Théorie psychanalytique

 
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Quand l'usage de la règle fondamentale fait défaut

Auteur : Fanny Beckouche 06/04/1994

Bibliographies Notes

La règle fondamentale est de mise dans la cure analytique. Elle s'énonce au moment de la mise en place du contrat. Freud la précise dans l'article Le début du traitement (p 94 de la technique psychanalytique).

Je cite : " une chose encore avant que vous commenciez. Votre récit doit différer, sur un point, d'une conversation ordinaire. Tandis que vous cherchez généralement, comme il se doit, à ne pas perdre le fil de votre récit et à éliminer toutes les pensées, toutes les idées secondaires qui gêneraient votre exposé et qui vous feraient remonter au déluge, en analyse vous procéderez autrement. Vous allez observer que, pendant votre récit, diverses idées vont surgir, des idées que vous voudriez bien rejeter parce qu'elles ont passé par le crible de votre critique... Ne cédez pas à cette critique et parlez malgré tout, même quand vous répugnez à le faire ou justement à cause de celà. Vous verrez et comprendrez plus tard pourquoi je vous impose cette règle, la seule d'ailleurs que vous deviez suivre. "

Lacan ne dit pas autrement dans La direction de la cure. (p 586 des Écrits) :

" Elle consiste d'abord à faire appliquer par le sujet la règle analytique... "

plus loin, toujours dans les Écrits (p 616 ) :

" L'analyste est l'homme à qui l'on parle et à qui l'on parle librement. Il est là pour ça. Qu'est-ce que cela veut dire ?...Le sujet invité à parler dans l'analyse ne montre pas dans ce qu'il dit, à vrai dire, une liberté bien grande. Non pas qu'il soit enchaîné par la rigueur de ses associations : sans doute elles l'oppriment, mais c'est plutôt qu'elles débouchent sur une libre parole, sur une parole pleine qui lui serait pénible."

Mais c'est déjà parler de ce qui empêche un patient d'accéder à une parole libre, ce qui ne peut être dissocié de celui à qui elle s'adresse, de l'analyste.

Et je ne voyais pas comment Melle G., la patiente dont je vais vous parler, allait bien pouvoir faire une analyse puisque cette règle d'or, elle ne l'appliquait pas. C'était pour moi un obstacle majeur, attachée que j'étais au fait que seule cette règle permettait une ouverture sur son inconscient, l'apparition d'une énonciation, de cette deuxième chaîne signifiante dont la tendance à déranger le discours courant signe l'échec du refoulement et l'insistance du désir à être reconnu.

J'attendais donc que ma patiente se mette à associer. Cette règle me faisait défaut autant qu'à elle, au point que dans un premier temps, j'ai fini par me dire qu'elle ne faisait pas une analyse, me demandant quand elle voudrait bien s'y mettre surtout que je lui avais clairement précisé cette règle. Melle G., elle, ne l'entendait pas de cette oreille et continuait patiemment de venir à ses séances.

Je vous parlerai d'abord du déroulement des séances, puis des symptômes de la patiente pour revenir sur ma place dans le transfert.

Lorsque Melle G. a commencé sa cure, les séances se déroulaient de façon stéréotypées :

cinq minutes de silence, puis la séance commençait attachée à la précédente par un " la dernière foi j'avais dit que...". Elle est restée un fois silencieuse tout le temps de sa séance parce qu'elle avait été absente à la séance précédente, donc rien à dire à la séance d'après, comme si les séances étaient enchaînées l'une à l'autre. Elle aborde un thème par séance, son discours est clair, sans ratés d'aucun ordre, (lapsus, néologismes ou erreurs syntaxiques). Elle parle au passé simple ou à l'imparfait, me livrant les associations qu'elle a faites entre les séances. Simplement parfois son discours s'interrompt et il y a un blanc, seul moment où se crée un écart entre ses pensées et son discours en tant qu'absent.

