Théorie psychanalytique

 
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Passe, Exode et Noms du Père

Auteur : Denise Sainte Fare Garnot 25/10/1992

Bibliographies Notes

Ces trois termes Passe, Exode et Noms du père ont-ils des liens qui justifieraient de les avoir rapprochés intuitivement ? Lesquels ?

Les textes qu'ils titrent sont très différents en particulier par leurs dates : si l'Exode est un récit biblique, à la fois historique et symbolique qui fait partie de la Révélation, les deux autres sont récents. La Passe est " proposée " en 1967 et la transcription des " Noms du Père " tente de conserver la séance unique du 20 novembre 1963 d'un séminaire qui aurait dû se prolonger toute l'année. La chronologie est ici de peu d'intérêt en regard de ce qu'il en serait d'une articulation logique et signifiante des textes. C'est ce que j'essaierai d'éclairer.

Est-il nécessaire de rappeler que l'Exode est constitué d'un ensemble de versions différentes d'un même récit qui raconte la vocation et la mission de Moïse, puis les interventions divines successives (les fameuses plaies d'Égypte et ce qu'on nomme lesMirabilia Dei ) destinées à ce que Moïse et le peuple d'Israël opprimés acceptent de quitter le sol égyptien et de se lancer sur la route de la Terre promise, abandonnant lieux et objets familiers pour un avenir hasardeux ? C'est aussi le texte où Dieu révèle son nom : Ehye Acher Ehye et c'est enfin, inséparable du reste, l'institution de la Pâque.

Partons déjà de ces quelques éléments et notons qu'il est courant de rapprocher les mots Pâque et Passe.

En nous référant au Dictionnaire étymologique de la Bible, (éd. Brépols) nous trouvons que " Pâque " se dit :

- en Hébreu, pessah, dont la traduction habituelle est passage bien que le sens précis en Demeure énigmatique. Certains, en effet, le rapprochent de l'akkadien pasahu " apaiser " signification qui n'est négligeable ni pour la passe, ni pour les noms-du-père. La plupart le rattachent au verbe hébreu pasah qui signifie " boiter" mais aussi " épargner ", " sauver ". Ce dernier sens est sûrement celui d'Exode où l'on se souvient que Yahvé passe et épargne les maisons des Israëlites marquées par le sang de la victime pascale.

- en Grec, phasek dans Jérémie et le deuxième livre des Chroniques et

pascha d'après l'araméen dans le reste de la Septante (LXX) et le Nouveau Testament

Le dictionnaire grec Bailly ne mentionne pas phasek mais on y trouve :

- jascv : dire, avec la nuance dire oui, affirmer.

-pasca fête juive et chrétienne; le repas de Pâque; l'agneau pascal

(en Hb. pâsach)

- pascv : être affecté , éprouver, subir un châtiment, pâtir.

Ainsi, des différentes étymologies du mot Pâque découlent les notions de passage, d'affirmer quelque chose, d'être affecté, éprouvé et d'éprouver ou si l'on veut de franchir une épreuve et d'épargner, toutes significations qui, établissent des ponts signifiants entre les trois textes Passe, Exode et Noms du père qui apparaissent bien comme temps de passage, temps d'épreuve mais aussi de miséricorde, d'émerveillement, de surprise aussi et d'affirmation et qui entraînent, pour ceux qui sont concernés un déplacement subjectif et / ou collectif.

Il semble intéressant de noter que la prescription de marquer les linteaux des maisons avec le sang de l'agneau sacrifié est vraisemblablement antérieure à l'Exode et aussi que la Pâque et la fête des Azymes qui, dans la Bible, sont en quelque sorte accolées ont des origines différentes. (Cf Ex. 12, 1 à 15 pour la Pâque et Ex. 12, 15 à 21 pour les Azymes in La Bible de Jérusalem ).

