Psy-Ding
Auteur : Nicole Anquetil 22/03/1993
J'aurais pu intituler ce que j'ai eu envie de communiquer par " mais où est donc passé la psychanalyse dans les institutions psychiatriques ? ", puis je me suis posé la question : mais y en a-t-il jamais eu ?
Jeune interne en psychiatrie après 1968, ayant déjà lu la science des rêves et la psychopathologie de la vie quotidienne, les cinq psychanalyses, ayant vaguement entendu parler de Lacan, je m'étais naïvement imaginée que derrière chaque psychiatre il y avait Freud. Evidemment, je me suis vite rendue au fait que psychiatrie, troubles mentaux, psychanalyse, n'avaient pas, dans le discours, des liens aussi clairs que ceux que je m'étais forgés.
Mes camarades de salle de garde semblaient plus avancés que moi là-dessus, la majorité d'entre eux d'ailleurs avait déjà entrepris une analyse. Il y avait le clan de ceux de l'institut et ceux de l'école freudienne de Paris.
L'E.F.P. avait un parfum de révolutionnaire, de contestataire, d'avant garde. L'Institut présentait un aspect frileux de fonctionnariat de l'inconscient.
Bien peu n'était pas en analyse et c'était quasi unanimement jugé comme une résistance qui fleurait l'obtusion, voire la lâcheté. Nos aînés qui fréquentaient la salle de garde s'émerveillaient de ce que l'analyse ne présentât plus ce caractère privé, caché, que cela avait eu pour eux, quelques uns seulement avaient osé avouer qu'ils s'y étaient engagés.
L'affaire de l'analyse était importante, passionnée, voire passionnelle.
Les conversations allaient bon train pour savoir si l'on était ou non au clair avec l'ordre symbolique - sous prétexte de clarté et de vérités, les interprétations les plus sauvages et les plus féroces tombaient sur les uns et sur les autres. La parole recueillie du patient était de l'or fin à ciseler et nous étions les jeunes loups bien décidés à lui donner la place qui lui revenait.
C'était effectivement très ambitieux, les services contenaient quelques trois cents patients qui pataugeaient souvent hélas dans leurs excréments et qui, bien sûr, n'attendaient que nous, jeunes psychanalystes, pour les tirer de là. C'était à la fois amer et rigolo, parfois pertinent.
Il n'y avait qu'à se retrousser les manches et discuter avec les chefs de service. Cela pouvait donner lieu à quelques cocasseries. Une fois une jeune hystérique de 30 ans m'avait beaucoup intriguée par sa clinophilie et son aspect enfantin. Toujours allongée sur son lit avec un noeud dans les cheveux, elle répondait de cet état de fait qu'elle attendait ses règles, puis qu'elle avait ses règles, puis qu'elle venait d'avoir ses règles. Cela risquait de durer longtemps. Je me suis hasardée à demander au chef de service si une psychanalyse ne pouvait pas aider cette jeune femme. J'eus cette réponse sublime, " une analyse, pourquoi faire, je connais toute sa vie! ". Mes oreilles en sont longtemps restées ébahies.
La plupart d'entre nous, jeunes internes, cherchions les endroits où travailler enfin. Les services se jaugeaient à l'aune de la psychanalyse qui y avait droit de cité. Des chefs de service exigeaient même une analyse de ceux qui demandaient un poste, certains allaient même jusqu'à exiger cela du personnel infirmier. Il arrivait que des jeunes médecins, on internes, occupassent un temps des postes d'infirmiers, pour se former dans ces services dits royaux.
Les cocasseries pouvaient être d'un autre genre. Un jeune collègue avait fait beaucoup parler de lui. Recevant en garde un alcoolique en prédelirium tremens, il avait consciencieusement entamer un dialogue, négligeant le fait que la fureur montant chez le patient, celui-ci se mettait à tordre les chaises en acier. Ce jeune analyste imperturbable expliquait aux infirmiers qu'il fallait garder le contact par la parole. En fait de contact, celui-ci a été plutôt musclé. Dix infirmiers tout autant musclés ont dû intervenir pour faire les injections calmantes nécessaires. Ce collègue a longtemps été appelé " Monsieur garder le contact ". En salle de garde les discussions ont été plutôt animées, mais en fin de compte l'unanimité a été faite sur le constat que son comportement n'aurait pas pu être autre " il était en plein transfert ". Peut-être aussi n'avait-il pas utilisé les " bons signifiants " qui auraient calmé le jeu !
