Théorie psychanalytique

 
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Peau et psychanalyse (II)

Peau et couleur

Auteur : Nicole-Maya Malet 26/05/2004

Bibliographies Notes

La couleur et moi sommes un
Paul Klee

Vous avez tous entendu parler de dermatite séborrhéique, d'urticaire, de muguet, d'angiomes, d'acné, de bronzage, d'albinisme, d'anémie, d'éreutophobie... qui provoquent des symptômes visibles : bulles, tuméfactions et des sensations de brûlures et (ou) d'excitation, démangeaison, prurits, et... des excoriations liées à des comportements de grattage dictés par des affections qui volontairement ou involontairement colorent et font parler la peau.

S'appuyant sur la médecine externe, nous retiendrons que la couleur et la morphologie sont avant l'histologie ou la génétique les critères premiers des classifications dermatologiques. Comble de l'ironie, revenant du côté des gènes rappelons que l'étymologie de chromosome, chromo soma signifie : couleur du soma.

Pour traverser ensemble cette structure de bord qu'offre ce lieu atopique, insaisissable qu'est la peau et qui relève des trois dimensions repérées par Lacan : le Réel, l'Imaginaire, et le Symbolique (dans problème de la cicatrisation par exemple). Nous étalerons le concept de couleur sur la peau et ses provinces psychiques. La couleur servira de marqueur distinguant les différentes stratifications correspondant aux traductions successives qui s'opèrent dans l'appareil psychique.

Pour ma part ce n'est pas le regard posé sur la peau, ou l'écoute d'une demande suscitée par un embarras de peau qui sollicita mon intérêt pour la couleur. Ce qui le causa fut surtout le cheminement d'une analysante animée d'un désir de création, qui passera de la couture à la couleur et qui me permit de revisiter le discours sur les vêtements du corps des patients à partir des élaborations chromatiques et des effets de couleur que parfois la maladie revêt et qui sont à lire et à déchiffrer comme un code signifiant.

Qu'est-ce que la couleur ?

Pour tenter de répondre à cette question, nous avancerons des définitions qui ouvriront le champ sémantique, depuis la perception rétinienne jusqu'au spectre des couleurs correspondant à la décomposition de la lumière blanche.

Couleur se rattache au groupe de mot latin celare qui signifie cacher, celer selon l'idée que la couleur est ce qui recouvre et cache la surface d'une chose. C'est aussi ce qui dissimule la vérité de la chose, l'apparence trompeuse. Les couleurs appellent les cartes à jouer, ou le drapeau national. La couleur locale désigne les zones du tableau correspondant à chaque élément représenté, coloris appartient à la terminologie de la peinture, et devient en musique colorature.

Nous retiendrons l'aspect variable, faire changer quelqu'un de couleur c'est essentiellement le faire pâlir.

Teindre, plonger dans un liquide, tremper, c'est aussi baptiser, demi-teinte : mezza tinta a pris le sens de nuance, modération. "De couleur" désigne l'idée de teinte ou de coloration de la peau, la race. Par métonymie c'est le pigment qui colore, la matière colorante de la peau, des tissus organiques.

Pour Newton la lumière composite contient effectivement les couleurs que l'on peut faire apparaître en la dissociant de même que l'on peut inversement par une addition, un mélange des couleurs reconstituer la lumière. Si pour le physicien la lumière n'a plus une unité originelle voire divine, c'est un composé, pour Goethe qui s'oppose au matérialisme scientifique de Newton par son Traité des couleurs, la couleur est dans l'opposition entre lumière et ténèbres : Toujours selon Goethe la couleur est la forme sous laquelle selon la loi, la nature s'offre au sens visuel, et il y aurait une parenté entre la lumière et l'oeil, "En l'oeil réside une lumière au repos qui attend une stimulation interne (rêve) ou externe".

Lorsque la question de la couleur, se projette sur la peau, elle indexe l'intime du sujet, se réfléchit sur sa surface. La couleur, c'est ce qui est donné à voir de soi et ce qui maquille. La peau et sa couleur présente et subsume le sujet, c'est le représentant de la représentation par excellence.

Comme le souligne Goethe, nous constatons, "qu'il fut de tous temps dangereux de traiter de la couleur".