Par moment aussi son discours se fait plus hésitant, elle est moins sûre de ce qu'elle dit, ce qui donne une sorte de bégaiement : " Je, je crois que... Je me demande si, si " de redoublement du je dont Lacan a défini le sens dans la deuxième leçon de son séminaire Le désir et son interprétation. " Je De l'énoncé et je De l'énonciation, présents dans cette phrase "je le dis et je le répète", articulés dans le graphe du désir dont le but, dit-il, est de montrer les rapports du sujet parlant avec le signifiant. "

Tous ses propos sont en rapport avec ses symptômes, non sans pertinence, ce qui m'a particulièrement gênée. Elle se remémore les souvenirs et différents moments de son histoire, les relie à ses symptômes et c'est vrai que ça donne un sens à tout l'édifice, d'ailleurs elle souffre moins, certains symptômes ayant disparu.

Bref cette patiente parle juste, parle vrai, tant et si bien qu'il n'y aurait plus à chercher du côté de l'énonciation, l'énoncé se suffirait à lui-même, plus besoin de mise à l'épreuve de son inconscient .

Quant au sujet de cet inconscient, ce sujet barré, présent dans la coupure du discours, pourquoi ne doit-il jamais se faire entendre, pourquoi n'est-il jamais engagé dans cet ensemble de significations ?

J'ai donc commencé par essayer de lui faire appliquer la règle, à interroger ses silences : " dites à quoi vous pensez " ; mais rien d'autre ne venait qu'une suite aux propos qu'elle avait précédemment tenus.

Quant à relever certains signifiants, à essayer d'introduire la patiente à l'ambiguïté de son discours, ça a plutôt eu des effets contraires aux effets recherchés ; c'est-à-dire que la patiente réorientait ses propos selon la nouvelle signification entendue comme si une nouvelle vérité s'offrait à elle qu'elle tenait enfin, ou alors ça restait lettre morte ; nous étions loin de ce que Lacan préconise dans Fonction et champ de la parole et du langage (p. 251 des Écrits) :

Trop préoccupée par les effets attendus de cette fameuse règle, attachée au signifiant avant tout, je méconnaissais l'importance de ce que la mise en jeu de la règle signifiait quant à la place du sujet, à ses rapports avec le grand autre, tout ce que je ne pouvais saisir qu'à me pencher un tant soit peu sur le transfert et sur la place que j'occupais pour ma patiente

Quelle valeur pouvait bien avoir ce sujet supposé savoir mis en place dans la cure, pourquoi ce savoir supposé à l'analyste ne devait en aucun cas être interrogé par Melle G.?

Au cours du premier entretien, elle pose en quelques phrases l'essentiel de ses symptômes, ce pourquoi elle demande à faire une cure. Entre pensées obsédantes, phobies, problèmes de poids, aucune étiquette diagnostique ne s'impose.

Premier symptôme : Elle se plaint d'être angoissée par l'idée suivante : elle a peur d'apprendre la mort d'un proche et de ne pas savoir qu'il était mort alors que les autres le savent. Ce qui compte c'est la culpabilité qu'elle ressent de ne pas le savoir alors que les autres le savent. Elle a surtout éprouvé cette pensée au sujet du petit ami qu'elle avait au début de sa cure.

Que dire de ce symptôme :

qu'il commence seulement à être un peu moins énigmatique

qu'il s'est éclairé dans le transfert

qu'il désigne ce qui soutient la parole de la patiente.

Il met en scène trois termes : elle, un proche mort, et les autres. Un chiffre trois qui se retrouve tout le temps, et d'abord dans l'enchaînement des générations : elle a deux soeurs, sa mère a deux soeurs, sa grand-mère a aussi deux soeurs. Elle conclut d'ailleurs son premier entretien en disant que son affaire " c'est une affaire de femmes ".

Plusieurs explications apparaissent autour de ce symptôme qui met en jeu cette question du savoir : savoir du grand Autre auquel elle reste aliénée, savoir en tant qu'il inscrit une différence entre les êtres.