Une certaine doxa voulait qu'on se baladât avec les Écrits De Lacan sous le bras en disant " c'est magnifique... je n'y comprends rien ". Quelques années après chacun avait ses ronds de ficelle en poche et on ne trouvait plus un seul pneu de bicyclette dans tout Paris, ils avaient tous été transformés en tores.
Les réunions de synthèse où il y avait une majorité d'analystes étaient très codifiées - surtout ne pas l'ouvrir - de temps en temps tombait une phrase du style " quelque part au niveau du vécu ça m'interpelle ", au niveau du culcul rien n'était dit mais rien n'empêchait de l'imaginer. Parfois une citation péremptoire décourageait toute tentative d'une interrogation qui aurait pu avoir la naïveté du non-savoir, bref dans le genre " emmerdator " on était souvent comblé.
Pardonnez-moi de vous plonger dans un bêtisier, mais je n'invente rien.
Freud disait qu'il y avait trois fonctions impossibles : gouverner, éduquer, soigner. Plus tard il avait substitué analyser à soigner, nous rappelle Lacan dans l'envers de la psychanalyse. Il est certain qu'en institution psychiatrique on est en butte à ces trois positions impossibles ; psychanalyser n'a fait que compliquer les choses.
Il n'y avait pas que des maladresses dans l'introduction de la psychanalyse dans l'asile, et je veux saluer tous ceux qui en ont tenu la gageure avec la plus grande finesse et je veux affirmer aussi que les maladresses étaient tout autant de pieds de nez faits au discours du maître même quand elles se voulaient se substituant à lui.
Dans beaucoup de lieux, le discours psychiatrique s'est démédicalisé et quelque chose du discours psychanalytique s'est fait entendre.
Si on a vu l'essor des neurosciences et de la psychobiologie, on a vu aussi une efflorescence de prises en charges dites psychothérapiques se réclamant des axiomes analytiques. Les hôpitaux se sont vidés et la plupart des patients se sont remis dans le circuit de l'échange. D'autres ont un sort beaucoup moins heureux mais ce n'est pas le propos d'aujourd'hui - cela demanderait d'autres développements.
La psychanalyse semble avoir de moins en moins un parfum de scandale ni d'avant garde, on pourrait même dire qu'elle se porte très bien si l'on réfère aux médias avec l'idée que puisqu'on en parle... c'est bien. Les gens avertis éprouvent quand même un certain malaise qu'avec le mot encore magique de psychanalyse on fasse passer la plus grande cuisterie sur ce qui au mieux est de l'éthologie, au pire de l'exhibitionnisme le plus malsain ou le plus sordide.
On pourrait donc s'imaginer qu'à partir du moment où les patients sont hors des murs de l'asile et que l'inconscient n'a plus de secrets pour personne, que psychiatrie et psychanalyse vont très bien.
Et pourtant, on assiste à une injonction massive pour tout ce qui est psy, à la fois de rejoindre le modèle médical et à la fois d'oeuvrer à une orthopédie sociale, psychothérapie aidant, coût de la santé obligeant.
On en est même à se demander si dans quelque temps le mot psychiatrie aura encore un sens et si la psychanalyse au sens Freudien et Lacanien du terme ne sera plus que la préoccupation de quelques personnes assez folles encore pour se poser la question du champ et de la fonction du langage et pour répéter inlassablement que du parlêtre il y a.
Le discours sur la pathologie mentale, bien qu'organisé sur le modèle médical avait donné lieu à la fin du siècle dernier et au début de ce siècle à des superbes études cliniques. Les grands psychiatres contemporains de Freud d'ailleurs étaient de très grands cliniciens et ce n'est pas Lacan qui me contredirait, lui qui aimait à citer De Clérambault comme son maître.
Toutes les observations de ces psychiatres laissent une large place au discours du patient, même si l'étude clinique avait pour but de rechercher l'organicité sur un modèle médical. Les études de Serieux et Capgras, de Cotard, de Lasègue, de De Clérambault et de bien d'autres avaient le mérite de l'observation où la place du sujet est repérable dans le discours de l'Autre, où la morale, la philosophie, l'éthique, la religion étaient constamment invoquées, observations où on peut toujours maintenant se référer pour opérer dans le discours même avancé, le quart de tour du discours de l'hystérique ne serait-ce que parce qu'on peut y mettre en évidence que ce qui est décrit est la division du sujet qu'aucun réel ne peut englober, l'objet a tenant la place de la vérité - le discours de l'analyse ayant tout loisir de s'y embrayer.
