Théorie psychanalytique

 
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Objet et toxicomanie

Actes thérapeutiques

Auteur : Nicole Anquetil 16/03/2004

Bibliographies Notes

Si le psychiatre se doit d'intervenir en tant que médecin en ce qui concerne la toxicomanie, car celle-ci dans la pharmacodépendance où elle se définit demande un acte médical prioritaire, il est pris à contre pied dans sa pratique.

En effet, ne pouvant se fier au discours de la science dans la dissociation qu'il tend à opérer entre psyché et soma, le soma pouvant laisser croire à une possible maîtrise scientifique, il ne peut ignorer la subjectivité dans laquelle lui-même il est pris et celle de son patient qui semble lui l'avoir abolie dans la tyrannie de la jouissance du corps. C'est ainsi que se pose la question de l'objet dans cette prise en charge, oh! combien difficile, d'un sujet pris dans l'addiction de son objet, dans la tentative d'effacement de la coupure qui est censé le différencier de son objet.

Le toxicomane ne peut-être abordé dans un premier temps que comme un corps malade de son objet, la drogue. Corps malade au sens neurochimique du terme pour le scientifique où le sujet vient se synapser à son objet, le produit toxique, provoquant un dysfonctionnement cérébral d'une neurotransmission dont on connaîtrait le fonctionnement "normal".

Sujet malade de son objet ne tenant à l'existence que dans le but d'une jouissance permanente, comme le formule le psychanalyste et qui de toute façon le tire expressément vers la mort.

Les discours qui banalisent le fait ou qui le diabolisent ne peuvent plus ignorer que n'importe qui peut se trouver dans cette trajectoire; "n'est pas drogué qui veut" est un aphorisme qui a fait long feu, l'ampleur du phénomène avec le nombre d'intervenants qu'il sollicite le démontre suffisamment.

La prise en main médicale, dont le psychiatre se charge, si elle s'occupe tout d'abord de ce corps en péril,en agissant avec le pharmakon dont elle dispose, a la possibilité d'opérer un remaniement dans ce qu'il en est de l'objet pour ce patient particulier. C'est là que le psychiatre se retrouve dans sa spécificité en ce que, encore plus qu'un autre médecin, il a à prendre en compte ce qu'il en est du transfert. Il le peut soit en se chargeant auprès de son patient de la restauration en quelque sorte de sa division subjective comme courant après son objet de la façon la plus commune à savoir sans jamais l'atteindre,soit en tenant compte de sa propre division dans la complexité de son rapport au dit pharmakon en l'adressant à un psychanalyste qui ne saurait lui être pris dans ce type de division,bien qu'il n'en 'échappe pas à d'autres.

Les actes médicaux, psychiatriques, psychanalytiques ne sont pas opposables les uns aux autres mais se posent dans des temps différents qui ne sont pas inscrits de façon chronologique mais qui s'inscrivent dans des moments particuliers de la subjectivité du patient.

Les notions de jouissance, de corps, d'objet de subjectivité, de pharmacodépendance auxquelles nous sommes confrontés sont à aborder par chacun des intervenants selon la logique propre à son acte. le corps nécessite de façon plus ou moins intense la prise en compte de la grande maltraitance à laquelle il est soumis en tant que sont émoussés les signaux d'alertes que sont les souffrances physiques et les angoisses; aussi de façon paradoxale éradiquer la souffrance physique viendrait plutôt en connivence de la démarche toxicomaniaque. Il en résulte que le médecin pris dans sa mission de soulager les corps se trouve en porte-à-faux s'il néglige le sens même de ses actes qui ne sont efficients que pris dans un réseau de signifiants où l'autre a sa place en tant que sujet et non pas en tant qu' objet d'un discours ambiant qui le chosifie par la place donnée à la science comme pouvant répondre à toute l'énigme de la complexité d'un corps.

