Théorie psychanalytique

 
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Opiacité

Auteur : Alain Dufour 17/03/2004

Bibliographies Notes

Les bonnes nouvelles sont trop rares pour que nous les passions sous silence.

Beaucoup de personnes, bien sûr au-dehors, non parmi nous, se demandent ce qu'est l'objet a, à quoi il ressemble, comment se le procurer.

Cette inquiétude bien légitime est en passe de connaître sa résolution définitive.

En effet, les fantastiques développements de la science ont permis de réaliser un progrès décisif qui va nous rassurer tous : on est enfin parvenu à synthétiser l'objet a !

Une nouvelle et salubre méthode est apparue pour assister les personnes qui souhaitent cesser de fumer. Il s'agit d'une pastille, d'une rondelle, d'un timbre, d'une ventouse que l'on colle sur l'épiderme et qui distille progressivement de la nicotine.

Pour reprendre une formule de C. Melman, "la toxicomanie c'est l'accolement libidinal à l'objet" (1) et nous découvrons dans ce procédé une légalisation hygiénique et surtout morale qui devrait satisfaire tout le monde...

Ceci n'est pas du tout à prendre comme une métaphore. Ce type de progrès réalise parfaitement l'idéal du toxicomane : soit l'amour accompli de la prothèse.

Il reste juste à mettre au point un distillat percutané d'opiacé de synthèse et l'affaire sera dans le sac, si l'on peut dire.

A ceci prés cependant : les toxicomanes ont horreur de la continuité et ce procédé risquerait de les priver de ce qui est essentiel dans l'addiction : le rythme, la cassure, la scansion.

Il traîne d'ailleurs depuis 7 ou 8 ans une rumeur selon laquelle nos chérubins seraient menacés par des timbres de LSD. Elle était bien fondée : les propagateurs de l'inquiétude s'étaient juste trompés de produit et de fabricant. Pour l'essentiel ils avaient raison. Ils étaient dans leurs fantasmes les précurseurs des avancées de la technique.

La clinique des toxicomanes résiste à la conception, à la théorie. C'est sans doute pourquoi en 1982 C. Melman notait qu'une clinique de l'alcoolisme et de la toxicomanie restait à écrire (2).

Nous sommes quelques-uns à l'Association Freudienne à nous y employer et à confronter nos lectures de la clinique comme nos hypothèses devant cette manifestation si humaine, soit le désir d'être asservi fût-ce par le plus inerte objet, (une voiture, un compte en banque, la trique, un colifichet et) et trop sensible aux enjeux politiques et culturels qui sous-tendent les modalités de son approche.

L'une des questions que posent les toxicomanies est de savoir si elles caractérisent une modalité parmi d'autres de la jouissance commune (phallique) ou si elles ne sont pas exemplaires de la promotion d'une jouissance Autre.

Thomas de Quincey, qui à suivre la démonstration de notre collègue P. Petit (3), fonda, inventa à proprement parler la toxicomanie, promet de nous dire quels effets tant redoutés que souhaités l'opium lui procure.

On va enfin savoir de quoi il retourne, on y est. Hélas les promesses se succèdent sans que nous n'en apprenions rien. À l'instar de la jouissance féminine il en est toujours question et il n'en est jamais rien dit.

Son pouvoir s'avère entièrement fonction de l'humeur et de la situation de l'auteur. L'étonnant c'est que malgré toute sa perspicacité et sa détermination il ne s'en aperçoit pas un seul instant.

Il maintient, en dépit de cette évidence, l'indépendance des propriétés de la drogue. De même en ce qui concerne les affres du sevrage. Le récit minutieux ou la comptabilité à laquelle il s'emploie nous montre bien des modifications incessantes mais lui conclut au contraire dans le sens d'une hypostase (La fameuse Déesse Noire) du produit. Remarquons que cette croyance est aujourd'hui la position la plus répandue : pas seulement celle des dits toxicomanes.

Peut-être n'est-il pas indiqué de répondre sur un mode exclusif à de semblables questions.

Peut-être vaudrait-il mieux cerner ce qu'il convient de nommer "toxicomanie" ou encore envisager comment ces modes opposés contradictoires d'exploitation du corps et de dérouler sa vie peuvent se conjoindre. Autrement, par exemple, que cela ne se réalise chez une femme ou encore dans les affections dites psychosomatiques ou la phobie.

Toujours est-il que l'extension des assuétudes nous concerne (il y a lieu sans doute de distinguer les assuétudes des toxicomanies qui n'en réalisent qu'une figure très particulière et beaucoup plus rare).

Face à elle devons-nous opter pour l'indifférence, ou le militantisme, l'interventionnisme, comme en donne l'exemple un collectif, un mouvement bourré de bonnes intentions, celles dont on pave l'enfer contemporain ?

Ce regroupement de générosités incontestables s'est intitulé "Limiter la casse" et son programme consisterait à "réduire les risques".

Ce séduisant intitulé méconnaît sans doute que le mot "casse" en imprimerie désigne le casier qui contient les lettres. Ce qui m'amène à lire cette invitation comme une injonction à un autodafé universel.

L'étonnant dans ce genre de proposition c'est que l'on ne se mêle absolument pas de l'avis des intéressés. On veut leur bonheur ou leur santé malgré eux.

Il y en a qui se rebiffent : c'est ainsi qu'un patient qui vivait avec une femme séropositive, à propos des précautions à prendre me confiait : "Vous savez, moi faire l'amour sous cellophane c'est pas mon, truc..."

Il ne s'agit pas d'encourager l'insouciance, comme bien sûr on ne manque pas d'en être accusé sitôt que l'on montre la moindre réserve sur la conduite humanitaire mais de noter les effets, inverses de ceux désirés, provoqués par la gentillesse coercitive. Gentillesse qui consiste en son essence à ne pas admettre la castration de l'autre.

La gloire occidentale du "pharmakon" nous concerne au moins en tant que citoyen. Mais je crois aussi que les praticiens, les psychanalystes ont des choix à effectuer et à tâcher de faire entendre face à la multiplication des débats et des actions les plus irrationnels, les plus confus, les plus opaques qu'induit ce phénomène.

Quel aveuglement obscurcit la cité?

Quelle cécité peut-elle expliquer la stérilité des polémiques à propos des drogues et de ceux qui en goûtent le joug?

Extinction des consciences sous l'effet des opiacés.

Opacité des discours, quelle révélation nous attend, se profile derrière cet obscur désir?

Partir de la clinique est une source d'embarras. Puisque la clinique c'est le désordre, le foutoir, le réel.

Trouver des repères fiables dans le foisonnement des comportements et des énoncés que les toxicomanes ou, ceux bien plus nombreux qui s'estiment tels, livrent à notre appréciation n'est pas une mince affaire.

Sans y insister, notons qu'au caractère figé des demandes adressées par les personnes se déclarant toxicomanes correspond une variabilité extrême dans les effets évoqués ou recherchés par eux.

Chacun semble-t-il y trouve ce qu'il y a mis. Le timide de l'audace, le bavard, l'excité, de la sérénité, l'anxieux la paix retrouvée, l'éjaculateur précoce quelque retenue, l'insomniaque le sommeil, l'inhibé le pouvoir d'agir etc....

Quoiqu'il en soit de notre pratique, des particularités de notre expérience c'est un problème éthique inévitable que de répondre à la demande adressée par un toxicomane.