Blanc et noir

Nous essaierons de nous repérer à partir du contraste, survolant les problématiques sociologiques, psychologiques ou anthropologiques autour de cette opposition quasi-structurelle qu'est le noir et le blanc.

Pour Goethe le blanc et le noir sont des déductions : "on pourrait appeler blanc l'éclat fortuitement opaque du transparent pur, tel la poudre blanche que donne le verre broyé, on peut considérer ici que disparaît une liaison dynamique et qu'entre en jeu la nature discontinue de la matière". Le noir, lui se rencontre dans le règne végétal lors d'une combustion partielle et dans le charbon.

Dans le séminaire III Les Psychoses, Lacan différencie les perceptions humaines et animales : "L'être humain n'est pas comme l'animal immergé dans un phénomène comme celui de l'alternance du jour et de la nuit. L'être humain pose le jour comme tel sur un fond qui n'est pas un fond de nuit concrète mais d'absence possible de jour. Le jour et la nuit sont très tôt des codes signifiants et non des expériences".

C'est à partir de cette position lacanienne que la couleur sera envisagée, entre la conception non unitaire de Newton et l'exigence de lumière et d'obscurité de Goethe pour permettre l'espace des couleurs, mais cet espace-temps de la lumière et des ténèbres est selon Lacan "impossible à penser comme un simple retour d'une expérience, la réalité étant marquée d'emblée de la néantisation symbolique".

Autrement dit de la parole, Dieu sépare les ténèbres de la lumière et les nomme : jour, nuit...

La couleur de la peau est liée à la mélanine qui est une substance photoprotectrice, produite par les mélanocytes qui sont les cellules pigmentaires de l'épiderme (termes dérivés de mélano qui veut dire noir, sombre en grec et qui donnera mélancolie...) Alors que blanc aurait une origine germanique obscure, signifiant brillant clair, blanc s'applique objectivement à ce qui est d'une couleur combinant toutes les fréquences du spectre et produisant une impression visuelle de clarté neutre.

Dans le remake éthnopsychanalytique de Prospéro et Caliban de Shakespeare, écrit par O. Mannoni, le psychanalyste traite la question du racisme à partir du contraste produit par le voisinage du blanc et du noir. O. Mannoni revisite le racisme en renvoyant le lecteur à la sidération provoquée par la rencontre du blanc et du noir, qu'il analyse et apprécie dans sa dimension inconsciente. Cette sidération qui s'empare de nous, colons de toutes sortes mais d'abord de l'inconscient ne doit être ni rejetée, ni refoulée, elle est une révélation et cette révélation doit constamment nous faire inventer un mode de relation à l'autre. O. Mannoni relativise la culpabilité pétrifiante des blancs et nous invite à envisager le contraste non de manière imaginaire avec sa tentation sado-masochiste mais dans son arête ou sa coupure créatrice fécondant la rencontre au sens où l'entend Lacan, "la rencontre serait en fin de compte quelque chose qui vous vient de vous, qui se rapporte à votre division".

La couleur et l'attache - La couleur, la tache et la faute

La couleur comme le signifiant ne se définit pas par elle-même mais par son opposition aux autres couleurs. Toutefois pour penser la couleur il faut la distinguer de la tache. Tache vient du mot latin signe, marque comme bague au doigt, cette marque distinctive évolue vers salissure, prend soit l'un, soit l'autre sens, parfois les deux, puis deviendra défaut, toujours liée au péché, à la culpabilité. La tache interprétée comme la représentation de l'envie chez la femme enceinte alimentera et justifiera la pensée tératogène, l'explication donnant lieu parfois à des démonstrations scientifiques, Malebranche s'y risqua tentant de concilier foi et science, dans ce qui serait "hors nature".

La tache est insupportée chez les personnes dites, "de couleur", qui préféreront la cicatrice plus visible, à la tache. La tache, signe le destin, est liée à la colonisation, à l'esclavage, au malheur. On peut être raccommodé mais pas taché, qu'importe la visibilité ou peut-être à cause de cette visibilité de nature ou contre nature. Mais en même temps la tache marque l'attache, ce premier lieu de représentation du corps, le corps de la mère, ce corps d'attache, premier lieu de dépendance, point fixe.