Tout d'abord une explication au sujet de la mort de cette grand-mère maternelle :

Cette grand-mère maternelle a vécu avec eux et Melle G. lui était très attachée. Elle avait huit ans quand elle est morte mais le matin de sa mort, son père l'a emmenée à l'école sans rien lui dire, alors qu'elle avait deviné le drame." Il était blanc comme un linge, il ne disait rien, je savais bien pourquoi . " Elle ne le questionne pas, elle le sent fragile. Ici on retrouve la structure de son symptôme : il y a un mort, elle qui le sait sans y être autorisée, ses parents qui ne savent pas qu'elle sait.

Par rapport à son symptôme, les rôles sont ici inversés mais est présent un temps où elle sait et ses parents non, quant à la grand-mère, elle joue le rôle du mort.

C'est sa mère à la sortie de l'école, qui leur a annoncé la nouvelle. " La tête de ma mère, c'était un véritable scandale. " Sa mère lui est parue soulagée d'une mort qui mettait un terme à une longue maladie, empêchant Melle G. d'exprimer son chagrin. Elle dit alors qu'en signe de protestation, elle n'a rien mangé pendant plusieurs jours. C'est un point essentiel : sa mère, pas question de la contredire. Sa toute-puissance ne peut être entamée par un différent, quel qu'il soit. Or c'est de cette toute-puissance que l'enfant doit se défaire, accepter que ses parents ne sachent pas tout, qu'ils soient castrés symboliquement, troués par un savoir qui leur échappe.

Autre symptôme, qui illustre la place que Melle G. assigne à cette mère et qui renvoie aussi à cette pensée angoissante : la phobie des microbes. Melle G. craint beaucoup les microbes, infections en tout genre. Les microbes entrent par la bouche ou par les organes génitaux.Elle parle de ces craintes en les associant à la phobie maternelle : elle m'explique un jour sa crainte d'avoir attrapé une cystite, sa mère lui ayant toujours dit que les rapports sexuels favorisaient cela. Elle est tellement sûre que cette peur lui vient de sa mère qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter puisqu'il s'agit de la phobie maternelle, elle n'est sûrement pas infectée. Mais enfin, elle va quand même se faire faire des prélèvements. Et alors là, sa surprise est totale : elle a une cystite.

Les angines aussi lui très peur, elles sont pour elle une menace de mort: Elles ont une place particulière dans la famille maternelle puisqu'une des soeurs de la grand-mère maternelle est morte des complications d'une angine et que Melle G. ayant eu une angine vers l'âge de sept ans, sa mère lui avait interdit d'en parler à sa grand-mère qui vivait alors avec eux et qui était très malade."Ma mère me disait que si je parlais de ça à ma grand-mère, je risquais de la tuer, à cause du souvenir de sa soeur morte."

Melle G. a cru sa mère et respecté son interdiction de parler pour protéger ce troisième terme, la grand-mère qui ne doit pas savoir.Si sa mère lui demande aujourd'hui de respecter un secret, elle le fait même si elle est contre ; elle dit que c'est "sans appel".

Mais chose étrange, une fois ce souvenir évoqué en séance, une fois dite son agressivité à l'égard de sa mère, voilà que la patiente envisage d'aller sur la tombe de sa grand-mère maternelle pour lui dire son secret, pour, dit-elle, se débarrasser définitivement de cette interdiction.

Seulement elle se dit que ça ne sert plus à rien, puisque sa grand-mère est morte. Ça me paraissait complètement absurde, et il m'a fallu un certain temps avant de penser que peut-être c'était le savoir qu'elle possédait qui venait inscrire une différence et que cette différence s'évanouissait si sa grand-mère savait la même chose qu'elle. Elles seraient à égalité devant la mère. Or ce qui angoisse Melle G.dans son symptôme, c'est cette différence, ceux qui savent, ceux qui ne savent pas, instaurée par un mort entre elles et les autres amis du mort. Elle règle son désir sur le désir maternel et celui-ci, au lieu d'être ordonné, vectorisé par un mari en bonne place, est sans cesse occupé ailleurs.