Raison pour laquelle Lacan pouvait demander en 1966 : "... du point de vue de la jouissance, qu'est ce qu'un usage ordonné de ce qu'on appelle plus ou moins proprement des toxiques, peut avoir de répréhensible..." (4)

Pour préciser cette difficulté C. Melman quant à lui s'exprimait ainsi :

"...est-ce qu'en tant qu'analystes nous avons, nous, à décider de la jouissance de quiconque ? C'est-à-dire, est ce que nous avons à prendre parti sur ces modalités pour remédier au défaut de rapport sexuel ?" (5)

On le voit c'est un problème moral très aigu et très délicat, encore exagéré aujourd'hui en tout cas, par le consensus social (on peut même parler ce consensus à l'échelle d'une civilisation) qui nous engage, nous presse de voir dans les toxicomanies un désordre menaçant.

Mais au nom de quoi inviterions-nous un sujet à venir plutôt rejoindre ses petits camarades dans la grande cour de la jouissance commune ?

Au nom de quoi ou de qui interviendrait-on dans quel but, au nom de quelle éthique, de quels principes ?

C'est aussi un problème technique car en admettant que l'on ait trouvé une réponse satisfaisante ou que l'on se soit décidé à s'en passer et que l'on se soit assuré que c'était bien en effet son souhait, comment va-t-on le lui permettre?

Il y a un point de désaccord qui à mes yeux n'est pas essentiel mais qui provoque des réactions souvent très vives.

Lorsque qu'un toxicomane me fait part d'une assuétude sévère je lui demande s'il souhaite accomplir une démarche préalable ou simultanée en institution. Si cela ne lui convient pas je précise alors qu'il devra tenir compte, s'il s'engage dans une analyse des effets pernicieux de sa consommation : parler sous l'effet d'un opiacé est facile et il est très confortable, et souvent passionnant, d'écouter quelqu'un qui se trouve dans un état de désinhibition aussi complet que celui provoqué par son stupéfiant favori. Cela dit il y a lieu d'évaluer les conséquences de cette facilité dont le pendant, c'est bien certain, est l'inanité la plus totale en ce qui concerne les effets à attendre ou à espérer de la cure.

Lorsque j'ai à préciser cette particularité à des collègues, je n'en mène pas large. Certes la lecture d'un article de C. Melman "Le triomphe de la jouissance féminine" m'a quelque peu rassuré. Car quoiqu'on en dise s'il est vrai qu'à occuper cette place singulière on n'a guère de secours à attendre pour savoir que faire ou que dire, j'étais tout de même bien content de trouver des appuis de cette qualité là.

Voilà ce qu'il notait "Eh bien, il est étrange que les analystes aient cette répugnance à pouvoir dire simplement au buveur : non ! Si effectivement il faut accomplir ce que tu es venu me demander, il faudra que ça s'arrête. Ou si ce n'est pas le cas ce n'est pas la peine d'équivoquer, d'attendre quelque miracle. Sans avoir tendance à s'engager dans quelque complicité."

Je fais donc partie de ceux qui ne répugnent pas à dire non. Est ce par soumission à une quelconque morale ?

On dit lutte contre la toxicomanie c'est une bien curieuse locution. Il est sous entendu ou explicité que c'est forcément un abus menaçant pour la paix sociale. Ce n'est pas le plus courant loin s'en faut. Lutte contre l'abus, l'exagération qui pourrait menacer l'ordre public, les biens privés etc... du fait d'une conduite débordante cela se conçoit bien. Ainsi de l'ivresse alcoolique publique, d'ailleurs légiférée et réprimée. Ce dont il est question alors c'est de ne pas outrepasser les bornes que la civilité nous impose en temps de paix afin de ne pas nous entretuer. Mais la lutte contre les manies, cela est très étonnant. Faut-il lutter contre la philatélie, contre la dépendance aux "pins", aux petites voitures, aux soldats de plomb ...? Contre tous les collectionneurs envahissants ?

Toujours est-il qu'adopter et adapter cette manière d'agir, c'est-à-dire se mêler de la jouissance de son prochain (il est vrai dans la mesure où il vous y convie) est tout à fait incommode, et de plus inconfortable, désagréable au plan intellectuel.

Les uns, du coup, passionnés de désintoxication vous félicitent et leurs louanges sont plutôt embarrassantes. Les autres crient à la trahison des dogmes de la déontologie, au viol moral, à l'intervention arbitraire, à la cruauté... Pas facile de se faire entendre dans ces conditions. De plus rien ne permet de certifier que la cure ne pourrait pas s'engager, puis se dérouler de la meilleure manière sans cet avertissement.

J'agis ainsi parce que je pense que le plus souvent une ébriété, une élation ou une sédation continues figent complètement le sujet dans une organisation qui n'a, en général,aucune chance de se défaire de façon spontanée et ne laisse aucune place à l'appropriation du travail effectué. Parce qu'il se réalise bien un travail mais il se dissout au fil des séances. La boutade : l'alcoolisme est un problème qui se dissout dans l'alcool a son pendant. On pourrait dire concernant la toxicomanie qu'elle se pulvérise dans la poudre. Je dis "en général" et bien entendu beaucoup de toxicomanes réclament un statut d'exception : c'est d'ailleurs me semble t il une revendication plutôt rassurante, de bon pronostic quand il en est ainsi : "Vous avez tout à fait raison, c'est vrai pour les autres mais moi c'est différent".

C'est sans doute une chose que l'on apprend en travaillant auprès des toxicomanes : gérer l'abstinence sans en faire un idéal.

Cela n'est ni trivial ni commode comme position. Cela oblige à intervenir ce qui est éminemment risqué : pour soi, pour l'autre pour ce que l'on vise en le recevant. Déjà de présenter les choses ainsi peut laisser croire que les toxicomanes constitueraient un ensemble bien délimité. Il n'en est rien et si je mentionne cette particularité c'est en songeant à ceux d'entre eux qu'un psychanalyste a quelque chance, si je puis dire, de rencontrer voire de retenir. Ceux-là ne constituent, à mon avis qu'une minorité parmi tous ceux qui s'estiment toxicomanes ou sont désignés comme tels.

Ces difficultés indiquent bien que savoir quelle direction donner à la cure lorsque l'on reçoit un toxicomane est une question rien moins que luxueuse...

À vrai dire si j'invitais un patient toxicomane à réfléchir à cette question : "La direction de la cure" je suis à peu prés assuré qu'il me répondrait :

"Ça m'est égal, au bord de la mer ou à la montagne ou même à la campagne si vous voulez... je veux m'en sortir... je veux repartir à zéro... mais je veux partir tout de suite".

C'est ça pour lui la bonne direction. À défaut de pouvoir faire se taire le corps alors déplaçons le...

C'est bien en effet à quoi se réduit au début de nos rencontres le plus vif de leur démarche. Partir, dormir, planer peut être ... voilà ce qui semble intéresser un toxicomane.

L'originalité des toxicomanies tient-elle au caractère ostentatoire de leur déni, à la nature de ce sur quoi porte le déni ou encore à la procédure utilisée pour le maintenir ?

Silhouette

Suivant en cela ce que nous enseignait M.Czermak, il y a quelque dix ans à Sainte Anne, je crois bon de se méfier des conclusions tirées d'une "clinique impressionniste". Aussi l'insuffisance de ce travail, ne devrait-t-elle pas trop participer de ce travers à moins d'entendre "impressionnisme" comme technique de la touche, de la pointe, de la tâche puisque le temps qui nous est imparti ne permettra pas de ciseler le détail.

Détail d'un motif, que la juste distance d'un auditeur ou d'un lecteur, si l'art du narrateur n'est pas trop défectueux devrait permettre de saisir dans son relief, ses contours et les ombres qu'il engendre.

