Passions du jeu et leurs destins dans une société libérale "avancée" (4ème partie)
Auteur : Christian Bucher 11/10/2004
Retour à la case "dette", aux dettes pécuniaires vertigineuses, lesquelles apparaissent articulables au vertige de la Dette, symbolique s'entend, dont le sujet est "responsable comme sujet de la parole" (selon les termes de J. Lacan). Et dont il tente inlassablement de s'acquitter (R. Gori) en tant que payer, étymologiquement, c'est pacifier ("pacare"), et "s'acquitter de ses dettes, payer tout simplement, c'est renouveler sans cesse un processus de pacification, le paiement d'une dette infinie à laquelle on ne peut se soustraire". Encore faut-il que l'histoire du sujet soit en mesure de lui donner accès à cette fonction neutralisante.
Dette impayable, certes, jusque dans la dimension argotique, comique, à connotation farcesque, de ce terme (selon une remarque pertinente de J.-J. Rassial lors d'un exposé). Inamortissable en tout cas. Avec les dettes abyssales contractées, l'argent perd sa fonction d'équivalent général. Quelque chose de vertigineux dans ce tourbillon... Et le vertige, n'est-ce pas à la fois (Kundera) "l'ivresse de tomber" et "l'art de rester debout"... chez le joueur endetté, en payant, certes, mais avec l'argent des autres, de tous ces petits autres, éblouis par le grandiose de son combat - quasi olympique - avec le hasard.
Bien sûr, il ne faut pas faire litière de la construction sociale du "gagnant" dans les médias, laquelle, Schadenfreude oblige, tend à privilégier aux yeux du public le tragique de la déconfiture et de la perte. Cela étant, simple usufruitier de son gain (selon une formule heureuse de C. Landman), subjectivement parlant, le joueur compulsif ne pourra nécessairement que le remettre en jeu... et perdre.
En effet, sous l'empire de l'hébétude narcissique, se fissure l'armature symbolique du sujet dont les repères se brouillent à la table de jeu. Le pactole est entaché d'un soupçon d'irréalité et le joueur ne s'éprouve qu'usufruitier du gain mirifique, et non pleinement propriétaire (cf. le triptyque de la propriété en Droit Romain, usus-fructus-abusus). "Un gain qui n'est pas un gain", énonçait du reste le turfiste désillusionné et laissé précédemment pour solde de tout compte ! Et la sentence fameuse de Goethe (in Faust) : "ce dont tu as hérité de tes pères, acquiers-le pour le posséder" donne la mesure ou plutôt met en relief la démesure des embarras du joueur addicté aux prises à cette manne céleste.
Au demeurant, ceci n'est pas sans évoquer la phrase de Freud, au détour d'une lettre adressée à Romain Rolland (1936) : "Tout se passe comme si le principal dans le succès était d'aller plus loin que le père et comme s'il était toujours interdit que le père fut surpassé". En tant que "voie courte" vers la fortune, mais nécessairement infructueuse à mesure que la partie se prolonge, les jeux d'argent et de hasard constituent assurément un excellent dispositif en la matière. A visée destinale en quelque sorte.
Et, avec la surenchère des enjeux ("la chasse") et l'accentuation concomitante des prises de risque, s'amorce la phase de perte, véritable "ordalie compulsive" où le joueur tente sans cesse de "se refaire" ; projet dont on mesure, en le prenant à la lettre, l'extravagance.Phase de perte qui est aussi rien de moins qu'une forme exquise mais funeste de mendicité, où tous les subterfuges sont bons, entre contes et mécomptes, afin de se procurer l'argent nécessaire au jeu et lui seul, argent immédiatement réinjecté dans le processus "ludopathique". Entourage subjugué et subverti : victime ou complice ? Ou bien dupe consentante ? Car le milieu familial est comme suspendu aux oscillations des paris du joueur, phénomène se superposant à l'attente fiévreuse de l'arrêt du sort de ce dernier Et la subsidiarité ou plutôt l'inversion de la dette qui émerge dans l'échiquier familial est exemplifiée par le discours de ce père ouvrant répétitivement la porte de son appartement aux huissiers pourchassant son fils criblé de dettes et affirmant avec éclat en relatant la scène : "je suis le successeur en dettes de mon fils".
Jouer à quitte ou double. Ne pouvoir s'arrêter après avoir gagné. Rejouer et perdre. Encore. Jusqu'à perdre tous ses biens. Se perdre, aussi. En un lieu public mais favorisant l'anonymat, dont le paradigme est le casino, dont la définition la plus rigoureuse est celle d'un "lieu qui permet radicalement de fermer les portes de la réalité" (à distinguer de l'immersion dans le virtuel par les jeux vidéo). Cela posé, dans ce lieu surfait du casino, à l'aune de la formule de Lacan, "ce à quoi l'homme aspire, c'est l'enfer", l'enfer du jeu ressortirait tout de même au semblant de la réalité et non au réel de l'enfer.
Enfin, en guise de succédané thérapeutique, jouer, toujours, mais alors jouer à se faire interdire. Et il est avéré que les interdictions de jeu sont volontiers transgressées par ceux-là mêmes qui les demandent ! Une demande incantatoire de "se faire interdire", où il s'agirait d'inscrire le tiers - en l'occurrence, un tiers réflexif, débonnaire, facilement tourné en dérision - dans la réalité, à défaut d'une quelconque efficacité symbolique. En d'autres termes, comme le parfum enivrant d'une victoire dans la défaite ?