Car la mère de Melle G. est une femme déprimée, malheureuse en ménage, angoissée par les maladies ou autres catastrophes qui pourraient toucher les membres de la famille, c'est-à-dire la grand-mère, mais aussi les soeurs. Donc pas moyen pour Melle G. d'être tranquille et de venir symboliser toute seule dans le regard maternel le phallus, sans être immédiatement liée à un autre objet par une parole de la mère, entre autres à ses soeurs.

Ce qui entraîne ce montage fantasmatique particulier, où Melle G. doit maintenir le gage qu'elle maîtrise le désir maternel qu'elle vaut autant que l'autre auquel sa mère se réfère toujours dans sa parole. Il devient ,du fait de cette multiplicité des images très difficile de s'y retrouver dans ces générations avec toutes ces femmes que Melle G. ne nomme jamais par leur prénom mais toujours par la place qu'elles ont par rapport à elle : " Ma petite soeur, ma grande soeur, la mère de ma mère et ainsi de suite " toutes sont identiques, rivales, comme sont venus le confirmer les rêves de jalousie faits par Melle G. au moment où sa petite soeur a été enceinte.

Melle G. vient elle-même cet été d'avoir une fille prénommée Emma. Elle pose aujourd'hui cette question : comment faire pour que ça ne se transmette pas, ce qu'elle explique ainsi : il ne faut pas que les enfants soient pris dans des secrets comme elle l'a été, ce qui l'a fait tant souffrir. A la naissance de son enfant, elle a décidé de tout noter dans un carnet de façon à ce que sa fille puisse disposer de tous les souvenirs et qu'elles puissent en discuter.Mais là où ça cloche, c'est qu'elle a réalisé qu'au début, elle notait toutes les heures des tétées ce qui ne lui paraît pas très passionnant et elle dit : " Des fois je ne notais pas tout de suite et je ne me souvenais pas ; ça me mettait mal à l'aise, je n'aime pas qu'il y ait un trou. " Elle a d'ailleurs été " folle de rage ", ce sont ses mots, parce qu'à l'évocation de leur mariage, son mari ne se souvenait plus qu'elle était enceinte avant le mariage, qu'ils le savaient tous les deux. Et elle a eu peur que ça puisse être oublié.En fait d'oubli, il s'agit bien d'un souvenir refoulé par son mari.

A ma demande, elle s'explique un peu plus sur la question et trouve la métaphore suivante : " c'est comme si ma tête c'était une boîte noire avec mes souvenirs ; moi je n'ai que mes souvenirs dedans, personne ne m'a rien dit ; elle, elle aura mes souvenirs et les siens. "

Enfant, elle n'osait pas poser de questions, alors si tout est écrit, si rien n'est oublié, il n'y aura plus rien à demander, plus d'erreur possible. Pas question de refouler quoi que ce soit ; ce qui est combattu, c'est ce savoir inconscient, celui qui troue le grand Autre et qui fait énigme à l'enfant à partir du moment où il réalise que ce qui lui tient lieu de grand Autre, c'est-à-dire la mère, ne sait pas tout.

Comment pourra-t-elle sortir de cette impasse où la met la castration maternelle autrement qu'avec son symptôme comme seule réponse, réponse pour le moins défaillante puisque l'angoisse n'est pas loin ?

Un autre symptôme qui s'articule autour du signifiant " bouffon " devrait lui permettre d'avancer car il met en question son père dans la fonction qu'il ne soutient pas, celle d'être l'agent de la castration pour Melle G.

De quoi se plaint-elle ?