Le patient dont il va être question me paraît toujours aujourd'hui exemplaire des questions que soulèvent les toxicomanies et des difficultés qu'elles suscitent (tant théoriques que cliniques).

Examiner de manière très cursive et ramassée quelques facettes de ce cas devrait permettre de dégager une ou deux questions sur l'âme de ce curieux désir.

C'était, sans doute une illustration assez probante de ce "Triomphe de la jouissance féminine" (titre d'une communication de C. Melman citée plus haut) dont on peut supposer qu'il va s'étendre et proliférer.

Nous avons vu, dans le "Désir et ses interprétations" comment Hamlet, se prête aux avis les plus divers, les plus contraires sur ce qu'il en serait de son être et des ressorts de son inaction. Hamlet nous embarrasse comme la clinique.

Cependant Lacan rappelle afin d'évincer toute insistance diagnostique, qu'Hamlet n'est pas un individu réel mais un personnage.

Mais la pièce, elle, avait la propriété remarquable d'offrir à chaque époque au lecteur ce qu'il voulait, ce qui lui convenait : " Hamlet développe l'entrelacs compliqué de son intrigue et de son discours fragmenté de façon à ménager, comme en son centre, dans une surface réfléchissante, mais vacante et apte à renvoyer l'image du spectateur quel qu'il soit : le miroir est disponible".

Ne pourrions-nous pas en dire autant de certaines formes cliniques contemporaines ? (6)

On pouvait voir, dans ce cas, un Hamlet moderne en ce qui concerne la procrastination, la difficulté à spécifier son désir et son devoir, de les différencier et aussi son audace paradoxale, comme son inutile et douloureuse lucidité.

C'était quelqu'un d'une finesse très plaisante. Il possédait de multiples talents qu'il avait d'ailleurs mis à l'épreuve mais sans jamais y insister. (Langues vivantes, musique, mathématiques etc...)

Ce patient dont la donne biographique, événementielle était très riche et complexe favorisait une multitude d'interprétations complémentaires ou contradictoires. Il présentait, comme c'est le cas le plus souvent aujourd'hui, une polytoxicomanie.

Ce qui est moins courant, parce qu'il faut pour cela certains dons ou un engagement qui n'est pas banal, c'est qu'elle était très sévère puisque le sujet consommait des doses fort élevées, tour à tour d'héroïne, de cocaïne et de Temgésic.

Fait singulier, il ne mettait pas en avant de façon prioritaire son addiction. Pourtant sa consommation importante et coûteuse dans la mesure où il ne s'adonnait que fort peu au trafic lui valait toutes sortes de problèmes et ne manquait pas d'infléchir son existence, de lui conférer un style très marqué, ce qu'il exposait avec indifférence.

En cela il se démarquait nettement de la plupart des consultants reçus dans les centres spécialisés. Ces derniers justifiant leur démarche, le plus souvent au titre d'une demande de "cure de désintoxication".

L'usage d'opiacés comme c'est souvent le cas le détournait des échanges sexuels.

Ce n'est pas dire qu'il ne connaissait aucun commerce amoureux bien au contraire.

Il vivait aussi une forme de conjugalité, un peu inhabituelle certes, mais qui n'était pas sans lui causer quelques soucis des plus ordinaires.

Sa préoccupation la plus insistante concernait son identité face à ses parents et à quelques-uns de ses amis et surtout de ses liaisons amoureuses.

Dans son anamnèse, réalisée en un temps record, grâce au "sérum de vérité" qu'il s'injectait lui même, abondaient des récits mettant en scène des situations plus ou moins scabreuses tant avec des hommes qu'avec des femmes dans le détail desquelles il ne sera pas nécessaire d'entrer.

Il ne savait plus quels repères utiliser pour mettre un peu d'ordre dans sa vie. Une existence désordonnée où les perversions et les pervers tenaient une place tout à fait essentielle.

Retenons que le sujet lui-même s'y désignait volontiers comme une victime. Cette profusion de scénettes perverses, salaces était narrée sur le ton le plus délicat.

Il s'agissait en effet d'une personne douée pour l'écriture comme pour la parole, un conteur agréable. Prodigue en détails il restait pourtant pudique, élégant, détaché ; surtout il s'abstenait de tout commentaire, de la moindre hypothèse explicative.

Il manifestait une tendance très obsédante à se vivre et à se représenter comme un enfant, objet de l'appétit des partenaires surtout de l'autre sexe parfois du sien propre.

"Le masochiste se pose dans son fantasme comme pur objet dont l'existence n'est pas reconnue comme telle par ceux qui décident de son avenir" (7). Cet énoncé de Lacan convient à merveille pour décrire l'essence de sa plainte.

De surcroît il s'estimait l'objet de son objet dans un mouvement de soumission religieuse usuelle chez nombre de toxicomanes (8).

C'est bien son réputé statut d'homme objet qui se révèle central dans sa demande initiale. Objet d'une certaine catégorie des femmes qu'il rencontre ("Je ne trouve rien à leur dire, je suis comme une potiche devant elles") ou objet de l'objet de sa passion : la drogue, il veut s'émanciper.

Face à cela il faisait entendre une protestation, une revendication à venir s'inscrire comme acteur de sa vie sur la scène publique. Mais à ce mouvement de révolte succédaient l'abattement et l'énoncé d'un renoncement radical, d'une résignation irrévocable.

Quelquefois un enthousiasme subit se faisait jour : il avait toujours trait à la réalisation de "coups" grandioses. Il pouvait s'agir de montages commerciaux ou encore d'une combine qui lui assurerait par une voie magique une subite promotion intellectuelle, un succès assuré.

Ce n'étaient pas les pures et simples velléités d'un hâbleur sans talent. Ses entreprises aboutissaient quelquefois mais il s'en détournait alors, incapable d'y trouver encore un quelconque intérêt.

Nombre de ses propos de ses hésitations tour à tour naïfs, candides ou au contraire d'une extrême perspicacité semblaient montrer qu'il ne savait pas ce que devait être un "bon" objet de désir.

Ce qui semble-t-il l'empêchait du même coup à décider un renoncement minimal quant au rapport morbide qu'il avait instauré avec ces succédanés de petits autres, ces petits a, que l'on pourrait préférer écrire dans le cadre des toxicomanies "ces petits tas".

Il fréquentait les milieux choisis, huppés, dont il était issu, le beau linge, mais aussi les tripots, les cercles nocturnes du jeu clandestin ou pas et dans une certaine mesure se mêlait du trafic, plus par goût du risque que par nécessité.

Il s'adonnait au poker avec passion et à d'autres jeux de hasard où l'habileté et la tricherie pouvaient infléchir l'aléa.

Il ne jugeait pas moins dangereuse cette seconde assuétude.

Elle avait cependant des effets plutôt compensateurs. Cela lui permettait en effet de régler les dettes contractées pour sa consommation de drogues, puisqu'en général il gagnait, et même cela l'assurait d'une fragile indépendance à l'égard de ses parents.

De plus en concurrence avec les opiacés ou la cocaïne cela l'obligeait s'il voulait gagner les parties qu'il disputait, à montrer une certaine modération.

Son activité de joueur pouvait être qualifiée de professionnelle puisque c'est d'elle qu'il tirait la partie la plus importante de ses revenus. Mais lui-même ne considérait pas ses gains et donc ces profits pourtant très réguliers comme étant de nature à lui permettre de vivre. Il n'y voyait qu'un symptôme, il dénonçait là une fébrilité compulsionnelle de plus, moins ravageante mais pas moins aliénante que l'abus de drogue.