Le psychiatre ne court-il pas le risque d'aller à l'encontre de son acte dans l'urgence qu'il y a à faire barrage au péril dont le corps est l'objet en oubliant que le corps est compliant à une jouissance dont le sujet se fait le champion ?

Le discours politique et social qui prône le bien-être de tous dans une société où il est de bon ton de s'occuper d'éradiquer tout ce qui est de l'ordre de la souffrance, de l'affect, du risque ,du trauma, de la violence du sexuel par imaginarisation d'un réel ne se met-il pas au service de la jouissance en éradiquant tout simplement ce qui est de l'ordre du désir et de la création ? Corollaire du manque, de l'angoisse et de la souffrance en tant que celle-ci est une attente, le désir est le moteur majeur de la conquête et du maintien des relations symboliques qui nous unissent au lieu de nous séparer comme l'opère le solipsisme de la jouissance individuelle.

La consommation de drogue est la solution individuelle à la quête du plaisir et du bien-être, les adeptes le disent assez, c'est le plaisir qui est recherché dans l'évitement des aspérités inévitables de la difficulté de vivre mais ce qui est au rendez-vous n'est plus ce plaisir mais la tyrannie mortelle de la jouissance , c'est l'exigence de la paix du corps dans l'abolition du désir du sujet.

Ce qui est au rendez-vous est l'abolition de la hiérarchie des valeurs où s'exacerbe le sentiment d'une valeur personnelle due au seul fait d'exister, c'est une auto-estime dans l'abolition d'une différence où tout être en vaut un autre , où les places sont interchangeables et sont susceptibles d'approbation . "C'est mon choix et ce choix en vaut bien un autre" ou bien alors "c'est cela qui me faut, parce que je le vaux bien".Ceux qui sont pris dans ce piège disent assez que ce n'est plus qu'à travers cet objet ce pharmakon que s'installe la surestimation de sa valeur personnelle, ce n'est plus qu'avec cette aide que se fait une sorte de lien à l'autre non plus dans l'acceptation de contraintes communes régies par le manque structurale des lois de la parole, mais dans le côtoiement d'un semblable dépourvu lui-même de toute valeur si ce n'est à l'aune du besoin impérieux de sa propre jouissance dans l'affolement du corps qui s'y dérobe en en demandant toujours plus du fait de n'y trouver de plus en plus que douleur et souffrance et sentiment de déchéance.

Ce semblable n'est pas à considérer comme participant du même manque mais plutôt comme pourvu de la possibilité de l'aider dans sa quête de l'objet indispensable à son existence que ce soit directement de la drogue, dealer ou prescripteur,ou du moyen d'accéder à l'objet, l'argent, soit par le vol où la prostitution. Autant dire que nulle valeur n'est accordée à l'autre sinon dans la vénalité.

L'autre n'est évalué en quelque sorte que dans un processus marchand pour l'acquisition de l'objet de satisfaction. Que ce soit dans une douce parentalité complice où la figure de la bonne mère pourvoyeuse de tous les bienfaits, à l'amour inconditionnelle, en est le parangon, ou dans une violence faite à l'autre où l'autodestruction et la destruction de l'autre sont à l'oeuvre.

C'est donc l'objet qui commande et qui est le prédateur du sujet dans une économie de jouissance et non plus de désir.

Bien évidemment cela n'est pas sans évoquer tout bonnement une stratégie publicitaire où il s'agit de rendre captif le sujet de son objet, d'en faire un consommateur assidu de façon existentielle car comblant le manque et adapté au bonheur auquel tout un chacun aspire. On peut se demander alors si face à l'absorption de substances euphorisantes, ce qui a toujours existé de façon plus ou moins officielle avec une marginalité et une permissivité plus ou moins importante dans les sociétés à travers les temps, s'instaure maintenant un modèle de société qui prend la réalisation du fantasme pharmaco-dynamique pour sa finalité.