" J'en ai marre de faire le bouffon, de devoir jouer le jeu,de faire le clown. " Ce signifiant " bouffon ", présent d'emblée dans l'énoncé, m'a frappée par son caractère surdéterminé. Du côté de la signification du mot, c'est-à-dire celui qui est chargé de faire rire, un personnage de théâtre, celui aussi qui est l'objet de moqueries. La patiente le sait mais elle ignore que ce trait est commun à son père et à elle, et pourquoi elle le partage avec lui. Elle passe pour parler de ce père par le discours maternel sans donner son avis sur la question. Elle dit de cet homme qu'il a toujours été dévalorisé par sa femme, de santé fragile, - il a eu une encéphalite étant petit -, on craint pour sa santé mentale, surtout avec ses crises de colère, peut-être pourrait-il devenir fou et partir.

Socialement, il est de condition inférieure à sa femme qui est directrice d'un établissement scolaire. Il est actuellement au chômage. Tous les hommes de la lignée paternelle sont fragiles : un oncle fou qui mène une vie végétative et marginale ; il ne donne pas souvent de nouvelles, on est pas toujours sûr qu'il soit vivant, en plus, il aurait eu un comportement incestueux avec la soeur aînée de Melle G.qui ne veut plus en entendre parler. Des cousins instables, alcooliques.

L'homme de la famille, c'est le grand-père maternel que sa mère admire : " ma mère dit que c'est lui qui tenait sa femme et ses trois filles à bout de bras ; elle est très fière de lui. "

L'autre homme admiré, c'est un médecin dont elle était amoureuse avant d'épouser son mari.

Autre facette de ce " bouffon ", il comprend le mot bouffe, signifiant refoulé qui réapparaît doublement :

Premièrement dans un symptôme : Melle G. a des problèmes de poids, elle dit qu'elle est trop grosse.

Deuxièmement, " gros " constitue la première partie de son nom propre. Ça pourrait se découper comme ça : " quand on bouffe, on est gros. "

Un si joli signifiant, je me demandais comment elle découvrirait toutes ses implications, surtout qu'il était lié au nom propre. Le poids, Melle G. dit que c'est depuis l'enfance.Un jour, un médecin a dit à sa mère qu'elle était trop grosse et depuis les régimes se sont succédés. A ma question pourquoi acceptait-elle de maigrir, elle répond que c'était pour faire plaisir à sa mère. Sa surcharge pondérale réelle lui créait des douleurs au dos qu'elle accentuait auprès de sa mère pour la monopoliser. Un jour qu'elle me parle du poids qu'elle voudrait perdre parce qu'elle a pris 20 kg. pendant sa grossesse, elle me dit : " C'est dur de maigrir en mangeant . "

C'est ainsi que j'apprend que pour maigrir le plus vite possible, elle ne mange plus du tout pendant plusieurs jours, ce qu'elle ne peut en ce moment pas faire car elle allaite son enfant. De toutes façons, elle n'effacera pas ce signifiant " gros " en perdant du poids.

Voilà comment elle a mis ce signifiant à l'oeuvre et c'est ça qui est intéressant, ce n'est pas seulement qu'elle en prenne conscience, c'est comment ça s'est énoncé.Et ça l'a été à partir d'une question que je lui ai posée alors qu'elle me parlait de son poids et que sa parole était suspendue dans un de ses silences :

" - Votre mère a-t-elle des problèmes de poids ?

- Non, dit-elle, elle est très mince... "

Puis elle dit cette chose : " ma mère, elle a la phobie des sujets gros." Je ne peux pas vous dire les termes exacts parce que ça reviendrait à vous dire son nom, mais c'est tout simplement comme si elle s'appelait " Grosujet ". Elle développe alors le fait que sa mère enquiquine son père et tous les membres de sa famille de son père en leur disant qu'ils mangent trop, ça la dégoûte, ces sujets gros.

Sa séance s'est terminée sur ma question : " - Quel est votre nom de jeune fille ?

