Qu'est-ce qu'un lieu ?
Auteur : Charles Melman 06/09/1997
Si j'ai suggéré comme sujet pour cet après-midi la question de ce qu'est un lieu, ce n'était aucunement pour embarrasser ou donner des devoirs de vacances à Jean-Pierre et Jean-Paul et les ennuyer avec une question dont ils ne pouvaient pas savoir de quelle manière personnellement elle pouvait me toucher mais c'était surtout pour nous amener ensemble à réfléchir sur ce qui fait la spécificité d'un lieu pour un analyste. Il ne suffit pas qu'un psychanalyste ait un lieu pour que celui-ci se trouve imprégné de quelque grâce qui ferait que ce serait de psychanalyse qu'on s'y entretiendrait. Donc soulever la question de savoir qu'est-ce qu'un lieu pour un psychanalyste c'est dire du même coup où se tient un psychanalyste ?
J'ai apprécié les remarques faites par Jean-Pierre et par Jean-Paul ; le seul reproche que je leur ferai c'est qu'ils ne soient pas partis de ce qui après tout constitue notre expérience c'est-à-dire la pathologie. Or la pathologie est évidemment très riche en tout ce qui concerne le rapport au lieu et je crois qu'elle est en mesure de nous éclairer sur ce que nous avons à entendre par là.
Cette pathologie, je ne vais pas vous en offrir des tartines. Je partirai de quelque chose qui fait plutôt partie de la psychopathologie de la vie quotidienne, de la façon dont parle une femme. C'est-à-dire la manière dont sa voix vient se poser ou ne pas se poser et où elle vient éventuellement donner à entendre que l'endroit d'où elle parle n'est pas forcément acquis, n'est pas forcément établi, stable, vérifié, pas forcément validé et que c'est un lieu qui peut sans cesse changer ou venir à disparaître, se briser. Ce rappel phénoménologique tout à fait banal nous illustre que le lieu d'où l'on parle, le lieu du dire est bien ce qui constitue pour chacun d'entre nous notre maison. Ce que la femme nous dit ainsi par sa manière de parler c'est, comme le dit Lacan dans ce séminaire que nous venons d'étudier, qu'elle n'est pas toute-phallique, autrement dit que sa voix donne à entendre qu'elle reste dans l'hésitation de la maîtrise qui l'autorise à parler et qui fera même qu'elle restera mutique, estimant qu'elle n'y a pas autorité, qu'il vaut mieux qu'elle se taise.
Donc c'est le lieu du dire pour chacun d'entre nous qui constitue son habitat. Quelle que soit ensuite la représentation que nous allons en donner dans l'espace parce que nous allons bien entendu en donner une représentation imaginaire qui sera la représentation dans l'espace ; représentation dans l'espace, la pièce par exemple, puisqu'un de nos amis pensait que c'était peut-être pour moi la question de la pièce, du lieu où l'on se trouve, laissons là le terme de lieu, l'endroit où l'on se trouve et dont toute la pathologie va nous montrer que c'est un endroit sans cesse menacé. C'est rarement paisible, tranquille, quels que soient les efforts que nous puissions dépenser pour nous y sentir tranquilles. C'est un lieu menacé par des influences diverses : d'abord par ce qui vient du grand Autre, c'est-à-dire par tout ce qui se présente comme voix d'autorité puisque c'est de l'Autre que nous parlons et que nous sommes toujours dans cette espèce de crainte que l'Autre ne vienne à couvrir notre voix, ne vienne nous annuler dans notre singularité. Donc cette disposition étrange qui nous lie au grand Autre et qui fait qu'il ne faudrait pas qu'il vienne à couvrir notre propre voix. Je ne vais pas m'attarder avec vous sur cette clinique, à peine pathologique, psychopathologie de la vie quotidienne telle que les bruits qui viennent de l'autre côté de la cloison, qui viennent de la rue ou qui viennent de là-haut ou d'en-bas sont susceptibles de provoquer dès lors qu'ils font irruption dans notre espace, ces réactions, je dirais, paranoïaques ordinaires.