Jusqu'à un certain point, les parties de cartes auxquelles il se livrait, mobilisaient une attention plus inquiète que sa, pourtant ruineuse, toxicomanie.

Sa fascination pour le jeu était encore renforcée par une sorte d'auto-érotisme mental qu'il partageait avec son père. (Notons qu'il était coincé face à son père dans une confrontation d'un type très précis : une rivalité qui se déployait dans un affrontement puéril, à la limite du pugilat.)

"J'ai une véritable passion pour les chiffres, pour leur manipulation. Je ne connais rien de plus délicieux que de passer des heures à imaginer des combinaisons au loto (il venait d'y gagner une somme importante au moment où il me racontait cela). J'ai une incroyable mémoire des chiffres. Mon père aussi s'amuse à faire des calculs... complètement absurdes. Ce sont des mathématiques de looser."conclut-il avec dépit et mépris après m'avoir donné quelques exemples. (Il s'agissait d'estimer des grandeurs comme des poids de ferraille, celui des voitures par exemple, des surfaces, des tailles de population, des volumes qui s'accroissaient dans un laps de temps donné). Le jeu, les manipulations auxquels il donne lieu pourraient bien s'avérer des succédanés de procédures de symbolisation défaillantes.

Cependant il ne s'agissait pas d'un exercice libre, ce n'était pas un défilé désordonné, incontrôlable et qui en même temps donnât l'illusion d'une maîtrise des pensées. Encore qu'il ait pu aussi me témoigner d'un semblable goût pour la dégustation psychique. Il s'agissait de performances (9).

Ainsi certains traits relevaient bien d'une position d'une toxicomanie avérée et confirmée tandis que d'autres étaient plus évocateurs tantôt d'un histrionisme talentueux tantôt d'une névrose obsessionnelle...)

Il compartimentait de façon très stricte ses revenus et ses dépenses. Il y avait l'argent de la came, l'argent du jeu, l'argent de son salaire, l'argent des articles qu'il publiait, l'argent de l'analyse, et certaines communications entre ces différents ensembles étaient possibles et d'autres non.

De plus il me faisait part avec un regret contraint de soucis obsédants concernant des travaux de construction en cours de réalisation dans sa maison.

Il présentait, ce qui est plutôt la règle chez un toxicomane, un désintérêt notoire pour les valeurs usuelles. Disons toutes celles qui font le succès des horoscopes.(Cela se manifestait d'une manière un peu spéciale, un peu paradoxale puisqu'il manifestait un consentement apparent aux préoccupations communes pour le travail, le domicile, la réussite conjugale, l'argent, le succès, le pouvoir etc..... Cependant cela dans son propos faisait figure de broutilles sans grand intérêt) (10).

Cristallisation

La détermination des caractères de l'objet de sa passion, et la stratégie qu'il avait mis en place pour parer au surgissement d'un manque à être menaçant, s'étaient cristallisées en des moments bien distincts.

Trauma, refoulement, retour du refoulé se distinguaient avec une parfaite lisibilité suivant en cela au plus prés la doctrine freudienne. D'autant plus facile dans leur repérage que "le sérum de vérité", comme cela a déjà été signalé en facilitait un exposé condensé et sans aucune fioriture.

Dans l'enfance au cours de vacances avec son frère et sa mère, lors d'une promenade en montagne se produit un grave accident. Les deux enfants demeurent devant le corps inanimé de la mère qui s'offre à leur impuissance durant de longues heures de veille avant que des secours ne viennent.

Thomas de Quincey dans son "Suspiria de profundis"(recueil de prose lyrique publié en 1845 dans le Blackwood's Magazine) (11) évoque une scène dramatique de son enfance, la découverte de sa soeur morte: voici quelques lignes de ce témoignage :

"Des fastes de l'été, je me détournai pour porter mon regard sur le corps (Ici bien employé comme équivalent de cadavre : cf. Propos de C. Melman du 18/11/93).

Là gisait la chère forme enfantine ; là, le visage angélique ; et l'on avait dit dans la maison, comme les gens aiment à le croire, que les traits n'avaient subi aucune altération. En était-il bien ainsi ?

Le front, il est vrai, le noble front serein, était peut-être le même ; mais les paupières glacées, l'ombre qui semblait ruisseler de sous elles, les lèvres de marbre, les mains roidies, jointes paume à paume comme pour répéter les supplications de l'angoisse ultime - pouvait-on prendre tout cela pour de la vie ?

C'en était bien ainsi pourquoi donc ne bondissais-je pas vers ces lèvres célestes avec des larmes et des baisers sans fin ? Mais il n'en était point ainsi.

Je restai un moment interdit ; frappé de respect sacré, non de crainte; et cependant un vent secret commença à souffler- le plus triste qu'oreille ait jamais entendu. C'était un vent qui aurait pu balayer les champs de la mortalité pendant mille siècles".

Pour les deux enfants le temps suspendu de leur sidération figeait en ces moments d'angoisse les premiers termes d'un désir ravageant.

Le corps rigide et désirable de la mère, éteint et vivant, saisissable et interdit, dévoilé et frôlé manifestait la présence de l'objet érigé et de l'objet déchu simultanément.

N'était-il pas l'Autre inatteignable empli de leur seul désir mais aussi l'écrin précieux ou méprisable qui recélait l'objet ?

Face à ce corps en gésine de leurs propres tourments ils étaient autant captifs que voleurs.

Sur la fonction du temps et ce en quoi elle diffère dans la perversion Lacan s'exprime ainsi :

"... ce qui distingue le plus profondément le phantasme de la névrose du phantasme de la perversion vous ai-je dit est... ("appelable"? "repérable"?) il est dans l'espace, il suspend je ne sais quelle relation essentielle. Il n'est pas à proprement parler atemporel, il est hors du temps" (12).

Or dans les toxicomanies, et c'était très sensible dans ce cas, nous avons bien affaire à cela : le problème des assuétudes ne serait donc pas tellement un problème de tempérance (qui concernerait plutôt l'hystérie) qu'un problème de temporisation.

La démesure ne serait pas tant alors l'effet d'une surenchère que la conséquence d'un hiatus dont le comblement est vécu comme urgent et impossible.

Impossible parce que rendu inopérant par le défaut d'adéquation entre l'objet et ce qu'il est censé combler, qui ne sont pas reconnus comme de registres distincts (un objet réel pour combler la faille symbolique d'un corps imaginaire).

En vrac rappelons à cet égard le désintérêt pour l'anamnèse, la précipitation, le sentiment pathétique de l'urgence, le goût pour le "Flash" l'existence "au jour le jour", la difficulté à respecter les rendez-vous, la difficulté à supporter tout délai.

L'heure de la vérité, dans la mesure où comme pour Hamlet elle est l'heure de l'Autre-leurre, tromperie commise par l'Autre ou envers l'Autre- l'heure de la vérité est coincée sur le cadran de leur vie.

Et au contraire cette fois d'Hamlet qui avait une ligne directe avec l'Au delà-le "ghost" (et ce me semble en grande partie la raison pour laquelle cette pièce fascine autant : le branchement direct sur le savoir de l'Autre-) L'Autre pour les toxicomanes a décroché le combiné (et ce sont des objets réels qui vont se substituer aux signifiants dans une danse macabre aux figures en général très limitées).

On pourrait se demander si une scène traumatique est le creuset même, indispensable où vont s'arranger, se malaxer les déterminants de la structure ou disons plus prudemment de l'organisation subjective.

Et en tant que tel le trauma ne peut-il être tenu pour un saisissement initial plutôt souhaitable, à défaut de quoi le sujet serait renvoyé à une indétermination éventuellement affolante ?

