Nature et Culture
Auteur : Danièle Weiss 01/07/2011
Dans la journée de l’EPHEP : Gouverner, éduquer, psychanalyser, M. Gaudard, anthropologue, critique la thèse de Philipe Descola[1], titulaire de la chaire : Anthropologie et Nature au Collège de France, à propos de ce commentaire : « nous aurions beaucoup à apprendre du Chaman des tribus Indiennes d’Amazonie qui communique avec toutes les espèces de la nature ». L’intervenant ajoute : On serait dans une communication généralisée sans castration. Le langage ne serait plus alors une spécificité humaine. Ce commentaire paraît très radical, mais montre le clivage actuel qui traverse la philosophie et les sciences sociales sur la place respective de l’humain et du non humain.
Revenons à la citation rapportée plus haut : s’applique-t-elle en toutes circonstances? A toutes les sociétés ainsi définies[2] ? Ces sociétés non hiérarchisées impliquent des normes et des contraintes sous le regard de leur groupe. Elles présentent un grand nombre de formes ritualisées maintenant les liens.
Une polémique existe entre les tenants de l’anthropologie structurale et ceux des Sciences physiques et naturelles : elle porte sur le rapport entre nature et culture. Lévi-Strauss dans Nature, culture et société s’est posé la question de savoir où finit la nature et où commence la culture. Quelles sont les parts respectives de chacune en l’homme ? Dans ce texte qui date de 1960, il définit la culture comme Ce par quoi les différents groupes d’hommes se distinguent les uns des autres , autrement dit comme des manières d’être ou de faire qui se cristallisent dans des règles différentes d’un groupe à l’autre. Cette définition doit nous faire admettre l’existence d’une culture animale et donc remettre en question la séparation entre le règne animal et le règne humain. Cette déclaration est un tournant dans sa pensée. Il n’a pas été suivi par tous les anthropologues, comme on le sait.
P. Descola dans un article de la revue la Recherche, interrogé par Marie-Laure Théodule, sur la question de savoir comment penser le Monde sans le dualisme nature culture, répond ainsi: Toute cosmologie utilise des modes d’identification pour classer les éléments du monde. On opère toujours une distinction entre le plan de l’intériorité (expérience subjective) et celui de la physicalité : processus physiologiques et corporels. J’ai réalisé qu’il existe 4 possibilités pour distribuer ses attributs : l’animisme (intériorité analogue à la mienne et physicalité différente) le totémisme(continuité des intériorités et des physicalités) et son inverse : l’analogisme. Enfin le naturalisme (discontinuités des intériorités mais continuité des physicalités) qui correspond à notre cosmologie moderne.
Pour participer à cette discussion, voici quelques éléments sur l’organisation, le mode de vie et le rapport au Monde des populations des villages Wayanas[3] du Maroni et des Oyampis de l’Oyapok en 1967:
Le pouvoir n’est pas héréditaire. Le chef est le plus souvent désigné pour sa générosité et les décisions se prennent en commun par les hommes dans la case centrale du village. Sa légitimité provient du prestige de sa parole, même s’il ne fait que répéter la loi des ancêtres ou les mythes et que personne n’a l’air d’écouter comme l’écrit P. Clastres[4].
La division du travail s’organise autour de la division sexuelle et des éléments nécessaires à la subsistance et à la vie du groupe : la culture des céréales et des légumes ainsi que le filage du coton pour les femmes, la chasse, la pêche, la construction des cases, des canots, des arcs, des flèches, de la vannerie pour les hommes. Les enfants deviennent très vite compétents et partagent le savoir de leurs parents. Le travail n’est pas contraint : on produit directement pour soi et son groupe. Le sorcier, ou chaman, selon les cultures est le seul à avoir une place d’exception : Il est en relation avec les esprits des morts, connaît les plantes médicinales, transmet les mythes. Sa position chez les Wayanas est héréditaire. Ces sociétés, semi-nomades ont résisté longtemps à la société de consommation. Les échanges avec des visiteurs ayant une autorisation, se sont fait grâce au troc et se limitent aux produits nécessaires aux besoins et au fonctionnement de leur groupe.