Voilà un premier témoignage de la manière dont ce qui abrite notre lieu, le lieu du dire, dans le grand Autre, est exposé. Il est menacé par notre relation à autrui, parce que celle-ci est inévitablement agoniste, pas antagoniste mais conflictuelle ; il s'agit de savoir qui est le maître. C'est une question qui se trouvera éventuellement ouverte à chaque rencontre et c'est du même coup une rencontre menaçante puisque le lieu que ma parole habite et qui donc se réclame du même coup d'une appartenance phallique c'est le lieu où je me trouve supposé bien parce que ma parole s'autorise d'une référence phallique et m'autorise à parler en maître ; mais si dans la rencontre avec mon semblable il y a ce conflit qui met en cause mon confort subjectif, évidemment je peux en éprouver quelque malaise. C'est aussi une mise en cause de ma parole par le risque que l'objet, pas le semblant d'objet mais l'objet, ce que Lacan appelle l'objet a , sa rencontre, c'est-à-dire le fait que mon désir puisse venir à son terme, ne vienne annuler la place que j'occupe ; car la place que j'occupe dans le grand Autre n'est validée comme le montre la formule lacanienne du fantasme qu'à la condition que l'objet reste à distance, reste perdu. Si surgit dans mon champ phénoménal ce qui est mon objet, en tant que sujet je me trouve annulé.
Donc ce que nous pouvons légitimement appeler le lieu, et c'est quelque chose autour de quoi ont tourné Jean-Pierre et Jean-Paul, c'est jusqu'ici cette faille ouverte dans le grand Autre et où s'abrite notre subjectivité. L'une de vous l'a parfaitement évoquée. Cette faille est ainsi exposée de telle sorte que le mouvement de défense le plus ordinaire sera de faire référence aux ancêtres c'est-à-dire d'estimer que cette faille n'est pas seulement la mienne mais qu'elle a été ménagée pour moi dans le grand Autre par mes ancêtres ; j'y suis donc de plein droit et du même coup de pleine autorité.
Dans le mouvement de protestation qui s'ensuit ce n'est plus ma subjectivité que je défends mais c'est mon appartenance filiale, la place de mes ancêtres que dans le grand Autre je tiens ainsi à maintenir et à défendre dans la mesure où elle est liée à la perpétuation de l'ancêtre puisque, Jean-Pierre l'a dit d'une certaine façon, ce lieu est lié au sexué ; cette faille ouverte dans l'Autre a rapport le plus étroit du fait même de cette coupure avec le phallus et il s'agit là d'une instance transcendentale, trans-générations. Il ne nous appartient pas à nous, pas plus qu'à nos ancêtres ou à nos descendants ; notre " devoir " c'est d'avoir à le maintenir et à le transmettre. D'où la réaction nationale ou nationaliste comme étant le réflexe commun à l'occasion de tout ce que vous voudrez, pour venir affirmer la légitimité de ce lieu que j'habite dans le grand Autre ; car, chose étrange, j'ai sans cesse à essayer de donner des preuves de sa légitimité. Pourquoi ?
Pourquoi est-ce que dans le grand Autre, je m'expose au risque d'y être sans cesse comme un parasite, comme un importun, comme quelqu'un qui aurait à être expulsé ? Peut-être parce que dans le grand Autre, comme sujet, je fais stase ; non seulement je fais coupure mais je fais stase ; je me sens responsable de ce mal que j'ai commis sur le corps de ma mère, ce défaut que j'ai commis sur ce corps je m'en attribue la responsabilité. Je fais coupure et je fais stase. J'arrête le mouvement par le fait même que le grand Autre, je m'en sers un peu comme d'un parking, puisque je m'y tiens. Du même coup j'arrête ce mouvement circulatoire dans lequel je suis pris.