Est ce que le traumatisme ne constitue pas une fracture initiale qui décide de la division subjective nécessaire où va se lover le signifiant ?

Il va de soi que dans le cas qui nous occupe le choix structural va exiger d'autres éléments pour se consolider.

La dimension scopique de l'arrangement fantasmatique qui se met en place, apparaît d'abord dans un rêve qu'il évoquera à trois reprises sans avoir conscience de cette répétition.

Ce cauchemar le poursuivait quand il avait 8 ou 10 ans:

"Quelqu'un me regardait par la fenêtre de ma chambre. Une fenêtre en hauteur. Une ombre, une silhouette quelque chose d'indéfinissable. C'était un cauchemar. Je me réveillais"

(Aussi bien avait-il débuté la dernière séance où il raconta ce rêve en remarquant: "C'est une drôle de position d'être ainsi sous le regard de l'autre")

Quelques années plus tard un écho érotique de la sidérante contemplation va redoubler la scène infantile.

Une première cristallisation perverse va se réaliser à l'adolescence. Il s'agira de manoeuvres de frôlement, de frottement

Ce sont des circonstances fortuites, alors qu'il voyage en train qui vont initier le montage. Pris dans la presse du couloir une bousculade le met en contact violent avec une femme. Il est surpris par l'érection et le plaisir que ce contact involontaire provoque en lui.

Le souvenir de la très vive excitation sexuelle ressentie lui est pénible voire lui répugne au point qu'il affirme que je suis le premier à qui il ait osé se confier.

Comme pour se disculper il note à plusieurs reprises que ce n'était pas sans l'approbation de la femme qui avait éveillé son désir. Désormais il va rechercher délibérément à reproduire les circonstances propices à cette exacerbation sensuelle.

Elles sont exécutées dans un état d'obnubilation et un sentiment d'impuissance à maîtriser le cours des évènements s'empare de lui

Il insiste encore sur le fait que ses "victimes" étaient le plus souvent complices de son manège.

Au point que quelquefois l'aventure se poursuivait mais il renonçait le plus souvent à conclure. L'affaire perdant tout attrait sitôt que les circonstances précises de son excitation disparaissaient.

Ce qui était singulier, par le contraste qu'il offrait, était le sentiment de culpabilité très vif éprouvé lors de cette remémoration. Puisque ladite culpabilité se montrait d'une discrétion remarquable par ailleurs, alors que ses exigences l'amenaient à commettre bien des actes réprouvés tant par la loi que par la morale commune.

Ces jeux érotiques, ces "transports en commun" vont cesser en même temps que débutera l'intoxication à l'héroïne. Elle succède à celle du frère qui succombera à une overdose. Un lien très fort, encore qu'il n'y ait pas eu d'inceste accompli, l'unissait à son aîné.

L'objet du désir dans sa concrétude obscène va donner lieu des années plus tard à la mise en scène d'un fantasme ou plutôt selon les précisions mêmes fournies au cours d'une séance : une mise en acte. L'acmé s'en réalisa au moment où le sujet se contemplait dans une glace réverbérant la nuit son image alors qu'il s'injectait par à coups de la cocaïne.

La scène était remémorée sur un ton halluciné, fiévreux, mystique.

"Lorsque je me faisais des injections de cocaïne c'était un effet auto-érotique très fort. Je me voyais dans une vitre, un double vitrage, la nuit, je me caressais. Je faisais des tirettes. (Cela consiste à injecter puis à pomper le toxique mêlé de sang avec le but d'obtenir des flashs successifs) C'était un fantasme d'homosexualité... non pas un fantasme... comment vous dire. C'était très fort comme impression... Je réalisais une mise en acte, une mise en acte homosexuelle. Une auto pénétration... Je ne sais pas comment on pourrait dire: une auto sodomisation?"

A la fois s'accomplissait, le "fading " du sujet, son extinction rédemptrice et identificatoire et l'apparition fugace, éclairante ou avilissante de l'objet (13).

Être ou avoir ... voilà la question...

"Pour le pervers la conjonction, ce fait qui unit en un seul terme, en introduisant cette légère ouverture qui permet une identification à l'autre tout à fait spéciale, qui unit en un seul terme le "il l'est" et "il l'a". Il suffit pour cela que cet "il l'a soit en l'occasion "elle l'a" (J. Lacan, Le désir et ses interprétations, 24 juin 1959).

Ce récit pourrait confirmer la prévalence chez cette personne d'une problématique de la vacillation. C'est-à-dire d'une insistance très crue, réelle non symbolisée ou imparfaitement symbolisée de la question de son devoir d'être (14).

Nous pourrions y voir une défaillance qui fait entrer le sujet dans un balancement infernal, une alternance plus ou moins comptable* où le sujet disparaît dans un acte qui le met en scène plutôt qu'il n'en est l'auteur.

Il y a dans la scène toxicomaniaque une pauvreté et une rigidité absolument semblables aux scènes décrites par le Marquis de Sade.

Il semble bien que la procédure de l'intoxication, indépendamment et au-delà des effets procurés par les produits consommés, réalise ici (dans bien des cas) une conjonction momentanée, instantanée de l'être et de l'avoir, de l'existence et de l'attribution.

Elle suspend la douleur d'exister pour mieux l'éprouver.

Cette condensation les termes en étaient fort lisibles chez cette personne. Mais en défroissant, en dépliant plus avant ce cas on s'aperçoit qu'il est tout à fait exemplaire de cette hésitation foncière : devait-il être l'instance princeps ou devait-il s'en montrer le possesseur? (15)

Il semble dans ce type de complexion que le choix opéré à l'adolescence ne tienne pas et pousse à rechercher l'autre terme dans une oscillation tout à fait douloureuse voire destructrice.

Il était pour lui inadmissible que tout sujet ait à reconnaître (je cite Lacan): "qu'il l'ait et qu'il l'est pas et que si la loi le lui dérobe c'est précisément pour arranger les choses. C'est qu'un certain choix à ce moment est fait".

C'est une incapacité à décider et le balancement douloureux qui en résultait que l'usage de drogues ou encore les activités fébriles du jeu suspendaient.

Cependant il serait imprudent de conclure trop vite.

Lacan eut le soin de nous mettre en garde en ces termes contre une assimilation trop rapide :

"Le fantasme pervers n'est pas la perversion. L'erreur la plus grande est de nous imaginer que nous comprenons la perversion, nous tous tant que nous sommes, c'est-à-dire en tant que nous sommes plus ou moins névrosés sur les bords, pour autant que nous avons accès à ces fantasmes pervers. Mais l'accès compréhensif que nous avons au fantasme pervers ne donne pas pour autant la structure de la perversion, encore qu'en quelque sorte elle en appelle la reconstruction".

De cette hésitation, de cette oscillation Lacan, dans le séminaire consacré au Désir et ses interprétations défait les mécanismes et montre comment elle implique, dans une certaine mesure, tout parlêtre.

"La loi en fin de compte apporte dans la situation, une définition, une répartition, un changement de plan. La loi lui rappelle qu'il l'a ou qu'il l'a pas. Mais en fait ce qui se passe est quelque chose qui se joue tout entier dans l'intervalle entre cette identification signifiante et cette répartition des rôles. Le sujet est (ou a) le phallus mais le sujet bien entendu n'est pas le phallus (11 février 1959, Le désir et ses interprétations) (16)

Cependant il notait aussi la singularité de la position perverse : "Il y a dans la perversion quelque chose que nous pourrions appeler un renversement du processus de la preuve. Ce qui est à prouver par le névrosé, à savoir la subsistance de son désir, devient ici, dans la perversion, la base de la preuve (17 juin1959, Le désir et ses interprétations).

