Post-scriptum non définitif aux journées sur les disciples
Auteur : Alain Dufour 01/04/1993
Au cours des journées "Intelligence et limites des disciples" s'est posée la question de savoir ce qui pouvait caractériser la situation d'une femme devant un maître. L'exemple présenté par M.C. Cadeau de Lou Andréas Salomé ou encore celui d'Anna Freud, dont nous pouvons aisément vérifier la congruence avec lui, portent à nous montrer qu'un disciple féminin aurait tous les traits d'un conservateur. A condition toutefois qu'elle fût assurée de l'amour voire de l'estime de son père ou de celui qui en tient lieu. A défaut de quoi on la verrait plutôt s'employer à détruire avec une rage systématique tout ce qui pourrait évoquer ou raviver les oeuvres du dit père.
Cet été mes villégiatures me donnèrent l'occasion de rendre hommage à Montaigne en allant visiter la tour dans laquelle il choisit de se retirer pour dicter ses "Essais" dès l'âge de 38 ans.
Quoique prévenu, je fus très surpris par l'extrême désolation des lieux. Outre un fauteuil douteux ne subsistaient là que de plus ou moins vagues inscriptions gravées dans les poutres supérieures de la petite salle de travail. Je m'enquiers donc auprès de celui qui nous avait manifesté d'emblée toute sa sympathie pour notre grand écrivain.
- "Qu'est-ce qui s'est passé ?
- C'est sa fille.
- Oui je sais ... mais quand même c'est un peu fort non... pourquoi tant de haine ?
- Ah! vous savez les femmes à cette époque ce n'était pas comme aujourd'hui...
- C'est-à-dire ?
- Eh bien Montaigne n'était pas misogyne mais enfin...
- Enfin ...quoi ?
- Il était comme tous les hommes de son temps; il leur trouvait des aspects agréables mais à part ça...
- Vous m'étonnez un peu... Ce héraut de la tolérance. Il s'est mal conduit avec sa fille ?
- Ah non! Pas du tout! Pas du tout! Mais enfin elle a trouvé qu'il ne s'était pas assez occupé d'elle, alors...
- Enfin tout de même vous ne trouvez pas que c'est un peu ....disproportionné ...et puis il était connu Montaigne... le Roi lui même ...enfin on aurait pu penser que ses oeuvres... ?
- Ben vous savez, c'était un château, on ne s'occupait pas de ce que pouvait faire une châtelaine dans sa vie privée, alors voilà, elle s'est débarrassée de tout ce qui appartenait à son père : les meubles, les livres, tout... "
Le dialogue se poursuivit ainsi entrecoupé par les remarques érudites d'un monsieur apparemment disciple averti et peut-être pélerin régulier, mais pas plus étonné que notre guide par la conduite radicale, extrémiste, de la fille de Michel Eyquem, Léonor. Selon eux tout cela revêtait la plus grande évidence et c'est ma propre perplexité qui leur paraissait étrange. (cf cependant Livre II ch III et Livre III ch V notamment, des propos sur les femmes qu'aucun " macho " ne désavouerait)
Au moins l'adoption spirituelle, dans ce cas, nous valut-elle une heureuse préservation de ses oeuvres par l'entremise de Mlle de Gournay.
L'humanisme n'a pas bonne réputation parmi les psychanalystes et il est bien certain que s'en défier paraît légitime quand on sait à quels abus s'y référer a pu donner lieu ou pire favoriser. On peut bien d'ailleurs concevoir les soucis de Paul Bourget comme autant de témoignages des excès auxquels peut nous porter ce culte idéologique particulier.
Pourtant le quadricentenaire de sa mort m'ayant donné l'envie de retrouver la merveilleuse prose de Montaigne je me suis mis à la déguster de nouveau avec un aussi intégral plaisir que lors de sa découverte, si ce n'est plus encore.
Et chemin faisant je me suis aperçu à quel point, y compris dans sa passion ou sa minable faiblesse pour les titres nobiliaires, Montaigne demeurait l'un des plus puissants antidotes contre la connerie. Celle en particulier qui guette les disciples.