Ce qui est remarquable c'est que notre expérience de l'espace et ça a été mis en cause par une personne architecte, non analyste , notre expérience de l'espace est très projective, très marquée par la projection de cette douleur et de cette pathologie ; c'est ainsi que nous allons avoir tendance à nous construire un espace parano ; un espace à défendre, à protéger, quelque chose dont il faut se ceindre et vous savez combien d'années pourront se passer à aménager son propre espace, à l'améliorer ; au nom du confort ou de ce que vous voudrez ; mais à en faire un lieu qui serait vraiment à sa propre image comme s'il y avait toujours avec l'espace ce risque de déréalisation et qu'il fallait sans cesse cet espace l'anthropomorphiser de telle sorte que je sente que j'ai bien droit d'y être. Avec ce paradoxe qu'une fois que j'aurai ainsi réussi à l'aménager, je découvrirai peut-être que finalement il a pris l'allure d'une tombe, c'est-à-dire que je suis comme mort. Maintenant que cet espace est bien disposé, j'y suis enfin immortel ! Autrement dit plus rien ne peut venir m'en déranger. C'est comme si j'y étais mort.
Vous avez eu raison de consulter les dictionnaires mais je trouve que vous ne nous avez pas rapporté tout ce qu'ils nous racontent là-dessus. Effectivement loci est une métaphore qui a désigné les parties génitales ; d'ailleurs parties, dans parties génitales, vient vraisemblablement de locus parce que locus est une partie de l'espace. C'est-à-dire que l'idée de partition est incluse dans ce qui vient se projeter dans l'imaginaire de l'espace et aussi loci a servi à désigner les parties malades. D'où en pharmacopée le terme de " topiques ", ces produits qu'on applique localement. Cette sorte d'intelligence de la langue, je passe sur la rhétorique, qui perçoit, noue la question du lieu avec le sexe et aussi, chose surprenante, avec la pathologie.
Ceci m'amènerait à dire que notre expérience, notre rapport au lieu est sûrement ce qui met chacun au plus près de la psychopathologie de sa vie quotidienne, ouvrant du même coup la question : pour l'analyste, comme pour tout le monde, le lieu, souvent au moment un analyste s'installe, viennent les problèmes de propriété, vous l'avez très bien évoqué , le lieu, on n'est jamais sûr qu'il est bien à soi ; fondamentalement c'est à l'Autre qu'il appartient.
Pour l'analyste, que serait son lieu ? Comment serait-ce fichu ? Parce que lui aussi se réclamerait des ancêtres, Freud et Lacan, pour valider sa parole ; ou bien ferait-il état de son propre phallicisme ? c'est-à-dire du fait qu'il est légitime qu'il parle en maître ? Mais s'il parle en maître, les autres ont à y consentir et ça les déplace ; ils ne sont pas toujours contents. Alors pour un psychanalyste, comment pourrait être son lieu ? Comment pourrait-il envisager ce qui serait un habitat et dont on pourrait dire que celui-là c'est autre chose et si c'est autre chose, quoi ?
C'est là-dessus que notre maître Lacan, je n'ai pas peur de dire mon maître ; au contraire je dois vous dire que quand je rencontre un maître, je suis très content. Je dois dire que jusqu'à la fin de sa vie, Lacan avait des maîtres et il était très content. Mais enfin, notre maître Lacan a fait quelque chose qui s'appelle le noeud borroméen. Ce noeud, nous l'avons pas mal travaillé cet été au séminaire de Turin mais nous n'en prenons pas encore toutes les conséquences.