Ne pourrait-on pas soutenir qu'une des particularités des toxicomanies tient au rythme de ce balancement entre l'existence et l'attribution ? L'autre singularité étant le choix d'un objet a artificiel, synthétique ?

Dans une large mesure cet homme montrait qu'il avait opté pour l'identification à l'objet du désir. Mais c'est aussi ce qu'il remettait en cause en venant consulter. Savoir si lui même en tant que sujet incarnait l'instance phallique ou s'il en était le détenteur était la question brûlante montrée jusqu'alors plutôt que formulée.

Quant à l'objet cause du désir il en était le serviteur. Cette servitude pour un toxicomane étant la condition même du maintien de sa subjectivité.

Dans son "Commentaire sur la jouissance Autre", C.Melman s'exprime à cet égard avec une précision et une concision telle que je ne puis faire mieux que le citer:

"C'est donc, si vous voulez, la carence matérielle de l'objet qui fait qu'il y a un sujet mais un sujet qui est exposé à cette espèce d'alternative : ou bien il existe comme sujet parce que l'objet est carent, mais c'est alors la douleur d'exister dans ce qu'elle a de plus atroce, il existe, mais c'est vraiment la douleur et l'angoisse de vivre c'est à dire "Que veut-on ?". Ou bien il a cet objet, mais dès lors il s'abolit devant lui; en tant que sujet, il n'est plus rien".

Dans l'avant dernière leçon du "Désir et ses interprétations" Lacan évoque Gide pour illustrer certains traits de l'homosexualité masculine.

Il y note en particulier "le double rapport" du sujet "à un objet désiré" : "Il aura le phallus, l'objet d'identification primitive, qu"il" ce soit cet objet transformé en fétiche dans un cas ou en idole dans l'autre " (Dans le cas de Gide l'hyper idéalisation dont son épouse était l'objet). "Ce que le sujet n'a pas, il l'a dans l'objet. Ce que le sujet n'est pas, son objet idéal l'est (...) Il est le phallus en tant qu'objet interne de la mère et il l'a dans son objet de désir".

Aussi bien la pièce de Jean Genet "Le Balcon" illustre la réversibilité des places, le jeu auquel elle peut donner lieu. De quelle façon bourreau et victimes sont échangeables pourvu que demeure le supplice et ses instruments, sceptre ou fouet, fanfreluche, dentelle précieuse, panacée enfin...

On pourrait avancer que l'usage régulier de toxiques réalise une semblable réversibilité avec l'avantage supplémentaire de dispenser de tout partenaire. Mais surtout un tel usage pallie un défaut d'interprétation. Un toxicomane n'a guère recours à l'interprétation commune. Du moins ne peut-il s'en satisfaire. En particulier l'interprétation sexuelle comme système explicatif de ses comportements ne lui convient pas.

Dans ce cas l'interprétation voire la fonction interprétative avait bien ce caractère inopérant de pure hypothèse ludique. {J'entends par là ces interprétations constitutives de notre rapport au monde telles que celles recensées par C. Melman dans ses propos du 16 janvier 1992} (17).

Malgré l'abondance inhabituelle, et très tôt livrée d'un matériel orienté par des expériences sexuelles variées et livrées sans réticence - sauf sur la question du "frôlement" aucun commentaire ne suivait ou à la rigueur réduit à une formule creuse ("C'est oedipien ça").

Peut-être la raison en est-elle qu'il ne pouvait pas prendre le risque d'être confronté à l'insuffisance de cette interprétation. Du coup il renonçait à toute interprétation.

Et en effet s'engager dans une "vision du monde" privilégier un mode de lecture, n'est ce pas courir le risque aussi de constater son invalidité et surtout souffrir de remarquer qu'elle ne garantit aucune reconnaissance dans l'Autre ?

Il semble donc que pour ne pas se heurter à l'inanité radicale de toute interprétation, pour ne pas affronter cet absolue indifférence dans l'Autre la stratégie du toxicomane consistera à user d'un subterfuge.

N'est -il pas contraint de déterminer lui-même cette faille, cette béance pour s'assurer de l'illusion d'une maîtrise? Il dépendrait alors d'un montage plus ou moins ritualisé, de masquer ou dévoiler cette insupportable vacuité dans l'Autre et de l'Autre. Il lui semble pouvoir ainsi la combler, l'obturer à volonté non par une interprétation mais par un objet réel.

Aussi bien s'agit-il par le biais de cette maîtrise artificielle de faire front devant le désir de l'Autre. L'anéantissement de la subjectivité ainsi requis ne laisse plus alors aucune prise à cette volonté capricieuse qui lui est prêtée.

Cette disposition est d'une économie intéressante, (si l'on peut dire) puisqu'elle évite aussi au sujet de verser dans une interprétation atypique qui pourrait passer pour délirante.

La haine du corps

Il s'agit comme je l'avais suggéré dans une formule doublement inversée de se réduire à un creuset de matière inerte, atteindre à la froideur du bronze et l'on pourrait faire dire à un toxicomane "Qu'importe l'ivresse du moment que je suis le flacon"

Thomas de Quincey dans l'appendice qu'il écrivit après "Les confessions" Suspiria de profundis"nous avoue -pas sans réticence- ceci :

"Nul, je suppose, ne consacre son temps à observer les phénomènes de son corps sans avoir pour lui quelque sollicitude ou complaisance, je le hais et j'en fais l'objet de mon amère dérision et de mon mépris. Je n'aurais aucun déplaisir à apprendre que les suprêmes indignités que la loi inflige aux cadavres des pires malfaiteurs pourraient être un jour mon lot".

Il confirme ici avec netteté la proposition selon laquelle les toxicomanes ont pour "idéal de jouissance un objet inanimé" (18). La scène où il décrit sa fascination pour le cadavre de sa jeune soeur morte n'en est qu'une confirmation de plus. Devons-nous, avec lui et en conformité avec la science, avec ce qu'elle nous prescrit, réduire la rencontre apaisante ou incommode, joyeuse ou douloureuse entre une substance et un organisme à une stricte opération chimique ?

Il faut savoir que nombreux sont les toxicomanes dont le substrat le plus essentiel de leur dépendance est l'injection en tant que telle. C'était le cas de ce patient. Ils n'hésitait pas à s'injecter de l'eau pour connaître cette extase procurée par la piqûre (Ça ne manque pas de rendre tout relatif la question de la pharmacodépendance encore qu'il serait imprudent de la négliger).

L'effraction du corps, sa pénétration par la voie artificielle des injections, est le manifeste, l'inscription d'un idéal étrange et pourtant de plus en plus répandu.

Cette opération semble permettre cette conjonction : ravaler le sujet à l'état de pur contenant et le sublimer dans un acte rituel de consécration.

On pourrait bien sûr soutenir que "l'idéal de jouissance d'un objet inanimé" est le plus accompli dans le silence du coma (19).

Il y a d'ailleurs des cas où la multiplication des "overdose" suggère une maîtrise de ce raccourci létal. Ceci est bien illustré dans un film de J. Schmidt "Les anges déchus de la planète Saint -Michel" où l'on voit des jumeaux diabétiques et toxicomanes utiliser tour à tour l'insuline et l'héroïne pour décider de leur absence au monde. La souillure, la blessure infligée par l'injection plusieurs fois par jour réalise, me semble-t-il, un télescopage entre l'objet du désir et l'objet cause du désir.

Pour désigner l'injection intraveineuse les toxicomanes disent qu'ils "se fixent"

La langue nous ouvre toujours des pistes. Comment devons nous saisir cet étrange forme pronominale : "se fixer".