Le toxicomane n'est-il pas alors à l'avant-garde d'une société idéalement conçue comme devant satisfaire au principe de plaisir avec l'évitement du réel? Croyance en une réalité idéale sans affect, sans frustration,sans refoulement, sans différence?Croyance où les désordres de ce monde ne sont imputables qu'à des négligences ou à des malveillances?

Le psychiatre est pris dans un porte-à-faux où le discours scientifique impute les troubles du comportement à des désordres purement biologiques dont la correction dépendrait d'une bonne réponse pharmaco-dynamique, où le modèle du sujet est physico-chimique, et la prise en compte qu'il a affaire à une personne en détresse qui lui demande à la fois de le sortir de son marasme dont il prend conscience car le réel le rattrape constamment, et de le préserver de ce qu'il fuit.

Modernisme social non plus basé sur les échanges et les devoirs de chacun, mais sur un modèle où doit primer le bonheur individuel par des objets adaptés à des besoins qu'il serait de bon ton de définir par quiconque et auxquels viendraient se conformer les offres publicitaires. Car il n'est sûrement pas abusif ni erroné d'évoquer une coïncidence entre la dégradation du discours politique comme celui se tournant vers la visée d'une société du bonheur où doivent s'effacer les contraintes et les aspérités et la prolifération du discours publicitaire dans la course au bien être procuré par l'objet adéquat aux besoins dans un environnement lisse, beau et souriant. L'interrogation actuelle sur les rapports entre toxicomanie et société pourrait être la suivante:est-ce le discours politique et social qui se tient, qui pousse à la toxicomanie ou bien est-ce l'économie de la toxicomanie qui est le précurseur d'une politique sociétale qui réclame bonheur et jouissance pour tous dans l'acquisition de biens avec bannissement de l'effort et des contraintes ?

On parle assez,dans le paysage politicosocial qui fait notre environnement ,et du déclin de l'autorité et de la prévalence de l'individuel sur le collectif, comme en témoigne la prolifération d'associations, axes de nouveaux liens sociaux dont le seul but est de faire valoir un dol avec réparations sonnantes à la clef, qui renvoient la régulation des rapports sociaux par la loi au judiciaire. Cela peut tout à fait s'interpréter dans une logique toxicomaniaque qui exige en quelque sorte que l'environnement individuel soit au service de la seule jouissance particulière, le revendiquant comme devant s'y adapter, logique qui veut que ce qui est autre soit conforme à la jouissance que l'on en attend.

L'individu réclame l'Autre en tant que bon objet à son service et toujours présent. Mais c'est le principe de la liberté qui rend serf qui se trouve alors s'imposer de façon sauvage.

Si cela est ce vers quoi tendent nos rapports sociaux dans les crispations engendrées par les frustrations de tout genre, par ce qui fait entrave à cet idéal de jouissance où convergent les discours publicitaires , marchands et scientifique ainsi que politiques, cela ne va pas sans retours de manivelle paradoxaux qui veulent que l'on aboutisse à une exclusion renforcée de ceux-là même qui s'excluent du champs social quoiqu'ils en représentent l'idéal plus ou moins consciemment.

Une de ces attitudes paradoxales, et non des moindres, est la difficulté de la prise en charge en hôpital psychiatrique de la toxicomanie. Difficulté due essentiellement au rejet que le toxicomane suscite en institution. Soit il y est jugé inacceptable par la violence qu'il peut y déployer, soit l'équipe soignante se juge incompétente par l'inadéquation de ses moyens à ce type de personnalité.

Une clinique de la toxicomanie pour s'élaborer nécessite de se laisser mener par une réflexion qui va à l'encontre de l'idéal médical. Car ce qui est recherché par le toxicomane, c'est la mort. La mort du sujet, et même si au bout de cette recherche il rencontre la mort physique. La compliance attendue du praticien par le patient visant le but commun de la restauration d'un état mental et physique satisfaisant, c'est-à-dire apte à la jouissance commune qui reconnaît limite et castration est parfaitement absente malgré les allégations et les demandes de soins.