Selon le dictionnaire de la Bible déjà cité, le rituel de la Pâque est en effet celui d'une fête de pasteurs, qui se rapproche des sacrifices de printemps des anciens Shasu migrateurs, des Nomades du désert, pour la préservation et la fécondité du troupeau. Elle est célébrée sans mention de sanctuaire, avec une victime prise du troupeau, rôtie au feu, mangée à la hâte, avec du pain non levé (pain azyme qui est aussi un signe de la hâte ) et les herbes du désert, en costume de voyage pour être prêts au départ. Elle est célébrée la nuit, quand on n'a plus souci du troupeau, et à la pleine lune de printemps, au moment où le petit bétail (brebis et chèvres) met bas ; c'est aussi le temps où l'on se met en route pour les pâturages d'été : moment décisif et plein de dangers personnifiés par le " destructeur ". C'est pour se préserver de ses coups que l'on oint les piquets de tente avec le sang des animaux sacrifiés. Au lever du jour, le groupe se met en route pour passer Des steppes desséchées aux riches prairies des terres fertiles. Il s'agit ici d'une très ancienne fête pastorale.

Le rituel de la fête des Azymes, par contre, connue dans des très anciens calendriers, suggère une fête agricole, sédentaire, peut-être d'origine cananéenne. Le pain azyme appelé dans le Deutéronome : " pain de misère ", doit être consommé durant une semaine pendant laquelle le vieux levain ayant été éliminé, il faut attendre le nouveau pour le faire entrer dans la maison. Le symbole du pain azyme repris dans la première Épitre de Paul aux Corinthiens (5, 7-8) comme signe de pureté et de vérité.

Notons au passage, ce qui est bien connu, cette manière de répéter des rituels anciens, souvent païens, pour en faire des célébrations nouvelles.

Est-ce à rapprocher de l'éventuelle reprise de la passe dans les groupes issus de l'École freudienne et, éventuellement, à l'Association freudienne ? Faut-il garder les outres vieilles pour qu'y fermente un vin nouveau ? Ou bien inventer une autre forme de passage ?

La lecture de l'Exode 12 montre que Yahvé passe outre les maisons des Hébreux marquées du sang de l'agneau et épargne ainsi ceux qui y habitent. Le premier passage, c'est celui de Yahvé qui épargne. Qui épargne qui ? les Hébreux. Mais l'Ange Exterminateur, comme s'exprime la Bible, sème la mort dans toutes les maisons des Égyptiens. " Et quand vos fils vous demanderont : "Que signifie pour vous ce rite " vous leur répondrez : "C'est le sacrifice de la pâque en l'honneur de Yahvé, qui a passé devant les maisons des fils d'Israël,..."

Le second passage est celui de la mer des Roseaux : le peuple juif, que Yahvé s'est ainsi attaché, passe à pied sec une mer que la main levée de Moïse a fait refluer et que cette même main, abaissée, laissera revenir et engloutir les Égyptiens.

Cette fête devra chaque année être commémorée c'est-à-dire que le même rite ( tuer l'agneau etc.) devra être reproduit chaque année à la même date. Mais c'est toujours la même fête, comme prolongée.

Passant de l'Ancien au Nouveau Testament, la Pâque devient les Pâques et notre intérêt pour la lettre infléchit à s'interroger sur ce pluriel lié sans doute à la répétition et sur lequel les dictionnaires consultés sont muets.

Quand Jésus Christ dit à ses disciples :" J'ai désiré manger cette pâque avec vous ", il s'inscrit dans le rite ancestral. La Cène et l'institution de l'Eucharistie avec les paroles qui l'accompagnent : " Chaque fois que vous ferez cela vous le ferez en mémoire de moi " qui centrent le rite non sur le père mais sur le fils, avec l'annonce concomittante de sa mort en croix et de sa résurrection opèrent, me semble-t-il une coupure et créent une seconde Pâque. Les chrétiens célèbrent les deux pâques - d'où peut-être le pluriel -, dans la diachronie d'une longue cérémonie nocturne, qui est d'abord célébration du Père, mémorial de la Pâque juive puis célébration du Fils, fête de la Résurrection. La fête de la Pâque est une fête très importante, peut-être la plus importante du calendrier juif et elle est pour les chrétiens le pivot sur lequel s'appuie la foi : " Si le Christ n'est pas ressuscité, notre foi est vaine ", dit l'Épitre aux Romains.