Se fixer, prendre racine n'est pourtant, vraiment pas l'affaire des toxicomanes. Bien au contraire ils témoignent pour le "sweet home" d'une indifférence voire d'un mépris que les inconvénients de la galère ne suffisent pas à éteindre.

Se fixer ? Serait-ce du ravalement à l'état de corps embaumé, pétrifié dont il s'agit. On fixe un parfum, un papillon, une fleur, un champignon, on se souviendra de ces chairs blanchâtres, ces animaux mal identifiés ou ces reptiles suspendus dans des bocaux emplis de formol chez le pharmacien de province chez l'apothicaire de notre enfance.

Est ce donc à la jouissance d'un objet semblable ou pire d'une identification à cet objet que l'usage d'un semblable terme inviterait ?

L'appréciation que nous pouvons porter sur ce qu'un toxicomane nous donne à voir est le plus souvent exactement l'opposé de la sienne. Sitôt qu'il regagne son enveloppe et que du même coup son regard s'anime, qu'il échappe à la chosification il se sent mal, gêné, embarrassé, souffrant.

Encore sujets encore carrefours traversés par les mots, ils sont des carrefours sans fléchage, dépourvus de toute indication.

Déchu de sa fonction imaginaire leur corps seul éprouvé, stigmatisé permettra non pas dans la conversion hystérique, charade organique trop parlante, mais dans son étiolement effectif, réel, (ou à d'autres périodes au contraire au travers sa santé regagnée) une lecture directe des fluctuations de la volonté prêtée à l'Autre, de ses caprices.

Une volonté aussi totale que fictive aussi ravageante qu'inflexible. (On pensera je crois aussi à la ressemblance avec de nombreuses anorexies et boulimies.)

Si l'on peut être décontenancé par la demande des toxicomanes, leur labilité, la fugacité de leur démarche c'est peut-être bien parce que l'objet de leur désir est aussi indiscernable qu'inavouable.

Il y a peut-être une indication, une piste dans la manière dont ces personnes traitent leur corps.

Bien souvent j'ai été surpris (et je m'étonne encore) devant l'indifférence manifestée par de très jeunes gens devant la dégradation de leur corps, leur dentition en particulier. (En ceci une toxicomanie ne se distingue pas de l'alcoolisme "Cette espèce d'indifférence radicale de l'alcoolique quant à son image, que veut-elle dire ? Sinon que pour lui, il n'y a pas de regard dans l'Autre. Pour se voir il faut toujours supposer un regard dans l'Autre et, pour lui ce regard dans l'Autre n'existe pas ; ce qui conduit donc à une espèce de paradoxe". ("Commentaire sur la jouissance Autre", p51)

Il y a comme un déni du corps, il est aussi absent que les paroles vides inconsistantes qui s'égrènent sans conséquence dans les premiers temps d'une consultation.

Corps absent pour lui qu'il encombre de son réel quand le manque vient à surgir.

Devons-nous accepter et nous soumettre aux impératifs de cet idéal : le ravalement du corps subjectif, animé, à une pure consistance de poche de réceptacle indemne du signifiant, une éprouvette sourde et muette, aseptisée pour éprouver la pure magie de l'objet enfin à l'abri du verbe ? (20)

Notes

(1) "La fin de la cure et la question de la perversion", Clinique psychanalytique et lien social, Bulletin de l'Association Freudienne de Belgique

(2) "La fin de la cure et la question de la perversion", in Clinique psychanalytique et lien social. Bulletin de l'Association Freudienne de Belgique

(3) "L'évènement De Quincey", Discours psychanalytique n°10, septembre 1993

(4) J. Lacan (in La science et la vérité), cité par Jean -Louis Chassaing, "Addictions -contradictions", in Le Discours Psychanalytique n°9, Février 1993- Le symptôme social

(5) "Ce serait venir témoigner au mieux d'une prise de conscience. Par contre, ce serait estimer que nous saurions nous, quelle est la jouissance qui est la bonne ; c'est à dire du même coup, nous nous transformerions en sages et en directeurs de conscience. Bien entendu nous avons à répondre à ceux qui viennent nous demander qu'on les soulage. Il est bien entendu que dans ces cas là, nous avons à faire, entendre que le pire effectivement c'est ce vers quoi nous aspirons tous, mais que nous pouvons peut-être prendre à son égard des dispositifs (?) qui fassent que, sans pour autant nous obliger à la névrose, nous ayons à repenser notre relation à ce père et à nous accommoder peut-être différemment de ce qu'il en est de notre existence et de notre relation au monde", C. Melman : "Le triomphe de la jouissance féminine", in Clinique psychanalytique et lien social, Bulletin de l'Association Freudienne de Belgique

(6) Je pense que dans une large mesure nous devrions tenir compte lorsque nous recevons un toxicomane de cette mise en garde prophétique de la part de Lacan :

"... l'entrée en scène, si boiteuse qu'elle se soit faite, du discours de l'analyste a suffi à ce que l'hystérique renonce à la clinique luxuriante dont elle meublait la béance du rapport sexuel. C'est peut-être à prendre comme le signe, "fait à quelqu'un", qu'elle va faire mieux." Bulletin de l'Association Freudienne n°54. En matière de "clinique luxuriante " certaines toxicomanies n'ont rien à prouver. Comme j'ai déjà pu l'exprimer à Bruxelles, je crois qu'un nombre important des cas auxquels nous avons affaire renouvelle, met au goût du jour cette affection si répandue et si insaisissable. Les toxicomanies, pas toutes, réaniment, réalisent la renaissance de l'hystérie. Surtout l'hystérie virile pour l'instant mais cela pourrait évoluer.

(7) "Le désir et ses interprétations", leçon du 24 juin 1959

(8) Thomas de Quincey l'indiquait sans ambages puisqu'il dénommait la source de ses plaisirs et de ses tourments : "La déesse Noire" - du moins selon la traduction confirmée par Leiris que nous devons à Baudelaire. Cf. 158 à 163 "Les confessions d'un mangeur d'opium", collection Imaginaire Gallimard)

(9) "Sur cette question du comptage, de la comptabilité et de la jouissance procurée par la dégustation des processus psychiques C. Melman dans son article (paru dans Le Discours psychanalytique n°6) "La toxicomanie "et dans une communication intitulée "La jouissance Autre" apporte des éléments précieux : "Autoérotisme réussi donc, s'il est vrai que ces "pensées" donnent corps à l'Autre interdit, révélant du même coup sa vraie nature : maternelle"

"Il ne paraît pas excessif de repérer l'objet du toxicomane dans ses propres pensées prises par un cours aléatoire, c'est à dire affranchi de la répétition ; le toxique en est le moyen."