Etant donné l'immaturité du petit de l'homme, immaturité nerveuse et essentiellement motrice qui fait que l'on peut rester toujours attaché, à ce premier objet perdu, à ce grand colonisateur de notre peau, qui du sceau de la tache provoquée par l'éloignement imposé par le père, ouvrira la voie vers la parole pour l'enfant.

La tache congénitale provient de la mère, elle convoque la faute de la mère. La tache qu'inflige le père est d'ordre culturel et lié à la faute du fils (circoncision...)

Les mythes faisant intervenir les pères sont aussi là, supportant la double articulation langagière, depuis Caïn la tache marque le paria, le meurtre originel, la transgression, Caïn sera contraint à parler pour rendre compte du lieu de son frère assassiné, son double. L'inscription que porte le doigt de Dieu sur le front de Caïn marque à la fois la transgression de Caïn mais en même temps le protège de la vengeance. L'inscription l'exclut, rappelle la transgression, et en même temps pose des limites, éloigne la violence. Dieu fut ainsi le premier tatoueur.

Tache et mémoire : vitiligo, tatouages

Prenons maintenant en exemple, une pathologie caractérisée par des taches, mais des taches particulières car non pas induites par une couleur mais au contraire par l'absence de couleur, le vitiligo. Le vitiligo est considéré par les dermatologues comme une pathologie imprévisible, à l'étiologie incertaine, qui n'exclut pas un terrain héréditaire. Cette affection que l'on retrouve fréquemment chez des patients exprimant une carence du coté du père se manifeste somatiquement par une perte de la couleur de la peau, après qu'il y ait eu une couleur de peau normale, ce qu'il faut différencier de la dépigmentation génétique, autrement dit de la tache. Ainsi le chanteur Michael Jackson a pu modifier la couleur de sa peau par un vitiligo induit, comme nous l'explique Jean-Paul Ortonne, l'opération effectuée n'a pas été un changement de couleur mais une perte de couleur.

Le vitiligo fait donc tache par détachement, dépigmentation.

Les taches sur le corps appellent au souvenir, ce et ceux qu'on ne doit pas oublier, nous connectent avec le royaume des morts, comme l'attestent les rêves des patients présentant des taches sur la surface du corps. Même lorsqu'elle est déniée, cette insistance du passé se retrouve chez les personnes prises par la pulsion, le devoir ou le rituel du tatouage, puisque précisément comme je le développe dans Monothéisme et Psychanalyse, la peau de Nébo, la peau est un support, une surface d'inscription où se grave le Nom du père.

Celui-ci s'inscrira dans le réel lorsqu'il n'a pas pu s'inscrire symboliquement pour le sujet. Autrement dit, ce sujet non inscrit symboliquement dans la loi, dans la filiation, sera pris dans les filets de son narcissisme, aux prises soit avec une pathologie dermatologique d'origine psychosomatique, soit par une compulsion aux tatouages, ou par des marques de vêtements, parfois de manière paradoxale il provoquera une intervention chirurgicale inutile ou une chirurgie esthétique, toute transformation visible renvoyant à des lettres, un nom, un générique rattachant à une appartenance.

Pourquoi ?

Parce que l'importance donnée à la peau traduit celle que nous attribuons à l'apparence, à ce qui est donné à voir, à tout le jeu social, à la surface. Ce qui s'affiche à la surface touche en profondeur. Et ce à quoi l'on tient le plus c'est à sa peau. On se bat pour sa peau.

La peau n'est donc pas une enveloppe, sinon on la jetterait, et on ne s'intéresserait qu'à l'intérieur, nous rappelle Charles Melman.

Ainsi les marques de vêtements ou les marquages corporels sont une manière de se signer, la peau devient surface à re marquer. Et les marques corporelles ont ceci de paradoxal, c'est qu'elles se font à la fois pour être regardé et pour ne pas être regardé, pour exister et disparaître.

Et pourquoi choisir le corps comme support ? Parce que le corps c'est toujours cette dimension du grand Autre, lieu de jouissance, j'ouis sens, du premier objet perdu, la mère, le corps qui relève du sens, de l'Imaginaire soutenu par un trou dans l'Autre, le trou du signifiant phallus, ce trou dans le langage, identifié à un manque, un désir qui va organiser le langage et que l'on veut inscrire dans le corps, faute de ne pouvoir le saisir.

Notes
Bibliographie