Cette clinique est mise au rancard au profit d'une sémiologie au service de la neurobiologie et des recherches pharmacologiques. Finie la nosographie qui s'inscrivait dans une recherche où la personne avait la place centrale. Ce qui est mis en circulation est une collusion faramineuse du discours de la science et du discours marchand. Ce qui nous est proposé quotidiennement au titre de formation continue est une série de troubles cliniques, reflets de désordres neurobiologiques auxquels la recherche des laboratoires entend donner une réponse. On parle ainsi de syndromes anxieux et dépressifs, de comportement addictif, entendant par là : boulimie, anorexie, alcoolisme, toxicomanie, etc., de T.O.C. - les T.O.C. sont les troubles obsessionnels et compulsifs - enfin on nous parle versant productif ou déficitaire comme pouvant au mieux rendre compte de la psychose.
Aux désordres neurobiologiques une série de psychotropes rivalisant en performance nous est proposée comme pouvant y répondre. Il ne s'agit plus d'une clinique censée appréhender une personne mais d'un dépistage d'entités cliniques, qui souffrir certes mais qui seraient là comme des verrues sur des personnalités qui sans cela seraient parfaitement saines et qui ne demanderaient qu'à vivre " normalement ".
Il ne faudrait pas croire que ce discours s'adresse aux psychiatres seuls, c'est à l'ensemble du corps médical qu'il est proposé.
Les délégués médicaux chargés de le diffuser voient surtout les médecins généralistes car contrairement à ce que l'on pourrait penser c'est en médecine générale ques les ordonnances sont les plus chargées en psychotropes.
Cela veut dire que ce qui se propage actuellement est un discours médical, discours de la science du côté du discours du maître, voire du côté universitaire gouverné par une économie de marché reléguant la clinique au rôle de l'ajustement de deux réels qui seraient, d'une part le symptôme, d'autre part le correcteur rendant quitte le praticien de son acte. Je ne veux pas dire que la pratique médicale et psychiatrique se borne à cela, mais je veux souligner que sous la pression d'une certaine orientation de la recherche, on assiste à un appauvrissement clinique majeur au profit d'une médecine presse-bouton, alors que l'on sait que, bien avant la technologie avancée de la médecine actuelle, les praticiens travaillaient avec le transfert, sans aucune théorisation de l'inconscient et qu'au niveau de ce que parler veut dire, tout entendeur trouvait son salut.
Mais cette médecine presse-bouton envahie du discours marchand n'est par contre pas sans effet non plus sur l'inconscient en ce qu'elle vise la chose. La chose non pas en tant que fondement de ce que sera le désir dans la constitution subjective, mais chose envisagée comme réel manquant en tant que besoin à un niveau organique auquel un objet adéquat pourrait suppléer au sein d'un ordre symbolique où un grand Autre existerait qui saurait ce qu'est la normalité. C'est une entreprise qui, sous prétexte de principe de réalité, vise à soutenir la pulsion de mort en négligeant la répétition comme articulation signifiante avec ce qu'elle comporte d'intérêt constructif. Le souci qu'on peut mettre là en évidence, est de se dérober à tout ce qui dans la signification du symptôme est de l'ordre du désir et de la jouissance - fardeau jugé insupportable aussi bien pour le praticien que pour le patient.
Cette sorte de déni s'inscrit dans le droit fil de l'économie de marché, main mise sur l'autre par un objet ne participant nullement de l'échange symbolique - objet du registre de la parole vide.
N'allez pas croire que de cette façon j'annule tout intérêt à une prescription de psychotropes, bien au contraire. Il est tout à fait impératif de les étudier et d'examiner leurs effets quand on est analyste et que l'on prend en compte qu'un signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant, il est tout à fait étonnant de constater les effets d'un psychotrope sur la façon qu'a un sujet de présenter ses articulations signifiantes - et de même il est tout à fait étonnant d'en constater les effets ravageurs. Qui a la pratique de la psychose, domaine où le fonctionnement de l'inconscient se dévoile le plus, le sait suffisamment, de même celui-là sait que les effets de l'interprétation peuvent être les plus désastreux ; l'exemple du pousse au crime qu'est le fait d'entériner une homosexualité chez un paranoïaque, bien connu des cliniciens, en est un exemple typique.