"Il y a là, dans l'infinitude de cet Autre, l'énigme de l'objet qui le vectorise mais d'autre part l'approche de cet objet n'est plus du tout la même que dans l'ordre phallique puisque cette approche n'est plus en rien marquée parce qu'il en est d'un interdit d'un impossible. C'est quelque chose qui s'organise comme au contraire, étant un objet toujours plus éloigné et ça n'est que par l'amélioration des coups, la répétition des coups que cet objet nous pourrions peut-être parvenir à l'atteindre à le reconnaître" Le triomphe de la jouissance féminine

(10) C.Melman (séminaire du 12/12/91) : "Par défaut, il y a effectivement une catégorie de patients pour qui la dimension de la valeur n'est pas en place, qui ignorent ce qu'est la valeur, et cela nous oriente aussitôt sur le type de carence mise en oeuvre, à l'oeuvre chez eux ; c'est à dire la carence de l'Autre, du grand Autre. C'est bien parce qu'ils n'ont pas ou plus de rapport avec le grand Autre que du même coup la dimension de la valeur se trouve par eux collabée. Par exemple les toxicomanes. Il est bien évident que ce qui caractérise un toxicomane, c'est qu'il a perdu, si jamais il l'a eu, mais en tout cas le toxique le lui a fait perdre le sens de la valeur"

Tant qu'ils s'inscrivent dans la pulsation des injections ou encore celle des sevrages et des rechutes la question de la chronologie, de l'anamnèse, de la causalité psychologique n'a pour les toxicomanes aucune attrait.A la rigueur daigneront-ils adhérer à ce type de préoccupation pour justifier leur présence et maintenir le lien qu'ils ont établi avec l'institution ou le praticien qu'ils consultent. Ils font semblant de s'intéresser à la cause commune mais lorsque l'on a pu pousser avec un peu de constance le travail ils ne manquent pas de confier quelle irritation ou au moins quelle indifférence suscitent en eux les questions qui purent leur être posées par tel clinicien sur leur petite enfance, leur maman, leur papa etc.

A l'inverse on peut s'étonner de voir à quel point leur intérêt s'éveille sitôt qu'il est question de cette affaire qu'ils connaissent pourtant jusqu'à la nausée.

(11) "Les confessions d'un mangeur d'opium", collection Imaginaire Gallimard, "Suspiria de profundis : "Chagrins d'enfance"

(12) Le temps dans l'obsession et dans l'hystérie "Si l'hystérie se caractérise par la fondation d'un désir en tant qu'insatisfait, l'obsession se caractérise par la fonction d'un désir impossible. Mais ce qu'il y a au delà de ces termes est quelque chose qui a un rapport double et inverse, qui pointe, qui se manifeste d'une façon permanente dans cette procrastination, de l'obsessionnel par exemple, fondée sur le fait d'ailleurs qu'il anticipe toujours trop tard. De même que pour l'hystérique il y a qu'il répète toujours ce qu'il y a d'initial dans son trauma, à savoir un certain trop tôt, une immaturation fondamentale"

(13) "Ce qui est important dans cet élément à proprement parler structural du fantasme imaginaire en tant qu'il se situe au niveau de a, c'est d'une part ce caractère opaque, celui qui le spécifie sous ses formes les plus accentuées comme le pôle du désir pervers, en d'autres termes qui en fait l'élément structural des perversions, et nous montre donc que le perversion se caractérise en ceci que tout l'accent du fantasme est mis du côté corrélatif proprement imaginaire de l'autre,a..."

Le désir et ses interprétations, avril 1959

(14) Primo Levi met en scène dans un de ses courts et puissants récits dont il avait le secret. Rumkowski, un roi fantoche. Rumkowski gouvernait sous la domination nazie le ghetto de Lodz en Pologne. "Comme Rumkowski, nous aussi nous sommes éblouis par le pouvoir et par l'argent, à en oublier notre fragilité essentielle : que nous sommes tous dans le ghetto, que le ghetto est clôturé, qu'au delà de la clôture se tiennent les seigneurs de la mort, et que non loin de là le train nous attend". -Ce rappel glaçant de l'auteur, qui avait survécu à Auschwitz, ne nous conduit pas à une conclusion prématurée mais nous invite peut-être à penser autrement la résolution de nos embarras, de notre douleur de vivre et à jauger autrement les enjeux des addictions...

(15) "Ce qui veut dire que si le sujet l'est le phallus -et cela s'illustre tout de suite sous cette forme, à savoir : comme objet du désir de sa mère- eh bien il ne l'a pas, c'est à dire qu'il n'a pas le droit de s'en servir et c'est là la valeur fondamentale de la loi dite de "prohibition de l'inceste", et que, d'autre part, s'il l'a -c'est à dire qu'il a réalisé l'identification paternelle - eh! bien il y a une chose qui est certaine, c'est que ce phallus, il ne l'est pas. Et un peu plus loin : "Ce que le sujet n'a pas, il l'a dans l'objet. Ce que le sujet n'est pas, son objet idéal l'est "17 juin1959 Le désir et ses interprétations"

(16) Il ajoute encore: "Et ici le phallus est l'élément signifiant essentiel, pour autant qu'il est ce qui surgit de la mère comme symbole de son désir, ce désir de l'Autre qui fait l'effroi du névrosé, ce désir où il se sent courir tous les risques. C'est cela qui fait le centre autour de quoi va s'organiser toute, la construction du pervers".

(17) C.Melman 16/01/92: "plus un sujet se trouve pour des raisons privées en quelque sorte, se trouve sacrifier cette interprétation sexuelle, et bien plus en quelque sorte... le caractère délirant de sa conception du monde risque d'être accentué". "L'interprétation privée du champ perceptif ne devient en quelque sorte "raisonnable"que parce que du fait de la communauté de l'interprétation sexuelle, elle se trouve mon interprétation, l'interprétation que je donne de mon champ perceptif, partagée et vérifiée par un autre, par un semblable, par un petit autre".

(18) C. Melman pouvait nous indiquer : " il y a une consommation qui est faite dans la tentative d'incorporer cet objet de telle sorte qu'il demeurerait, qu'il serait enfin accroché pour de bon, qu'il l'aurait dans la peau, dans le corps. Pourquoi est ce le corps ? Si ce n'est justement que cette chaîne de signifiants, il a besoin que ça s'accroche au corps : opération impossible, quelle que soit la dose qu'il se fiche dedans ; il n'arrive pas que ce soit accroché au corps si ce n'est par une seule façon, celle de venir au bout une bonne fois de l'affaire, c'est à dire l'overdose."

(19) "D'être sans l'appui d'une limite, privé de la résistance stable de l'objet elle livre celui ou celle qui s'y trouve adonné à la répétition de coups qui doivent être maintenant croissants d'intensité et accélérés dans leur rythme pour essayer de gagner le ciel d'un Autre : instant brièvement réussi avec le sommeil ou le coma qui ne s'accomplit en acte réussi, c'est à dire fondé pour l'éternité, qu'avec la mort." C.Melman, "La jouissance Autre", in Articles et communications, Bibliothèque du Trimestre Psychanalytique

(20) Il est aisé à chacun de s'apercevoir sur les autres ou sur lui même de l'effet du signifiant. Si la toxicomanie ne prive pas le sujet de la capacité d'observer les dits effets chez autrui encore qu'en général elle l'y rende indifférent, par contre elle semble évincer la perception interne de ces phénomènes. Effets spectaculaires pourtant qui n'ont rien à envier aux désordres psychosomatiques ou aux plus belles conversions, ni aux signes de l'intoxication. Il suffit pour cela d'avoir à subir une offense, une injure ou plus agréablement d'être la cible d'un hommage inattendu. Rougeurs, tachycardie, tremblements pour certains, pâleur pour d'autres vont subvertir l'ordre du visage et du corps. Toutes ces manifestations accompagnées par des rumeurs plus secrètes, décharges d'adrénaline ou de substances diverses témoignent à l'envi du pouvoir du signifiant. C'est exactement le genre de chose que lorsque l'occasion s'y prête je raconte à un toxicomane. Ce qui ne manque pas lorsque le moment est bien choisi pour le révéler de porter un coup à la croyance des seules vertus de la substance exogène. Découvrir qu'en eux mêmes et sous l'impulsion d'une formule verbale et non chimique se produisent des effets aussi palpables, des bouleversements aussi puissants ne manque pas de les laisser méditatifs.


Bibliographie