Les premiers habitants, amérindiens, ont constitué des sociétés où le vivre ensemble a comme figure principale d’autorité : le totem. Celui-ci est souvent représenté par un animal dans les tribus d’Amérique du Nord, en particulier au Canada, dictant un certain nombre de tabous. Freud dans son ouvrage: Totem et tabou a décrit les mœurs d’un certain nombre de populations à partir de sa lecture d’anthropologues de l’époque. Ce sont ces études et son invention de la psychanalyse qui lui ont permis de conceptualiser le mythe du meurtre du Père tout puissant par le pacte des fils, constituant la société fraternelle avec le sentiment de culpabilité en partage et la Loi représentée par le totem et les interdits s’y afférant. Lacan reprendra cette figure dans la métaphore du Nom du Père où la figure du père mort est la dimension Symbolique.
P. Descola souligne que la distinction nature et culture n’a aucun sens pour les Jivaros avec lesquels il a vécu 3 ans. Les jivaros se situent clairement du côté de l’animisme : Ils perçoivent les entités non humaines comme des personnalités avec lesquelles on peut établir des rapports sociaux. Ils se distinguent des humains par leur physicalité… Chaque espèce est réputée avoir ses propres coutumes, ses propres façons d’être, qui sont liées à ses caractéristiques physiques, à son mode de locomotion,à son habitat… Chaque espèce vit dans son village spécifique avec son type de rituels, ses chamans, ses chefs. J’ai pu constater le même type de rapport chez les Wayanas avec certains animaux ou végétaux. Par contre, le chien, animal de proximité, errant dans le village n’était pas considéré au même niveau.
Pour P. Descola, Le nom totémique choisi par un groupe humain est considéré comme une caractéristique de comportement, une qualification, une propriété commune à celui-ci et son animal totémique : exemple : l’aigle, il faudrait le traduire par : attrapeur. Il ne s’agirait là que d’une équivalence de propriété entre l’animal et l’homme et non une équivalence d’essence.
Dans les villages Wayanas et Oyampis , Les rituels et les cérémonies ont été préservés jusqu’à la fin des années 1960, exemple : le « Maraké »: le rituel d’initiation pour les adolescents avec des épreuves difficiles comme la marque sur le corps de piqûres de guêpes. La mort est également ritualisée et comporte un certain nombre d’obligations alors que le mariage, matrilocal, est plus simplement vécu comme un contrat. La langue Wayana (tipi guarani) se décline en métaphore et métonymie comme toute autre langue. L’usage de la métonymie est très fréquent. Le vocabulaire de la nature est abondant et précis selon la position du soleil : Un arbre se dit de différentes façons, le matin, à midi et le soir.
Les mouvements de danse lors des cérémonies, les inscriptions sur le corps aux significations secrètes, les coiffes de plumes d’oiseaux montrent l’identification avec l’environnement. Un corps-écriture où s’inscrit la loi du groupe et son rapport animique à l’univers.
Les coutumes, la tradition orale, les échanges par le troc, l’emportaient encore sur l’économie marchande, il y a une quarantaine d’années. De nos jours, le mur que représentait autrefois la forêt équatoriale, ne fait plus barrage à l’économie mondialisée avec la destruction des forêts, les forages pétroliers, l’extraction illégale de l’or en Guyane. Cette dernière opération nécessite l’usage de mercure qui empoisonne les eaux de la rivière et les poissons, principale nourriture et commerce actuelle des Indiens. Cela provoque un véritable génocide. De jeunes Indiens, acculturés par la perte des rituels et des savoirs ancestraux deviennent alcooliques ou se suicident.
La plupart de ces populations au XVIème siècle, ont été décimée par des guerres entre tribus voisines et l’arrivée d’aventuriers du continent Européen apportant des maladies dont elles n’étaient pas protégées. D’où l’existence de petites unités regroupant plusieurs familles. Les mythes Wayanas décrivent la naissance de l’homme à partir d’une tortue, puis des transformations multiples entre le monde animal et le monde humain en continuité. L’influence des missionnaires s’est fait aussi sentir par la création de l’homme d’argile[5]. Il est dit aussi que le fils du soleil, celui qui est sorti du ventre de la tortue, une fois son œuvre terminée, autrement dit : la naissance de l’Homme (traduit par le mot : Wayana), remonte vers le ciel.