Or il s'avère que l'une des conséquences de ce noeud borroméen, c'est qu'il subvertit radicalement notre rapport à l'espace et que le lieu n'est plus ce qu'il était c'est-à-dire que le lieu de la subjectivité, notre maison n'est plus construite d'une faille dans l'Autre, faille ainsi exposée, fragile, qu'il nous revient à chacun sans cesse de valider; il faut payer le loyer, toujours il faut payer pour la maintenir cette faille ; voilà qu'avec cette invention étrange du noeud borroméen le sujet se maintient dans un espace lié au coinçage des trois dimensions qui sont celles que Lacan depuis très longtemps a essayé d'introduire dans le champ de l'analyse, celles du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire et que c'est donc du coinçage de ces trois dimensions que le sujet pourrait faire son habitat au prix d'un certain nombre de transformations, transformation des lieux, transformation des rapports mais qui sans doute pour la première fois nous soulagerait de cette dimension paranoïaque, interne à la dimension subjective. Je ne vais pas vous dire combien cette dimension paranoïaque a de répercussions dans la vie privée, dans la vie sociale, politique, répercussions qui sont considérables et qui continuent à nous entraîner avec la même passion.
Ce qui m'a surpris je vous le conseille à titre de viatique c'est de voir combien de collègues qui étaient revenus de ce séminaire de Turin après y avoir étudié ce texte impossible qui s'appellent " Les non-dupes errent " mais ils s'y sont attellés, ils s'y sont mis, accrochés, combien ils en sont revenus bien. Ils étaient bien. Évidemment ils n'avaient pas tout compris mais il y avait une espèce d'effet de soulagement et je ne pouvais pas attribuer cet effet thérapeutique inattendu Lacan ne se doutait sûrement pas que de son séminaire on pouvait faire une pharmacopée je ne peux pas ne pas l'attribuer à ce que ce noeud borroméen, tel qu'il est abordé dans ce séminaire, déplace complètement la question de la maison de la subjectivité. Je dirai sans doute que pour la première fois c'est à ses oeuvres que le sujet peut se confronter, c'est par elles qu'il peut être apprécié, validé et mesuré, plutôt que par l'entretien de l'échec qui est nécessaire au maintien de la subjectivité. Si vous réussissez, d'un seul coup vous vous exposez à un épisode maniaque c'est-à-dire comme sujet à disparaître ! Le sujet veille à entretenir l'échec de sa propre existence pour se maintenir comme sujet, pour se défendre dans sa subjectivité. Il veille à la répétition de l'échec.
Freud estimait qu'une analyse ne pouvait se terminer qu'avec ce qu'il appelait la liquidation du complexe d'dipe chez l'homme et le renoncement au penis-neid chez la femme. C'est-à-dire au détachement vis-à-vis de l'instance phallique soit chez l'homme qu'elle serve à asseoir sa maîtrise, soit chez la femme qu'elle constitue cet objet irrémédiablement perdu dont seule la réappropriation lui paraît en mesure de la guérir. Freud dit : Une fin d'analyse c'est ça. Oui mais comment pouvez-vous y arriver ? Et comment pouvez-vous y arriver en plus si tous ceux à qui vous avez affaire, y compris dans la vie sociale, tiennent fermement aux valeurs consacrées par nos pères ! À vrai dire il n'est pas question de renoncer à une valeur qui a fait ses preuves ! Donc, comment y arriver ?
Eh bien, ce noeud à sa façon dit que ce qui peut faire lien entre deux personnes peut être autre chose que cette référence phallique ; c'est ce que Lacan développe dans ce séminaire sous le terme de moyen ; ce qui fait moyen est ce qui vient lier " un " à " un "; ça peut être autre chose. Si entre les analystes, ce qui fait lien entre eux, c'est la même instance que ce qui fait lien dans la vie sociale ou dans la vie privée c'est-à-dire l'instance phallique, il y aura inévitablement toutes les querelles, les disputes que provoque ladite instance dans notre vie privée ou sociale puisque ladite instance est éminemment inégalitaire ; il ne peut pas en être autrement puisqu'elle creuse toujours la dimension de l'Autre ; donc elle suscitera d'un côté un désir d'appropriation, de l'autre côté la revendication d'une possession et la plainte d'être dépossédé et troisièmement elle condamnera chacun à courir après un fétiche. Marx a très bien dit, avant Freud, que la vie économique, la vie sociale est dominée par la course après ce qui n'est qu'un fétiche ! Il n'a d'autre valeur que d'être un insigne, un insigne phallique !