Après la Pâque, il importe encore de remarquer que, dans la tradition juive, il y a un espace liturgique de 50 jours de deuil et d'abstinence, - période qui débute par ce temps des Azymes déjà mentionné -, sans doute en souvenir du séjour au désert et comptés à partir de la moisson de la première gerbe d'orge offerte à Dieu comme le sont habituellement les prémices.

A l'inverse, la tradition chrétienne célèbre ces 50 jours dans la joie de l'offrande du Fils au Père.

La fête qui clôture ces cinquante jours, sept Semaines, est appelée fête des Semaines, de la Moisson ou Pentecôte qui est un terme grec ( de penta cinquante) et se célèbre, dans les deux traditions, joyeusement ; mais l'accent est mis chez les chrétiens sur la venue de l'Esprit Saint - in-spiration au sens premier -, l'Esprit de Dieu qui permet à la fois l'accès aux mystères de Dieu et aux langues des hommes. Les disciples se mettent à parler en langues et se comprennent c'est-à-dire que l'inspiration fait acte.

Dans la Passe aussi, il s'agit bien dans le moment " de reconnaissance fugace" qui en décide, d'un acte qu'on peut dire inspiré. Mais remarquons aussi que la Pentecôte est un phénomène collectif. C'est un temps où se multiplient et se distribuent les effets " des langues ", fussent-elles de feu et venues d'en-haut. Pourtant les disciples n'en étaient pas tous au même point. Alors, peut-on supposer que puisse se réaliser dans un groupe un travail qui ne vienne pas seulement d'en-haut mais qui se transfére en réseaux et qui permette une avancée de ceux que soutient un désir similaire ? À partir de là pourrait peut-être s'imaginer une tout autre procédure pour la passe.

Peut-être pouvons-nous encore remarquer que Lacan connaissait parfaitement ces textes bibliques. Lui étaient-ils présents à la pensée quand il proposait la Passe ?

Pour son séminaire du 20 novembre 1963, Lacan avait dessiné au tableau un schéma qui constitue certainement un lien, visuel d'abord, entre l'Exode et les Noms-du-Père mais aussi avec la Passe. Nous le reproduisons ci-dessous :

C'est un schéma " cerné " comme dit Lacan, constituant donc un ensemble et dans lequel se trouvent inscrites plusieurs formules : une formule du fantasme différente de la formule habituelle puisqu'elle est inscrite : a <> S;

Aleph

d (A) désir de l'Autre, ici non barré ;

d le désir.

Si ces trois formules sont rassemblées dans ce séminaire des Noms-du-Père c'est en tant qu'elles concernent l'angoisse. Lacan parle ici de synchronie :" Où et à quel temps, référence au niveau de la synchronie, le sujet est-il affecté de l'angoisse? " Serait-ce donc la présence de ces trois éléments dans l'Exode et la Passe qui y implanteraient aussi l'angoisse ?

Avant de poursuivre sur la question de l'angoisse, centrale dans ce séminaire, revenons à ce qui m'avait d'emblée interrogée, la présence de ce signe qu'est l'Aleph, signe reproduit au tableau dans son écriture hébreue ( ) point d'appel à la Bible, à l'Exode. On sait que cette lettre est la première de l'alphabet hébreu bien que, justement, elle ait la particularité de lui servir, en réalité, de point de départ effacé puisque celui-ci commence en fait par la seconde lettre, le Beth ; lettre nécessaire donc et pourtant laissée tombée, sorte de refoulement originaire, analogue, en quelque sorte, au zéro qui permet le 1 ; ce qui rejoint Monsieur J.T. Desanti quand il définit le point comme ce qui n'a aucune dimension - d'où pourtant part la droite -, point qui se réduit à rien (cf. La normalité comme symptôme). Rien, l'un des objets a qu'énumère Lacan, précisément dans ce séminaire.

