, il y a une solution : le non-dit et le déni. La méconnaissance active des disputes qui rend sourd, la méconnaissance des indices et des preuves qui rend aveugle. C'est cet embargo actif sur les connaissances qui vient faire écho à ce qui a été refoulé, en particulier dans le processus oedipien. Cette situation va, chez l'enfant, se traduire par l'apparition de symptômes dont on connaît le polymorphisme au moment de la séparation des parents. Et notamment dans le champ dépressif. Nostalgie, identification encore ici au deuil de l'un des parents devant la perte de l'objet.
Dans l'état dépressif, très souvent masqué, qui survient au moment de la séparation des parents chez les enfants, il y a quelque chose me semble-t-il d'essentiel. Je voudrais que vous teniez compte de ce que l'enfant s'identifie au deuil du parent mais pas à la perte de l'objet du parent. En somme, semblant de deuil. Non pas deuil de l'objet d'amour, mais deuil pour l'objet, dédié à l'objet, en l'honneur de l'objet. Et ce deuil chez l'enfant a ceci de particulier qu'il lui fait courir un risque, un risque d'incorporation sous cette forme de semblant du deuil bien réel du parent déprimé.
Vous savez combien sont classiques les difficultés prévisibles entre l'enfant et la mère, lorsque la mère est déprimée. Dans le cas de séparation des parents, il va donc se produire, de la part de l'enfant, un semblant de deuil qui va être dédié à l'objet, qui va se faire en son honneur, comme un mausolée si vous voulez, et la gravité de cette situation qui est assez fréquente, est liée à l'éventualité, au risque, d'une incorporation du deuil bien réel du parent déprimé.
Pourquoi risque d'incorporation ? Parce que ce qui vient d'être indiqué du processus précédent où se trouve prise la toute puissance de l'enfant, ses souhaits agressifs, à la fois sa crainte et son désir violent de voir les parents s'éloigner, sa valeur ou sa séduction enfin reconnues dans un terrain devenu libre, partie du leurre de l'efnant devant ses parents. Jeu de leurre dont Lacan a montré à quel point il est essentiel dans le processus d'articulation entre l'enfant, la mère et le phallus. Leurre de l'être, l'enfant leurre sa mère en lui faisant croire qu'il l'est, le phallus ; leurre de l'avoir : l'enfant se leurre lui-même en imaginant qu'il l'a. Certes c'est ce jeu qui vient articuler le phallus imaginaire au phallus qui donne accès au symbolique dans la mesure où c'est par lui que se trouve transmise la lignée des générations. Et cette articulation est précisément mise à mal dans le réel, et aussi dans l'imaginaire, par la séparation des parents jusqu'à ce qu'elle soit sanctionnée dans le symbolique. Séparation des parents qui vient en somme diviser le Nom du Père.
En somme, ce qui a été jusqu'ici rapidement décrit dans cette clinique, pour imaginaire que ce soit, aboutit à mettre en cause ce que la fonction des parents, ce que la fonction de la famille a de normatif, c'est-à-dire de phallique. C'est une question que nous avons essayé de mettre en place avec G. Balbo : ce côté phallique de la fonction. La fonction est phallique parce qu'elle fonctionne, du fait qu'elle fonctionne.
Ce qui est intéressant dans cet exemple des états dépressifs des enfants dont les parents se séparent, c'est que justement on assiste à ce transfert, au déplacement de ce qui fait ordre d'une fonction du côté de la famille, à quelque chose de l'ordre d'une fonction qui vient à être perturbée dans son fonctionnement chez l'nefant. En somme il s'agit de la mise en cause ce que la fonction des parents a de normatif, ce que leur parole a de crédible, ce que leur présence de couple a d'organisatrice. C'est cette fonction qu'a perverti l'excès de fonctionnement du couple vers le hors-limite. Ce en quoi cette fonction familiale était introjectée comme bonne, devient précaire, discutable. C'est le mauvais qui va devoir être rejeté, évacué du côté de la pulsion de mort. Et c'est souvent sur la fonction même de dévoration, que vient se porter le dévoiement du fonctionnement familial, sur la fonction d'avaler. Il y a là quelque chose que l'enfant ne peut avaler, a du mal à avaler. Je vous propose de faire l'hypothèse qu'il y a une équivalence logique entre la reprise illusoire de la maîtrise de ce fonctionnement familial perverti, " je peux les empêcher de se séparer ", et ce que constitue la bascule fonctionnelle de l'anorexie, à savoir : " je ne peux pas avaler, je vomis. " Cette bascule fonctionnelle de l'anorexie s'opère dans le même destin symétrique de perversion fonctionnelle ; le vomissement vient rétablir la maîtrise par cette inversion physiologique elle-même. A partir du moment où je vomis, je maîtrise le temps automatique de la déglutition , qui m'échappe, en temps ordinaire. C'est en somme le reflet, le déplacement, la mise en jeu symétrique de cette perturbation d'une fonction, de cette déviation d'une fonction, de son inversion à proprement parler qui est le pendant de la maîtrise perdue par l'enfant (" je peux les garder ensemble "). Quand au corps de l'enfant, dans l'anorexie liée à la dépression de la séparation des parents, il devient un ex-voto au martyre, du père ou de la mère, une couronne mortuaire sur le cénotaphe de leur amour, de la famille, du couple, etc., idéalisés.