Tout cela pour souligner que cette matière vivante que nous sommes, sensible au dire, comme cela avait été mis comme ligne de force dans les journées sur le corps, a une activité mentale en dehors de toute psychogénèse, sans être pour autant dépendante d'une organogénèse, activité mentale que le signifiant vient habiter, parasiter.
Une physiologie du mental existe indéniablement, physiologie sensible au dire et dépendante de processus biochimiques qu'on connait encore mal et difficilement cernables du fait même de cette sensibilité au dire.
La question qui se pose est de savoir si cette activité mentale, disons de base, faute de mieux, sensible au dire, n'a pas affaire à l'achose, l'apostrophe comme le dit Lacan - Das Ding. Ainsi le maniement du psychotrope dans cette perspective devient d'un maniement aussi délicat que celui de discerner la demande du besoin dans la dynamique du désir de la concaténation signifiante du sujet en question.
On pourrait aussi, dans le même ordre d'idée, se poser la question des mécanismes en jeu dans l'action indéniablement thérapeutique, également des électrochocs.
En guise de conclusion je ne peux qu'insister sur le constat de la difficulté du discours de l'analyste à se faire entendre dans une réflexion sur la pathologie mentale gouvernée par une économie de marché où s'engouffre allègrement la neurobiologie.
Il n'est donc pas étonnant qu'en salle de garde on ne parle plus guère de psychanalyse comme praxis. Le consensus général sur un suivi psychothérapique après cette période critique que consiste toute hospitalisation, semble souvent hélas être gouverné par la même idée de besoin qu'avec les psychotropes, par l'idée d'une adéquation possible d'un objet réel à un manque réel par l'idée de réadaptation et de normalité où l'on a du mal à repérer quoi que ce soit en rapport avec la psychanalyse, et la subversion subjective. Le psychanalyste a alors bien du mal à décoller son patient de cette perspective. Faut-il d'ailleurs le faire ? C'est aussi une question. Mais la responsabilité de cela incombe-t-elle uniquement aux psychiatres qui d'une certaine façon ainsi rendent hommage à la psychanalyse - psychothérapie en tant que le psychothérapeute est censé prendre appui sur le discours du patient pour que son acte ait un sens.
On peut se poser la question de la responsabilité des psychanalystes eux-mêmes dans cet état de chose. A opposer le discours médical et scientifique, en tant que discours du maître, au discours de l'analyste, ce qui a fini par s'imposer est que le discours de l'analyste serait le plus adéquat pour répondre au manque inhérent à tout parlêtre dans une perspective de soins, en dérapant du côté du besoin, dans le meilleur des cas ; et dans le pire des cas, à s'imposer comme objet de consommation.
Ce dernier cas se voit dans la prolifération de techniques psychothérapiques plus ou moins douteuses, sous-produits de la psychanalyse qui souvent les choux gras de la presse hebdomadaire et de certaines petites annonces.
Cela se voit aussi dans un discours plus insidieux qui voudrait qu'une psychanalyse " fasse du bien " : " il a besoin d'une psychanalyse " - " il lui faudrait une psychanalyse " entend-on souvent des psychanalystes eux-mêmes au propos d'un autre perçu comme n'allant pas très bien, entérinant ainsi le fait que pour un autre existerait un autre équilibré harmonieux - discours même que nous renvoie le patient en se comparant à d'autres imaginaires à qui tout réussirait. Lacan le souligne ainsi dans l'éthique de la psychanalyse et demande une répudiation radicale d'un certain idéal du bien.
Si la psychanalyse peut encore avoir un parfum de scandale et de subversion dans l'éthique du soin, c'est bien dans cette direction.
Le médecin et le psychiatre dans la politique actuelle de la santé se trouvent être relégués dans le rôle de technicien du bien social, dépossédés de leur rôle de clinicien. La clinique psychanalytique serait-elle alors le dernier bastion de la clinique proprement dite et dans ce cas a-t-elle les moyens d'échapper à la psy-chose de l'économie de marché ?