" L'aleph sera là pour nous aider à symboliser le rapport du sujet au petit a ", nous dit Lacan.

En tant que symbole mathématique et sous la forme Aleph 0 (aleph indice zéro) il représente le cardinal qui caractérise la puissance de l'infini.

Or Lacan parle de l'aleph de l'angoisse à propos de " l'angoisse la plus basale " (est-elle infinie ?) dans le cadre de la pulsion scopique. " Son essence (de la pulsion scopique) est résumée en ceci que plus qu'ailleurs, le sujet est captif de la fonction du désir ... Dans la pulsion scopique où le sujet rencontre le monde comme spectacle qu'il possède, il rit ... mais il ne voit pas que ce que l'Autre veut lui arracher, c'est son regard. La preuve, c'est ce qui arrive dans le phénomène de l' Unheimlich : chaque fois que soudain par quelque incident fomenté par l'Autre, cette image de lui dans l'Autre apparaît au sujet privé de son regard " , tel Moïse au moment de la révélation du Buisson ardent (cf Ex 3, 3)- buisson ardent qu'il faut considérer comme le corps de l'Elohim, dit Lacan - qui " se voile le visage dans la crainte que son regard ne se fixât sur Dieu " ou de se voir vu par Lui. Ainsi aussi, sont confrontés à l'Unheimlich Les Hébreux sortant d'Égypte et échappant à l'Ange exterminateur ou d'une autre manière le sujet dans l'épreuve de la passe, la fin de la cure ou, bien sûr, tout autre temps où se manifeste le désir de l'Autre.

Ce a peut-il être rapproché de ce qui adviendrait dans la passe ou la fin de Aleph

l'analyse, un a réduit à rien ?

Dans le schéma inscrit au tableau, figure le symbole du désir de l'Autre d (A), ici un Autre non barré. L'angoisse, nous dit Lacan, tient à sa perception.

Est-ce ce désir même qui angoisse les Hébreux, sommés de quitter leurs maisons et qui partent avec le strict minimum, sur une parole de Yahvé, sans bien comprendre ce qui leur arrive ?

Est-ce ce désir de l'Autre qui suscite la Passe ?

Et quel objet a est cause du désir de la passe ?

Lorsque Lacan pose que l'objet a est l'objet qui cause le désir, que l'angoisse n'est pas sans objet et que celui de l'angoisse est le même que celui du désir, la question vient de ce qui cause le départ des Hébreux de l'Égypte : est-ce le désir de Dieu, en position de grand Autre ou donnerons-nous à Dieu le statut d'objet a ?

Qui se révèle à Moïse et comment ? Dieu l'appelle du milieu du buisson ardent : " Moïse, Moïse " - " Me voici " - " C'est moi le Dieu de ton père, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob " (Ex. 3,4-6). Dieu se révèle par sa voix, a qui vient de l'Autre, " seul témoin de ce lieu de l'Autre qui n'est pas seulement le lieu du mirage ". " La voix de l'Autre, de ce Dieu dont la rencontre dans le réel se signale par ce qui ne trompe pas : l'angoisse " (Les noms du père).

Dieu donc se nomme : le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob, il s'affirme. C'est l'une des étymologies données plus haut de faskw .

Cette nomination de Dieu, Lacan la reprend dans cette leçon et il l'introduit - à propos de ce qu'il appelle l'erreur de Saint Augustin sur la question de la cause -, de la façon suivante :

" Comment ne pas protester, chez un esprit si lucide, contre l'attribution radicale à Dieu du terme de causa sui. Absurdité ponctuée qu'à partir du relief de ceci que je vous ai dit, qu'il n'y a de cause qu'après l'émergence du désir. Ce qui est cause du désir ... ne pourrait être en aucune façon tenu pour équivalent antinomique de la cause, pour lui. Augustin fléchit sur ce que je voulais vous articuler (sous-entendu mais je pars), avec toutes sortes d'exemples la parole de Yavhé à Moïse : " Ehyé Acher Ehyé " " Je suis ce que je suis " " Je suis celui qui suis " " Je suis ".