Donc si les analystes, ce qui les unit est cette instance, il y a toutes les probabilités pour qu'ils fassent comme tout le monde, qu'ils se disputent comme tout le monde, qu'ils vivent dans la discorde comme tout le monde ; que leur savoir leur serve essentiellement à affirmer leur maîtrise et à vouloir écraser les petits camarades. Maintenant s'il est possible aux analystes de concevoir, grâce à leur propre technique, d'obéir à ce que disait Freud pour la fin de l'analyse c'est-à-dire la capacité de se détacher du référent phallique mais alors de penser ce qui peut faire lien entre eux, moi je ne vous le dirai pas, sûrement pas ce soir ce sera votre boulot et ce sera aussi celui des États généraux de l'Association qui doivent se tenir au mois de mai et où cela sera à l'étude, eh bien à ce moment-là c'est une autre configuration nullement utopique puisqu'elle est éminemment topologique. Il ne s'agit pas d'utopie, ni d'atopie, il s'agit de topologie, de savoir comment ça peut tenir et comment ça peut fonctionner d'après ce que notre expérience nous enseigne. Il ne s'agit pas de la Terre promise. À propos du noeud, Lacan dit qu'il faut savoir que d'un autre côté il y aura à payer, il y a toujours à payer mais ce qu'il y aura à payer, encore faut-il le préciser, savoir ce que ça coûte , puisqu'il y a toujours un Réel c'est-à-dire un impossible.
Puisque ce sont tout à l'heure des architectes ou des personnes qui travaillent dans un rapport particulier à l'espace qui sont intervenues, peut-être pourrait-on leur faire remarquer ceci : j'ai déjà posé la question : Comment serait un local je voudrais bien que soit donné aux élèves de l'École des Beaux-Arts, à la sortie : construire une maison pour des psychanalystes. Comment l'envisagez-vous ? Ce serait un exercice stimulant !
J'avais participé il y a plusieurs années à Montpellier à un colloque d'architectes sur la question. Mon intervention avait essentiellement porté sur le point suivant c'était une intervention assez modeste, comme il convient. Je disais que dans les appartements, il fallait prévoir une pièce sans usage, hors usage, non seulement parce que le fonctionnalisme domine notre architecture mais aussi parce que cette pièce sans usage prévu on ne pourrait pas l'appeler une pièce pour rien, ce serait un peu dur , elle trouvera inévitablement un tas d'usages. Je ne crois pas que ce sera ceux du débarras ou de l'endroit où l'on conserve les restes, ce qui n'est pas rien non plus parce que l'absence de grenier les greniers jouent un rôle dans l'imaginaire des enfants. On y conserve les restes des ancêtres, des grands-parents, les jouets des enfants ; pour la mémoire, le grenier est très important. Je crois que pour les enfants cette pièce-là sans être nommée serait la pièce pour jouer Pour les femmes, le vieux boudoir trouve là aussi une place. Qu'on ait la possibilité de se séparer tout en restant ensemble, se séparer un moment, de rompre un moment cette communauté d'espace tout en restant néanmoins ensemble puisque maintenant les chambres sont communes, on ne peut plus se retirer dans sa chambre, donc penser cet endroit zéro. Ceci étant, je vous faisais là une remarque tout à fait bénigne.