Il me semble que la force de cette douce et puissante potion tient beaucoup plus, d'ailleurs, à l'art du cuisinier qu'à la qualité des ingrédients. Il n'y a guère de pensées fortes, aucun système et peu de réflexions vraiment originales dans les Essais.
Et pourtant il s'en dégage une vigueur dont je suis persuadé que c'est un maniement de la langue quasi indépendant du sens qui la fonde. Et c'est peut-être bien d'elle qu'il faut attendre l'émancipation minimale qu'appellent de leurs voeux les disciples et qu'ils obtiennent par exemple grâce à l'humour. Fait d'autant plus étrange que ça ne semble pas dans les dessous secrets de cette verve que se trame la magie qui nous entraîne.
Chez Montaigne ça semble bien à partir des énoncés les plus crus, les moins alambiqués, les plus étales que se constitue la donne qui nous charme.
Il est vrai qu'en cherchant bien l'on peut repérer quelques rares propos ambigus ou peu compréhensibles susceptibles de nous pousser à l'interprétation. Les quelques exceptions sur lesquelles les spécialistes de La Pléïade ont calé présentent une abondance de syntagmes qui laissent présumer qu'ils avaient un sens plus ou moins vernaculaire ou du moins étaient autant d'idiotismes dont la piste étymologique s'est effacée de ce fait même.
Mais pour le reste, c'est-à-dire l'essentiel, la limpidité de l'expression soutient à tel point l'ordre de la signification, l'impérialisme du sens, la dictature du compréhensible que l'on peut se demander où peut bien se réfugier cette indubitable duplicité qui bien sûr seule rend si attrayante malgré les siècles et sans doute pour bien des siècles encore la lecture des Essais.
Je n'ai pas de réponse mais j'ai pensé à Montaigne au cours de ces journées et en pensant à lui j'ai songé à un autre auteur qui par bien des aspects s'y oppose et pourtant dans mon esprit ne le rejoint pas moins. J'ai été assez surpris qu'aucun orateur n'en ait fait mention tant sa contribution à la réflexion sur l'intelligence des disciples me paraît originale.
Son nom m'a manqué. Je n'en suis absolument pas un spécialiste et sa langue m'est inconnue. Pourtant la rencontre si forte que je fis avec ses textes ne m'a pas laissé indemne. Le titre que j'ai choisi pour ce papier aura permis de deviner qu'il s'agit de Kierkegaard.
Dans la traduction dont je dispose et dont je suppose, quoiqu'il en soit des difficultés posées, qu'elle reflète malgré tout, déformées mais encore reconnaisssables, les figures du discours originel, presque tout s'oppose à Montaigne. A un point près sur lequel je reviendrai et qui est je crois assez singulier.
Kierkegaard est allusif, il procède par touches et sous-entendus. Il cultive le paradoxe, parfois le non sens. Un même mot à peu de distance peut connaître des occurences fort diverses parfois opposées. Kierkegaard se lit dans les interstices.
Les significations - et plus encore La Signification - fuyent, se dérobent, glissantes, irritantes, volages. Sa haine avouée, répétée, de tout système lui fait cultiver une forme subtile de confusion.
La pièce montée par Montaigne déploie ses charmes dans les décors fastueux qu'offrent les ressources de notre langue : une langue française que l'on pourrait dire pubère. On peut à peine parler de citation dans l'ample usage qu'il montre des auteurs latins; il semble plutôt que s'énonce, au travers ces si nombreux emprunts, comme une résurgence - une régurgitation ? - d'une langue, le cas n'est pas ordinaire, à proprement parler paternelle. (cf Livre II ch XVII et Livre III ch II en particulier.)
