Théorie psychanalytique

 
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Octave et Maud

Auteur : Xavier Audouard 12/11/1999

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Comment oser présenter la vie privée de quelqu'un dans un propos public ? Je ne m'y aventurerais pas, même s'agissant de notre origine institutionnelle : la personne de Maud Mannoni ; ce serait encore plus indécent que pour tout autre Membre d'Espace analytique, même si sa qualité de fondatrice ne cesse de présenter à chacun un exemple précieux. A l'instar des louanges que méritèrent les grands fondateurs dans tous les ordres de la politique, de la pensée, de la religion, de la science ou de l'écriture, nous pourrions ne pas cesser de nous féliciter du fait que ce sont eux, Octave et Maud, dont nous pouvons nous prévaloir ; insistance dérisoire, qu'il vaut mieux tenir secrète.

Chacun d'entre nous peut rapporter quelque souvenir illustrant le rôle joué dans sa propre vie par Octave et Maud. Je voudrais pour ma part rapporter un petit propos qui précédait de peu la disparition d'Octave. Lors d'une visite que je lui fis, quand il était déjà fort affaibli, je me permis de lui demander : " Et toi que penses-tu de la Foi ? " Il répondit : " La Foi, c'est une affaire de coeur, et le coeur, ça ne se commande pas. " Je pourrais vous demander de méditer aux divers sens qu'un tel mot peut recevoir et surtout dans la bouche d'un homme si vivant et si proche de sa mort. Ce que j'aurais pu tout aussi bien lui dire, c'est que je n'avais cessé, depuis que j'avais écrit une rimaillerie sur la foi, de penser à eux, Octave et Maud, quand je disais " Je connais parmi nous des Saints et des Apôtres, des Prophètes aussi, de nulle religion. " J'eus le bon sens de n'en rien dire, eu égard, justement, au respect de la vie privée.

Bernadette, mon épouse, avait le privilège de jouer auprès de Maud un rôle de "confidente". C'est pour cela qu'elle s'étonna quand ce présent propos sur la vie privée de Maud me fût demandé, pensant peut-être que le trésor de leur amitié fût concerné : "Comment la vie privée peut-elle le moins du monde passer dans un propos public ?"

C'est à une telle question que d'un mot je voudrais tenter de répondre.

Au premier degré, il est tout à fait certain que le contenu d'une confidence est de l'ordre du secret, garanti par la foi ou l'amour. A un degré plus profond, cependant, Maud nous disait que cette distribution entre le privé et le public est pour elle tout à fait artificielle, parce que tournant autour d'un même point, sans qu'on sache où commence l'une sans que l'autre soit portée à son terme. Un point d'origine de son acte où toute allégeance, toute croyance, toute soumission aux institutions, tout émoi et tout ce qui s'engendre dans l'imaginaire, portait pour elle, certes des noms, des signifiants divers, mais l'un d'entre eux demeurait privilégié, réglant, centrant les autres.

J'ai dit BONNEUIL.

Maud n'a jamais hésité à se jeter dans le contradictoire, sans en être victime. Elle a essayé de rassembler en elle, dans une fonction qu'on a l'habitude d'appeler médiation, dans ce qui peut faire surgir de la contradiction quelque chose d'autre - ce qui est le mouvement de la vie même ; ce n'est pas de la pensée. On pourrait gloser longtemps sur l'aspect conceptuel de l'oeuvre de Maud, mais y demeurer serait une erreur. Au moment où Maud fondait Bonneuil, il se trouvait que je contribuais moi-même à la vie de l'" Ecole des Samuels " ; lieu, à mes yeux, de la formation d'éducateurs (de " educere " et non de " educare " comme le voudrait l'éducation) qui cherchent à tirer de ceux qu'ils " éduisent " quelque chose d'autre, quelque chose de nouveau et de plus qu'ils ne contiennent. Comment ne pas se réjouir du fait qu'auparavant déjà, Maud s'était jetée corps et biens à la rencontre de ceux qui étaient là et ne pouvaient parler - les autistes - : ceux qui étaient prétendument hors de toute communication, qui ne pouvaient rien dire. Eh bien ! Maud a consacré sa vie à entendre, dans l'être-là des autistes ce qu'ils cherchaient à dire et ce qu'ils parvenaient à faire entendre à ceux qui savaient les écouter. Savoir cela exige qu'on n'exclue pas de la parole tous les signifiants, les gestes ni les attitudes, les expressions du corps - ce qui est le plus grand enseignement pour la psychanalyse classique elle-même. Maud, ainsi, se jetait dans la parole, cherchant toujours quelque chose d'autre, en la " décolonisant " de la masse de ceux qui excluent les " autistes ". Quel travail il a fallu que Maud produise pour faire reconnaître par les groupes officiels cet effort pour leur faire une place ! A ceux qui étaient ailleurs, hors de la communication sociale, mais là quand même, et pouvant y revenir. Oui, Maud se jetait dans l'au-delà de la parole, à la rencontre d'une parole devenue impuissante chez les autistes parce qu'identifiée à leur être-là.

C'est pourquoi l'Espace analytique a en même temps un autre espace dont il ne cesse pas de faire de l'analyse...

Notes
Bibliographie