L'architecte Ça dépend des cultures
Ch.M. Tout à fait, cela dépend des cultures, pardonnez-moi. Je ne peux évoquer que celle que je connais, bien sûr. Ceci étant il y aurait une foultitude de choses à dire. La première étant que notre architecture ne respecte en rien la singularité ; au contraire, elle impose une uniformité et a une représentation de chacun qui est essentiellement traduite par sa position sociale. Donc une sorte de pauvreté qui ne peut provoquer chez chacun, compte tenu de sa singularité subjective, qu'un sentiment de malaise de se voir imposer une uniformité qui le confirmerait dans l'idée qu'il n'a place dans la société que du fait de sa fonction, sa fonction sociale et sa participation au travail collectif. C'est là la seule reconnaissance publique qui lui est accordée ; c'est pourquoi les gens ont tendance à accrocher leur linge au balcon ou à chercher de quelque façon à introduire une marque de leur singularité et avec cette agressivité contre les espaces dits communs dans la mesure où on les fait presque trop participer de cette communauté par l'architecture. C'est assurément très offensif, très agressif contre les gens. Je fais référence ici à Le Corbusier qui le premier les a introduits dans ces soi-disant Cités du bonheur, sur lesquelles il y aurait beaucoup à dire. Ladite architecture c'est le problème du lieu social, l'intersection entre le lieu singulier et le lieu social et c'est pourquoi les banlieues sont si émouvantes puisque chacun y donne là l'expression même modeste de sa singularité.
Voilà ce que pour moi cette question de lieu peut soulever. Je ne connais pas l'architecture du vôtre, je suppose que c'est cette pièce et puis cette pièce adjointe.
M.-P. Thirifay On a un grenier !
Ch. M. Alors ! Maintenant que puisse se faire que ce lieu vous inspire et soit effectivement comme l'évoquait Patrick tout à l'heure, la circonstance pour que les analystes y reconnaissent leur maison et qu'on y peut parler ; on peut parler comme analyste et non pas comme propriétaire supposé du lieu que l'on occupe.
Voilà les quelques remarques que je pouvais vous faire. Merci de votre attention.
J.-P. L. Je voulais dire qu'on avait dû être, par je ne sais quel dieu, illuminés parce que Patrick avait remarqué qu'on était au-dessus d'un inter-pnoeud borroméen !
D'autres questions ?
(Les questions sont pratiquement inaudibles)
Question à propos de la disparition du lieu d'asile, de mise en suspens du devoir phallique, de l'acharnement dans les cures
Ch. M. Je ne saurai facilement vous répondre sur la question de l'acharnement. De toute manière je ne crois pas que l'acharnement soit une procédure spécialement psychanalytique, même si c'est un acharnement thérapeutique, je ne crois pas que l'analyse relève de cette façon de faire. L'analyste a à respecter les contraintes et les limites, les sublimations de son analysant. Il ne peut le contraindre à aller où il le voudrait. Là-dessus je ne saurai vous en dire plus.
Maintenant sur la question des lieux d'asile, je crois que c'est un peu différent parce qu'il semble que nous allions vers une sorte d'homogénéisation sociale qui récuse, qui exclut ceux qui ne font pas partie du jeu social et que donc aujourd'hui à la place de cette catégorie traditionnelle dans nos sociétés qui était celle du pauvre, figure sociale éminente à laquelle se consacraient aussi bien des ordres religieux que des laïcs, nous avons aujourd'hui la figure de l'exclu. C'est peut-être ce qui fait dire que cela entraîne une diminution des lieux d'asile encore qu'on s'occupe de les maintenir dans des zones pour ne pas perturber le jeu social ; mais je ne crois pas que l'on puisse dire qu'actuellement il y ait un détachement des valeurs traditionnelles et de la référence phallique. J'aurais tendance si vous me le permettez, à voir au contraire une espèce de mondialisation des références qui étaient occidentales et sont devenues communes au point que d'autres pays qui pouvaient vivre autrement sont aspirés d'une façon certainement très violente dans une économie où leurs propres valeurs ne valent plus rien et vis-à-vis de ces nouvelles valeurs qui font irruption, la possession d'un certain nombre de fétiches , ils sont pauvres, ils sont démunis, ils sont tiers-monde, ils sont quart-monde et lancés dans la course aux fétiches, ce qui vient perturber une économie qui à sa façon était organisée même si c'était une économie de subsistance. Cela vient la détruire, cela vient les plonger dans des difficultés qui pour eux n'ont aucune raison. Les fétiches qui les font courir ne sont même pas les leurs, ce sont les nôtres.
