Quand j'entends le mot culture, je sors mon démocrate.
Auteur : Marc Nacht 07/01/2012
Quand j'entends le mot culture, je sors mon démocrate.
« La démocratie contre elle-même », tel était le titre du livre de Marcel Gauchet, qui en résumait la thèse applicable à l'évolution politique européenne. Le jeune et brillant Vicomte de Tocqueville n'avait-il déjà vu poindre pareil symptôme, celui d'un égalitarisme pouvant aboutir à une renonciation de la liberté aux Amériques ; égalitarisme préjudiciable aux idéaux aussi bien qu'aux développements de la toute nouvelle démocratie. Cette dernière perdrait sa force de par les développements égoïstes "d’un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté. » La suite écarta ce spectre évoqué par l'auteur de "La démocratie en Amérique" : la liberté d'entreprendre et la recherche du profit l'emportèrent, en tout cas jusqu'au débordement récent d'une plus value d'où le capitaliste lui-même s'absentait, les ordinateurs s'échangeant entre eux de fulgurantes jouissances. Vision ubuesque de l'emballement d'une machine à décerveler d'où jaillissent mille cris qui ne font pas une voix.
Mais Tocqueville ne pouvait se douter qu'un jour viendrait où ce serait les "forts" qui pour mieux attirer les "faibles" s'acharneraient à l'abandon de ce qui fait leur qualité, à savoir cette symbolisation active et partageable des refoulements qui font la Culture d'une civilisation. C'est ce qui est engagé par la direction de Science Po , supprimant l'épreuve de culture générale à l'entrée de l'IEP. Ce beau programme qui se voudrait sans doute le Monsieur Loyal de l'enseignement supérieur, viserait à "non pas mettre les étudiants au niveau des connaissances exigées (par la préparation au concours d'entrée) mais mettre les connaissances exigées au niveau des étudiants1.
" En arrière-plan de la posture "démocratique" d'un tel abandon, on peut voir que se profile un utilitarisme et "qu'il ne s'agit plus d'un avenir visant la dignité ni la perfection de soi , mais d'un design vendeur." comme l'écrit Charles Melman2.
Qu'aurait pensé Tocqueville aujourd'hui devant l'accentuation de la frilosité politique soumise aux effets de masse et au règne de l'image dont Charles Melman pointait dans son séminaire de 1987 que "L'objet propre au champ scopique organise un domaine qui est particulièrement réfractaire à toute mise en évidence de la castration3." ? Idem pour les effets véritablement inintégrables à la structuration œdipienne d'un dégorgement d’objets jaillissant des champs non bornés du virtuel où l'Imaginaire n'a plus prise sur un Réel qui fout le camp au fil d'un Symbolique évanescent que l'on nomme crédit.4
Le doux nom du "crédit" —que les mauvais esprits ont tendance à assimiler au surendettement— c'est le changement. Le "changement" changerait tout jusqu'à se payer la tête de la dette, fruit pourri des ordinateurs évaluants, obsédés par la solvabilité des crédités. N'est-ce-pas l'Autre de l'Autre que l'on viserait ainsi d'une incastrable invocation ?
Le Réel, dans le changement plein d'espouoire, le Réel si la multiplication des règlements vous le permet encore, c'est celui que chacun, chacune, voire les deux à la fois (Œdipe, c'est fini), se bricoleront.
Notes
1 - Cf. Science Po Paris ou l'inculture générale, Chantal Delsol et Jean-François Mattéi, Le Figaro du 4 janvier 2012.
2 - Saignant, La Célibataire N° 23, L'Enseignement en question, EDK, Hiver 2011.
3 - Une enquête chez Lacan, p. 209,Erès 2011.
4 - Ibidem. p.145. "Cette discordance entre le privé et le social constitue-elle ce que nous pourrions appeler le politique?"