- "Grosujet" pourquoi ? "

A la séance suivante elle me dit : " Je sais pourquoi vous m'avez posé cette question, c'est parce que j'ai dit que ma mère avait la phobie des sujets gros ; mais ça j'ai l'impression de le savoir déjà, ça m'avance sans m'avancer. "

Effectivement elle n'articule pas son état de gros au discours maternel, ni au signifiant paternel. Simplement il se présente pour la première fois dans son discours d'une façon déplacée, à partir de ma question concernant sa mère. Elle l'a abordé à partir du discours de son père d'une autre façon. Elle raconte qu'un jour de réunion familiale, son père avait dit à propos d'un membre de sa famille : " ça, on ne peut pas se tromper, c'est une "Grosujet". " Elle n'a pas osé lui demander ce que ça signifiait, comment ça se reconnaissait, une Grosujet, " ça serait venu comme un cheveu sur la soupe. " Elle ne peut pas questionner son père.

Le registre du sexuel reste quasiment absent de son discours ; peut-être parce que sa présence nécessiterait la mise en jeu du quatrième terme, le phallus circulant alors non pas dans un registre imaginaire entre elle et un petit autre dans le regard maternel mais dans un registre symbolique impliquant la castration maternelle dans une référence au nom du père.

A partir de tout ça, rien d'étonnant à ce que le sujet supposé savoir auquel la patiente s'adresse dans sa cure doive n'être dérangé à aucun prix, ne doive pas se faire entendre, ne doive pas être questionné. L'analyste, c'est aussi bien le mort de son symptôme, que la mère divinement vénérée, que le petit autre dont elle ne doit pas être différente.

Une fois le contrat analytique passé, elle en a respecté les règles au-delà de ce que j'aurais pu attendre .

Par exemple, ayant accouché cet été, elle me téléphone le lendemain de son accouchement pour me dire que tout s'est bien passé, qu'elle ne pense pas pouvoir venir à sa prochaine séance mais à la suivante sûrement. Elle vient effectivement comme elle l'avait prévu, c'est-à-dire une semaine après son accouchement et alors qu'elle allaite son enfant ; elle paye sans discuter, sans rien dire, ses séances manquées. C'est une affaire réglée d'avance. Sa grossesse a succédé à la mienne, nous rendant pareilles, dans une visée possible uniquement dans le registre de l'imaginaire, registre du regard sans paroles, mais non pas sans pensées.

Elle ne me questionne jamais, ne fait aucun commentaire sur la situation analytique. Si elle vient parler, c'est pour éviter que ne se répète entre elle et sa fille ce qui s'est passé dans les trois générations précédentes. Ce qu'elle me demande, c'est de faire arrêt en l'écoutant, arrêt à sa toute-puissance de mère. Ses sentiments à mon égard restent voilés dans une distance respectueuse, silencieuse.

Que ressort-il de ce cas clinique à partir de cette question de départ concernant la règle fondamentale ? D'abord qu'il n'est pas toujours très simple d'introduire un patient à la fonction signifiante de son discours, surtout si ce qui prévaut chez l'analyste, c'est une position de principe. Dans ce cas, la patiente a été heureusement déterminée à poursuivre sa cure, malgré mon insistance à vouloir lui faire appliquer cette règle. Ça aurait pu avoir les effets décourageants chez elle, comme d'ailleurs chez moi, d'un idéal non respecté.

L'obstacle principal est ici chez l'analyste.

Ensuite, c'est sûrement une règle impossible à respecter, simplement parce que ce qui soutient le discours est le manque et qu'à le rencontrer on ne peut que se taire.La limite ne dépend donc pas d'une quelconque bonne volonté, mais de la structure de celui qui parle. La façon dont chaque analysant met en oeuvre cette règle constitue un indice plus ou moins apparent de sa structure.