Dieu s'affirme et Lacan souligne un point important : " Je ne peux pas vous quitter sans avoir au moins prononcé le nom, le premier nom, par lequel je voulais introduire l'incidence spécifique de la tradition judéo-chrétienne, pas celle de la jouissance mais Du désir d'un Dieu, le Dieu Elohim...Ce Dieu dont le nom n'est que le nom Shaddaï ", comme il est dit dans l'Exode : " Dieu parla à Moïse et lui dit :"Je suis Yahvé. Je me suis manifesté à Abraham, à Isaac et à Jacob, sous le nom d'El Shaddaï mais je ne me suis pas fait connaître d'eux sous mon nom de Yahvé. Je me suis engagé aussi, à leur livrer la terre de Canaan, etc." "

Ainsi les nominations de Dieu sont multiples : Yahvé, Shaddaï, Elohim, et il faudrait ajouter Adonaï et d'autres que Lacan cite : Kirios, Chem. C'est le parangon que prend Lacan pour les Noms-du-Père, insistant sur le pluriel et non sans avoir demandé à ses auditeurs de se référer également aux repères qu'il a précédemment donnés : la métaphore paternelle, la fonction du nom propre et le drame du Père dans la trilogie claudélienne.

Le séminaire sur les noms du père " s'enchaîne - dit Lacan - avec celui de l'angoisse. " Ce rapprochement - après l'angoisse, les noms du père -, n'est pas sans nous frapper, comme si nous n'avions d'autre recours pour sortir de l'angoisse, suscitée par le désir de l'Autre, que de nous en remettre au père. Ainsi, après la traversée de la Mer des Roseaux,les Hébreux éclater l'hymne triomphal

" Je célèbre Yahvé, il s'est couvert de gloire,

Il a jeté à terre cheval et cavalier.

Yah est ma force et mon chant...

Il est mon Dieu...

Yahvé est un guerrier ;

son nom est Yahvé... etc.

Ainsi allant d'un texte à l'autre, je relèverai encore quelques signifiants qui me semblent créer des points de jonction- disjonction.

Lacan a pu dire, à plusieurs reprises, qu'il parlait en analysant. Ici, c'est en " passant ".

Au sens premier et trivial, puisqu'il annonce son départ : " Ce séminaire est le Dernier que je ferai." Nous pouvons imaginer l'inquiétude, voire l'angoisse qu'une telle annonce a dû susciter ! Il va partir, il n'est plus là qu'en passant. Départ brutal, imprévu pour certains ; départ pressenti " pour certains initiés aux choses qui se passent ". et le texte est marqué par la hâte, j' y reviendrai.

Il parle également comme passant au sens de la passe du fait que, rejeté par certains, il soumet son dire et donc son enseignement à ceux qui éventuellement le suivront, " ses fidèles auditeurs " comme à " ceux qui retournent cette empreinte contre moi ". Lacan est là destitué, déplacé, dépouillé en quelque sorte. La transmission qui est la question de l'enseignement mais aussi celle de la Passe est présente. Mais la Passe n'existe pas (on est en 1963 et la proposition est de 1967) et c'est dans l'après-coup qu'elle va être inventée.

C'est dans ce contexte qu'il faut, me semble-t-il entendre le mot " donne " répété trois fois : " J'ai pu croire que je vous donnerai cette année ce que je vous donnais Depuis dix ans, il était préparé, je ne ferai rien de mieux que de vous donner le premier..." Le plus souvent, on fait un séminaire. Donner et faire sont, nous a appris Freud, du même registre mais qu'importe ? Sommes-nous attentifs à ce que la parole soit donnée, offerte dans un séminaire, manifestation du désir de l'Autre, ce qui entraîne qu'elle peut être accueillie, acceptée, ou refusée, contestée par l'autre ... Peut-être aussi y avait-il dans la passe par rapport à cette demande de Lacan de comprendre ce qui poussait quelqu'un à devenir analyste cette idée de donner quelque chose à Lacan.