Ces sociétés ont un rapport fondamental à la dimension symbolique ainsi qu’avec le Réel souvent confondu. Nature et Culture sont fortement liées, sans que l’une soit prépondérante sur l’autre. L’individu n’a d’existence qu’à l’intérieur du groupe social. La langue, les signifiants utilisés pour exprimer la pensée, sont associés à l’univers naturel dans lesquels ces sociétés ont vécu.
P. Descola, dans son approche de la culture des jivaros, veut dépasser le clivage : nature et culture de l’anthropologie structurale. D’où le titre de son livre : par delà nature et culture. À la question : pourquoi avez-vous choisi d’accoler deux termes contradictoires pour nommer la chaire au collège de France: « Anthropologie et Nature », il répond : J’ai choisi ces deux termes à dessein pour pointer du doigt le phénomène suivant : Dans la conception moderne du Monde, la Nature est considérée comme séparée des activités humaines, alors que dans bien des sociétés, ce n’est pas le cas. Mon idée est qu’il faut dépasser cette séparation entre sciences de la nature et de la culture pour progresser dans notre compréhension du Monde. Il termine son exposé par des exemples qui montrent que chacun d’entre nous, peut avoir tendance à une appréhension animique (prêter une intentionnalité aux animaux de compagnie), analogique, pour les lecteurs de l’astrologie, tandis que la croyance dans l’énergie des arbres et sa célébration actuelle rapproche du totémisme…
Dans la société contemporaine, des courants idéologiques privilégient le rapport à la nature. Ces discours s’étalent sur une large étendue de significations : certains utilisent des signifiants proches de ceux des années 1930 de l’extrême droite anti-humaniste, anti-progressiste, exaltant la définition biologique de l’humain. D’autres discours proviennent de sectes, dont les gourous exercent leur autorité en célébrant la nature et en prédisant l’apocalypse. D’autres expressions encore s’appuient sur un Rousseauisme mal compris : l’homme, bon dans la nature et perverti par la société. On ne compte plus les groupements thérapeutiques ou écologiques ayant pour support l’hymne à la nature, à l’habitat et à la vie simple loin de la ville. On remarque aussi l’importance pris par l’écologie dans les partis politiques.
La philosophie de la société individualiste (deux termes oxymores !) se caractérise par la recherche du bien-être personnel qu’offre la société de consommation sous la forme de pilules, de compléments alimentaires, d’aliments bios, de jogging : « un corps saint ! ». Il s’agit de maîtriser le Réel. Mais on trouve aussi une réaction contre l’individualisme en faveur d’une société plus conviviale et participative autour de la nature.
Beaucoup de manifestations autour de la biodiversité et de la fête de la forêt se sont tenues récemment et ont rendu compte d’expériences multiples de groupes.
Des collectifs citoyens constitués en associations, se multiplient en Amérique Latine comme en France, pour une alimentation de proximité, et ainsi lutter contre l’économie mondiale et les entreprises industrielles agro-alimentaires. Ces groupements se proposent d’organiser des marchés locaux de produits du terroir, de revenir à une agriculture plus « naturelle », de retrouver le goût des aliments refusant les pesticides, et les transports réfrigérés …[6]
Ce marché de produits alimentaires de proximité, concurrençant l’anonymat des hypermarchés montre une société soucieuse de prendre en charge son environnement naturel proche. Assiste-t-on au retour d’une idéologie de : A chacun selon ses besoins, proche de la philosophie des peuples premiers ?
Notes
[1] Par delà la nature et la culture ; P. Descola, Le seuil
[2] Sociétés sans histoire, sans écriture, sans Etat, actuellement dit : peuples premiers
[3] Pour de plus amples informations, on peut lire Guyane, terre des Indiens, D. Weiss sur internet à l’adresse : site.voila.fr/maufrais/Actualites.htm
[4] La société contre l’État, Éditions de minuit, p. s136
[5] Kuyuli, fils du soleil
[6] Lire l’article du « Monde » du 24-05 : les consommateurs se mettent à l’heure locale.
Lire aussi : Le « Monde » du 23-05 : des hommes sans racines (A. Corbin) sur l’Imaginaire perdu des arbres