On peut supposer que la réticence chronique que montra, toute sa vie durant, Michel Eyquem à se plier à toute autorité sans manifester pourtant de rebellion spéciale tient à cette particularité de son apprentissage. Cette contrainte initiale qui succéda au gascon, et lui même à ce que l'on peut supposer l'élégant verbiage régnant dans le foyer parental, précipita Montaigne sans aucun doute dans une position que tout disciple soucieux d'émancipation ne peut s'empêcher d'envier.
Devaient tinter aussi dans la maison les échos légers des ancêtres, riches poissonniers tel cet arrière-grand-père Ramon Eyquem, des souvenirs aussi du voyage en Italie qu'avant lui effectua son père soldat. Et que supposer des accents de sa mère, de la nécessaire influence qu'exercèrent sur elle les tribulations de l'arrière-grand-père Moshe Paçagon quand il décida de protéger sa famille des fureurs de l'inquisition en modifiant son nom ?
En tout cas l'hypothèse d'un profit à tirer du métissage des langues après celui des filiations et des moeurs me paraît à retenir pour expliquer cette exceptionnelle saveur de liberté qui parfume les Essais. Arôme où les truculentes effluves de la poissonnerie des aïeux se mêlent aux tragiques pestilences des bûchers de Saragosse et aux senteurs italiennes qui durent retenir quelquefois Pierre Eyquem, son père au décours des combats auxquels il participa et dont François 1er le récompensa comme on sait en lui décernant le titre de Sieur de Montaigne.
Le port d'Anvers où une partie de la famille de sa mère s'est réfugiée et les vignes du Médoc s'ajoutent encore, peut-être, pour composer cette exquise et forte écriture. Les écrits d'un métèque qui sans s'être enorgueilli de cette identité a cependant défendu avec une fermeté sans égale le droit à la différence (cf par exemple ch XXXI Livre 1 ) et du même coup mis à mal, bon gré mal gré, quatre siècles avant Freud les prérogatives liées aux " petites différences ".
Je ne peux pas juger de la faconde originelle de Kierkegaard mais ce que j'en ai lu, au contraire de Montaigne n'abonde pas en citations et surtout ne s'y prête guère.
Le décor stylistique quant à lui serait plutôt dépouillé encore que l'exclamation y tient la place d'une sorte d'éclairage vivace comme dans ces pièces où ce sont les jeux des projecteurs qui tour à tour épaississent la scène, en modifient les volumes, révèlent ou dissimulent avec fugacité les arrières plans secrets du théâtre.
Mais se dira-t-on pourquoi diable cette comparaison entre deux auteurs aussi éloignés ?
J'ai été dès le premier abord saisi par une sorte de familiarité du texte de Kierkegaard et du propos de Lacan.
Ce n'est plus vrai d'une comparaison d'écrit à écrit. En somme Lacan -que je n'ai entendu et vu parler que dans la retransmission d'un film tourné au cours d'un de ses séminaires - me semble s'exprimer un peu comme Kierkegaard écrit.
J'ai déjà noté plus haut quelques unes des caractéristiques du style de ce dernier. L'emploi par Lacan - de manière, semble-t-il, très spontanée - de figures de style complexes et inusitées rend sa lecture (peut-être plus encore que son écoute ?) pas forcément ardue comme on se plaît trop à le dire mais commandée par une indéfinie suspension. C'est cela que l'on éprouve aussi en lisant Kierkegaard.
Il peut bien se trouver des boucles dans les développements de l'un et de l'autre mais elles se superposent à d'autres boucles, s'y entremêlent - par exemple : le développement du graphe, les post-scriptum aux Miettes Philosophiques - et jamais une conclusion ne peut être conçue comme définitive et suffisante.
Moi-même ici je n'ai pas comme premier souci de ficeler une démonstration pour justifier un regret. Rien d'autre en somme qu'une évocation rétrospective des pensées qui me gagnèrent en écoutant les si stimulantes interventions dont nous avons bénéficié, et que je n'eus pas l'opportunité d'exprimer.
Y aurait-t-il lieu de concevoir des journées d'étude - après celles consacrées à J.-J. Rousseau - sur de tels non-disciples qui ne furent pas non plus des maîtres ?