Certes, je crois qu'il est licite de mettre l'accent sur ce symptôme parce qu'on le rencontre fréquemment, mais je propose que nous envisagions aussi un processus parallèle qui intéresserait d'autres fonctions, d'autres fonctionnements. Sur ce point je vous propoe un bout de clinique qui date d'il y a quelques jours. C'est une mère qui me téléphone et qui me dit : " Je voudrais vous amener mes trois enfants. " Je trouve que c'est beaucoup et je lui dis : " Mais venez donc toute seule. " Elle m'explique que son mari l'a quittée, est parti dans un pays étranger vivre avec une riche héritière. Elle se trouve avec les trois enfants dans une position qui, comme elle dit, l'injurie et la blesse. Elle a un garçon de 14 ans : " il me traîne dans la boue, il me dit que je suis nulle, que je suis devenue moche, que ça ne l'étonne pas qu'il soit parti " ; un enfant de 8 ans égaré, " il oublie tout, il prend la nuit pour le jour, il ne sait plus ce qu'il fait en classe ; sa maîtresse m'a téléphoné pour me dire : il est exclu, il s'exclue lui-même ; il a des tics ". Celui de 4 ans ne peut plus avaler une bouchée depuis 10 jours.
Je lui demande ce qu'elle leur a apris au sujet de cette séparation. Elle me tient un propos tout à fait caractéristique de la dissociation entre le savoir et la connaissance. Elle me dit : " ils ne savent rien. " Je lui dis : " Comment ils ne savent rien ? "
" Evidemment ils connaissent la femme puisqu'ils sont allés chez elle à trois ou quatre reprises, ils la connaissent, mais à mon avis, leur père ne leur a rien dit. " J'insiste un peu sur le fait qu'il faudrait peut-être dire quelque chose quand l'occasion se présentera et qu'elle revienne me voir quand elle le jugera opportun dans les jours qui viennent. Au bout de huit jours elle revient et me dit qu'elle n'a pas pu le dire au dernier, parce qu'il n'a que 4 ans, mais elle pense que celui de 8 ans à qui elle l'a dit, lui en a parlé car il mange normalement depuis 4 jours. Elle l'a dit à celui de 14 ans : " c'est devenu un agneau. " Quant à celui de 8 ans " il est retombé sur ses pieds, il est très soulagé ".
La question du renversement des fonctions là s'est trouvé réglée après que les choses aient été dites. Je trouve que c'est assez intéressant finalement, de constater que ce en quoi la fonction de la famille prend ses assises dans la loi phallique et dans la loi tout court, se trouvant mis en question et finalement perverti par la séparation des parents, entraîne du côté des fonctions de dévoration, de la fonction de précision temporo-spatiale et dans la fonction motrice pour parler de ces trois enfants, ce renversement symétrique.
La question de ce transfert d'une fonction à l'autre, c'est cela que je voulais souligner auprès de vous. Finalement s'agit-il là d'un processus comparable à ce qui se passe dans le refoulement ? En effet, le refoulement freudien s'étend de proche en proche, de représentation en représentation, de fonction de représentation en fonction de représentation. Comme il nous le dit : " le refoulé préalable se trouve en mesure d'accueillir ce qui est repoussé par le conscient ". (Dans le chapitre sur le refoulement p. 191 du tome 13 des nouvelles traductions des PUF)
Ce refoulé préalable, qu'est-il exactement ? Je trouve que c'est assez intéressant de se souvenir qu'en effet, pour Freud, il faut qu'il y ait un refoulé pour accueillir ce qui est repoussé par le conscient. Comme si ce que repousse le conscient ne pouvait pas, en quelque sorte, arriver dans un lieu où il n'y aurait pas déjà du refoulé. C'est là je crois un des ressorts de cette mise en place du refoulement primordial tellement énigmatique chez Freud.