Dans un service hospitalier l'admission d'un toxicomane signifie violences, agressivité, défis, séduction pour obtenir l'objet dont on le somme de se débarrasser et même s'il en a fait lui-même la demande .. Un rejet s'instaure et le pharmakon proposé alors comme remède s'il permet de limiter l'agressivité et l'impulsivité, s'intègre alors au processus proprement toxicomaniaque. Une autre dépendance s'instaure qu'elle soit due à des médications antalgiques ou anxiolytiques, voire neuroleptiques, soit qu'elle soit due aux produits dits de substitution.

A ce rejet de la toxicomanie constitué paradoxalement par son renforcement, il peut s'en instaurer un autre aussi redoutable:c'est la tentative réitérée de ramener la pathologie constituée à une pathologie classiquement reconnue , de la traiter comme telle dans le meilleur des cas, et de réadresser l'addiction à des spécialistes qui ont choisi de s'y consacrer. Ce qui revient à dire que le plus souvent, c'est un constat d'échec qui s'impose et une exclusion qui redouble l'exclusion déjà constituée. Ranger la toxicomanie dans un champ connu de la pathologie mentale en ne considérant que cet aspect du problème est la façon subtile de l'institution de l'exclure du champ de ses compétences que forment certaines névroses, psychoses, dépressions invalidantes et perversions socialement dangereuses, terrains médicaux tous dûment labourés. Soit le toxicomane est un déviant qui ne concerne pas le savoir médical mais le législateur,soit il concerne le champ médical et il a alors à y trouver sa place dans la nosographie et la spécificité propre de ce comportement est mise de côté. La toxicomanie est alors renvoyée à un problème d'ordre public demandant sa répression car le toxicomane ne joue pas le jeu social, même si, comme nous l'avons souligné il se trouve pris dans cet idéal que dont on méconnaît l'existence à travers ces conduites dites déviantes.

Pourtant qu'il y est ou non derrière la conduite toxicomaniaque une structure pathologique dûment répertoriée, une clinique proprement due à l'absorption de toxiques se constitue, clinique qui est bel et bien du champ de la psychiatrie à condition qu'elle y soit prise en compte.

Il s'agit d'une clinique de la jouissance où celle-ci donne au sujet une certaine consistance qui tout en le précipitant du côté de la mort l'aide à vivre. Mais ce qui l'aide à vivre, la recherche de la jouissance, ce qui somme toute est aussi bien ce que recherche tout un chacun, ne bénéficie plus de ces temps de pose qui permettent au désir de se reconstituer pour la quête de ladite jouissance, et non seulement le désir n'est plus un moteur, mais encore la jouissance est de plus en plus rebelle à l'objet devant la faire jaillir, l'orgasme se dérobe. Le corps a ses propres limites, il tend à la stase. Seule alors la mort apaisera l'attente. L'économie de l'addiction n'est plus tant alors une pharmacodépendance mais une position subjective qui passe outre l'économie du désir au profit d'une économie où le corps se désolidarise de la moindre attente de l'autre en tant que l'autre est ce qui est susceptible de faire apparaître toute dimension du manque. Le corps devient plein et le sujet aura la charge de veiller à ce qui le soit en permanence. C'est ainsi que tout objet peut servir à cette plénitude, c'est ce qui rend tellement problématique toute prise en charge qui par définition introduit l'ordre du manque.

Pourtant comme chez tout sujet perdu dans la complexité des structures mentales persiste le désir d'amour et de reconnaissance de l'autre derrière le narcissisme affiché et la résistance à l'approche de l'autre comme entrave à la jouissance revendiquée. Mais ce désir réclame alors la présence impérative de l'autre dans la dévoration, l'autre doit être alors l'objet, l'environnement adéquat au sujet. C'est bien évidemment un des transferts les plus difficiles à soutenir et à résoudre. Ce n'est pourtant pas toujours une mission impossible,mais cela éclaire le recours au pharmakon devant l'abîme que cela fait entrevoir.

Notes
Bibliographie