C'est peut-être ici un indice plus parlant que de s'appuyer sur les symptômes présentés par Melle G. pour essayer de définir un type clinique particulier. Si nous évoquons la phobie, que dire de cette crainte des microbes, qui n'entraîne chez la patiente aucune conduite d'évitement ou de phobie du contact ; ce n'est pas l'espace qui est photogène, rien ne se matérialise dans le champ du regard qui provoque l'angoisse.

Peut-on pourtant éliminer une organisation phobique sachant que pour éviter d'être dévorée par les paroles maternelles, par les microbes, elle se soutient d'un petit autre que l'on retrouve à chaque point de son discours, maintenant un écart .

Que dire aussi de cette pensée angoissante qui dit cette peur de l'ignorance, qui n'a pas le caractère intrusif de la pensée obsessionnelle contre laquelle le sujet lutte ? Elle n'entraîne aucun rituel particulier, de même qu'il n'y a aucun rituel de lavage qui viendrait débarrasser Melle G. de son obsession des microbes, aucune action compulsionnelle. Aucun doute ne vient envahir sa pensée.

Bien sûr il y a cette mise à l'écart de ce qui pourrait déranger, ce maintien d'un ordre, ce perfectionisme, mais dans une tentative de réaliser la demande maternelle, comme pour prévenir toute défaillance de son côté.

En quoi le diagnostic de névrose obsessionnelle peut-il être retenu ?

Aucun diagnostic arrêté ne permet de se soutenir pour conduire la cure de cette patiente.

C'est la question de la règle qui a fait appui et qui a permis une progression dans le travail de la cure. L'impossibilité pour cette patiente à appliquer la règle ne signifie pas qu'elle n'associe pas, mais que cette opération ne peut se faire en présence de l'analyste, et nécessite le recours à un troisième. C'est ce repérage de ce chiffre trois qui m'a servi de guide. Je ne crois pas qu'il est à entendre dans une triangulation oedipienne qui comprend quatre termes. Pour me parler, Melle G. introduit toujours le désir d'un autre : mère, soeur, mari. C'est de l'énoncer pour un autre qui lui permet de l'énoncer pour elle (cf. la naissance de son mari qui n'était pas le " bien venu ", peut-être comme elle ).

S'il n'y avait pas ce petit autre évoqué par la mère, auprès de qui rivaliser pour la combler, une brèche s'ouvrirait dans le désir maternel et donc sur ce dont elle pourrait manquer, avec le père dans la ligne de mire, mis en question dans le signifiant " bouffon ". Ce qui me permet d'interroger son discours peut-être autrement, en appuyant mes questions sur mes propres associations, c'est-à-dire en faisant valoir la présence de cette deuxième chaîne signifiante inconsciente qui fait que lorsqu'elle me parle, des questions lui reviennent dans un enchaînement qui lui échappe peut-être. Essayer de faire valoir la place d'où je lui parle plutôt que ce que je lui dis, de lui rendre sensible cette différence. En même temps c'est sur mes questions qu'elle s'appuie et que sa parole s'ouvre et se fait plus hardie, plus libre, que des signifiants apparaissent, des souvenirs qui n'étaient pas prévus au départ.

C'est ainsi qu'à partir d'une question sur sa mère dont elle ne parlait pas, elle a pu concernant son poids parler de la phobie maternelle des " Grosujet " et introduire ce signifiant dans ce qu'elle pense être le discours maternel. Non pas qu'il faille renoncer chez cette patiente à faire usage du signifiant, surtout avec cette affaire de bouffon et de nom propre.

Aucune signification ne saurait se passer du signifiant .Il faut en passer par là pour qu'il y ait analyse, sous peine de se cantonner aux explications qui n'ont jamais rien changé aux rapports que chacun entretient avec son symptôme. C'est cette mise en jeu de l'inconscient qui est problématique. Est-ce que la patiente arrivera à questionner la place qu'elle m'attribue dans la cure et donc la sienne propre ? Arrivera-t-elle à parler pour son propre compte, à accepter d'être menée par son inconscient pour en connaître les déterminants ?

Notes
Bibliographie