Qu'est-ce que c'est ce refoulé préalable ? La question soulevée par ces renversements de fonctions me paraît de nature à insister peut-être sur un point que nous avions un peu investigué l'année dernière, qui était le passage de la Chose à l'objet, c'est-à-dire du support de la Chose, sur lequel vient s'inscrire le signifiant. Je pense que, pour qu'une motion quelconque, une représentation, un affect soit repoussé du conscient vers l'inconscient, pour parler comme Freud, il est nécessaire, pour que ce signifiant de la représentation vienne s'inscrire, que la Chose ait été soulevée de son support, c'est-à-dire qu'il y ait un refoulé préalable. C'est le support de la Chose qui me paraît être le plus congruent à représenter, à tenir lieu, de cette formule " le refoulé préalable ". Que la fonction puisse, d'une manière que j'ai essayé d'esquisser, de façon symétrique, se renverser en passant par exemple, de ce qu'il en est de la fonction de la famille et de ce en quoi elle est phallique, à l'inversion de la fonction de dévoration dans l'anorexie tant que le savoir n'a pas permis d'articuler quelque chose qui a à faire avec un signifiant, c'est la question que je me pose et que je vous pose par la même occasion, en donnant comme prolongement à ce que je suis en train de dire une phrase de Freud dans le même article et à peu près au même endroit qui est la suivante : " La part représentation de la Repräsentanz - c'est-à-dire de la fonction de représentation - si elle est refoulée avec succès, cela se traduit par une formation de substitut ou de symptôme. "
Je pense que l'inscription du signifiant sur le support de la Chose (le refoulé préalable) nous permet peut-être d'éclairer un peu cette position de Freud du côté de la représentation qui ne s'est jamais contenté de dire représentation mais qui a toujours accolé à la représentation la fonction de la représentation. Autrement dit, pour prendre le vocabulaire que je vous propose parallèlement, il ne parle pas que du fonctionnement de la fonction de représentation qui est la représentation, mais il parle aussi de la fonction. Le renversement de la fonction de représentation peut semble-t-il être mis en oeuvre exactement au même titre que le renversement de la fonction de dévoration dans l'anorexie par exemple.
De sorte que ce transfert d'une fonction à l'autre supposerait de mettre en place une prise du signifiant, non pas seulement en ce qu'il permet de discriminer des phomènes, c'est-à-dire d'être sonore, mais aussi en ce qu'il permet l'inscription signifiante qui se fait par le passage par le corps propre.
Premièrement, le sonore. Je voudrais simplement (parce que je n'ai pas le temps de tout faire) vous rappeler ce qui se passe chez le petit Hans quand il se trouve en mesure de discriminer dans la phonétique, dans le sonore ce qu'il en est de son érection, ce qu'il en est de la mobilisation de son corps du côté de la jouissance, celle-ci apparaissant comme hors corps. L'érection étant en quelque sorte indépendante de son propre corps. C'est elle qu'il vient articuler au phonème qu'il emploie, sur lequel J. Périn a fait un article qui est d'ailleurs fort intéressant : la première qualité du signifiant est donc d'articuler une fonction à du sonore.
Deuxième qualité du signifiant sur laquelle je voudrais insister un peu parce qu'elle est moins précisémment envisagée que la précédente : il s'agit de cette particularité du signifiant d'être fondée sur une discrimination, un écart dans l'articulation phonétique, le passage par le corps propre de cette différence d'un signifiant à un autre. Ce qui soulève la question de la parole et de la phonation, dans leur dialectique avec ce qui est hors corps et ce qui est jouissance autre. Cette parole et cette phonation passent par la source fonctionnelle de la parole : elles sont articulées par les lèvres, par le larynx, par les joues, etc., par la respiration. Source fonctionnelle inscrite dans le corps et lieu de la fonction, qui a une loi intangible : de fait - et dans l'articulation c'est particulièrement net -, je ne peux pas articuler b, d, t, sans poser ma langue, ma mâchoire,etc., dans des points d'articulation absolument précis ; c'est ce en quoi la fonction est phallique. Et la jouissance de l'articulation est donc celle de la loi qui fait que les points d'articulation sont ordonnés. Comme dans le bien dire, c'est le bien articuler. Cette jouissance phallique dans la fonction risque sans cesse, justement parce qu'elle est ancrée dans le corps, par le passage de cette articulation dans le corps risque sans cesse d'être débordée par une jouissance qui n'est pas phallique, qui est la jouissance autre. Celle-ci se situe à l'articulation entre le corps et le réel. De sorte que risque de s'instaurer une compétition entre la jouissance phallique hors corps, qui est celle de la fonction, et a à faire avec la loi, et ce qui, dans l'articulation elle-même, dans l'action de parler, de chanter, etc., est une jouissance qui est une jouissance autre, qui va mettre en jeu non plus la fonction mais le corps dans un débordement dont un exemple est la glossolalie.
De sorte que c'est par ce passage par le corps et le risque de débordement par la jouissance autre que le signifiant peut venir corrompre la fonction et donc l'organe. Tel serait " ce refoulé préalable " dans son inscription signifiante du côté du corps, et non pas du côté de la fonction. Le signifiant peut venir déborder cette fonction, peut venir la pervertir, ce en quoi en somme le symbolique peut venir pervertir la fonction. Est-ce là ce que Freud appelle l'affect, le quantum d'affect ? Qui n'est pas comme vous le savez l'objet de refoulement.
Est-ce précisément que ce refoulement ne portant que sur la fonction épargnerait justement ce en quoi le signifiant est inscrit dans le corps, articulé à la jouissance autre ? Ce serait là une idée, un concept que nous pourrions rapprocher de celui d'affect, dans la mesure où précisément le refoulement ne vient pas l'intéresser.