Parole donnée aussi que celle de la Bible, dont le caractère éventuellement révélé entraîne une acceptation (parole d'évangile) et qui apparaît aussi, Lacan le soulignait plus haut, comme manifestation du désir de l'Autre.

Don encombrant, interpelant et qui oblige à prendre position.

Avant de partir, Lacan donne donc le message préparé, une sorte de leçon concentrée, message qu'on pourrait entendre comme un testament mais qui apparaît plutôt comme une ponctuation, un de ces coups d'arrêt qui entraîne un effet de rebond. Ponctuer est du reste un mot qui vient à Lacan dès le début de ce séminaire. Il demande de ponctuer les repères qu'il a déjà posés.

Enfin ce texte est marqué par la hâte, comme celui de l'Exode des Hébreux et l'on repèrerait aisément au cours de la Passe, cette fonction de la hâte dont Lacan nous indique l'importance dans la parabole des trois prisonniers. J'avais tenté de comparer le temps de la hâte et celui de l'angoisse dont Lacan souligne que le sujet " est affecté de façon immédiate ".

Alors le temps de l'immédiat c'est le présent, un temps fini dès que commencé.

Le temps de l'angoisse, c'est donc le présent, indicatif.

Or dans Les noms du père et l'Exode, il y a certes l'angoisse mais il y a aussi la hâte. Il faut faire vite, parer au plus pressé. C'est le départ.

Les consignes dans le séminaire sont données à l'infinitif présent" ponctuer les repères, l'ordonner (l'affect), vous référer " etc., sauf si Lacan a donné les consignes à l'impératif et si le transcripteur a fait le passage à l'infinitif ?

L'Exode utilise certes le présent mais aussi le passé - quand il s'agit du récit proprement dit - , et le futur - pour les commandements et les prescriptions à long terme.

Mais pour autant que l'un et l'autre de ces textes soient marqués à la fois par l'angoisse et par la hâte, la première est un affect et la seconde n'est qu'une manière de faire avec le temps et, éventuellement, elle n'est que l'effet de la première. L'angoisse fomente la hâte qui précipite le temps mais celle-ci n'est pas dans l'immédiateté que Lacan marque par la synchronie des éléments dont nous avons parlé précédemment. Pour présents qu'ils puissent être dans la hâte, ils le sont dans la diachronie, me semble-t-il.

ll reste une question importante qui fait pont avec la passe, celle de l'imposture que Lacan souligne à propos de la pulsion scopique : " Je n'ai pas dépassé la pulsion scopique. Le franchissement : il faut que je désigne ce qui s'y manifeste et va à y pointer vers l'imposture ; ce fantasme que j'ai articulé sous le terme de l' agalma ".

L'imposture qui vient là dans le séminaire des Noms-du-Père est un terme fréquemment employé par rapport au passage à l'analyste, terme que Lacan reprend à la fin du séminaire de la manière suivante : " vous promouvoir dans cette voie contre quoi j'ai toujours à me prononcer : la voie de l'imposture ".

Sans que le mot ne soit prononcé, n'est-ce pas ce dont Moïse est accusé par ses compagnons au désert ?

J'ai relevé quelques points qui m'avaient suggéré des passages possibles entre les textes étudiés. Il y en aurait peut-être d'autres.

Je conclurai sur un élément qui me semble caractériser les trois : leur caractère fondateur ; caractère fondateur de la civilisation judéo-chrétienne et, à titre personnel de chaque individu inscrit dans cette histoire, dans cette tradition et dans leur transmission ; caractère fondateur de la psychanalyse telle que Lacan nous l'a transmise ; caractère fondateur enfin, en ce que tous trois sont concernés par la " recherche de la vérité " comme le dit Lacan dans le séminaire des Noms-du-Père, même si l'on sait que l'on ne peut " s'avancer vers une conquête du vrai (que) par la voie de la tromperie ".

Notes
Bibliographie