Naissance et renaissance de l'écriture
Auteur : Marc Darmon 26/02/1994
Le psychanalyste Gérard Pommier s'interroge dans son livre (*) sur l'origine de l'écriture aussi bien au niveau historique qu'au niveau de chaque sujet. Il développe la thèse selon laquelle il existerait une correspondance entre la naissance historique de l'écriture et sa renaissance individuelle. L'enfant doit en effet "reconquérir" l'écriture, plus qu'il ne doit l'apprendre.
Sur le plan historique, le monothéisme aurait eu un effet déterminant sur le développement de l'écriture consonnantique et ensuite alphabétique. Si cette idée est a priori surprenante, Gérard Pommier nous rappelle que Freud avait évoqué cette hypothèse dans son " Moïse ", mais qu'il ne pouvait la soutenir faute de document. Et Gérard Pommier entreprend au cours de la première partie de son livre une enquête historique et archéologique qui n'est pas sans rappeler la démarche de Freud.
On s'accorde aujourd'hui pour considérer " L'homme Moïse " comme le roman historique de Freud, et il a sans doute fallu beaucoup de courage à Gérard Pommier pour reprendre cette voie sans timidité par rapport aux spécialistes, dont il serait par ailleurs intéressant de connaître les réactions.
L'étrange est que cette thèse sur l'origine de notre écriture, une fois énoncée, n'est pas sans évoquer en nous le sentiment de l'avoir toujours sue ; si elle n'est pas vérifiée, elle a néanmoins la force d'un mythe ou d'une belle reconstruction.
Au début de son étude, Gérard Pommier reprend l'histoire du pharaon Aménophis IV Akhenaton dont la réforme théologique a été considérée pour beaucoup et pour Freud en tête, comme les prémisses du monothéisme. Nous apprenons ainsi des choses étonnantes sur " l'oedipe " de ce pharaon qui a peut-être été le modèle de l'dipe grec. Lors d'une récente exposition à Paris, on pouvait admirer une merveilleuse statuette de la reine Tiy et ainsi apprécier à 3000 ans de distance les goûts oedipiens de son fils. L'important ici est de considérer que cette révolution a eu pour effet de détruire les images d'Amon et de quelques dieux du panthéon égyptien, et de les détruire dans l'écriture hiéroglyphique même, en premier lieu dans le nom du père Aménophis III Amenotep, puisque l'image du dieu Amon entre dans la composition de l'écriture de son cartouche.
Si elle avait réussi, cette révolution aurait transformé l'écriture égyptienne en l'expurgeant de ses images " totémiques ". Gérard Pommier se pose justement la question de la nécessité de cette permanence des images dans l'écriture égyptienne ; en effet, celle-ci fonctionnait sur le mode du rébus syllabique et avait toutes les possibilités pour évoluer vers une écriture consonnantique.
Dans le rébus syllabique, l'image intervient pour sa valeur sonore, c'est le nom de l'objet dessiné ou une partie de ce nom, la première syllabe, qui entre dans la composition du mot écrit. Ainsi un oiseau ou un instrument agricole servent à écrire des mots qui n'ont aucun lien de signification avec les oiseaux ou avec l'agriculture. Ces dessins sont de plus en plus stylisés, purifiés et n'ont plus du tout valeur d'image dans une écriture consonnantique comme l'hébreu.
Lacan avait souligné ce processus dans la genèse de l'écriture et avait fait le lien entre l'une des formes de l'identification freudienne, identification à l'un des traits de l'objet aimé et cette genèse de l'écriture. Ainsi dans l'idéogramme, le trait, selon Lacan, est " ce qui reste du figuratif qui est effacé, refoulé, voire rejeté ". Ce refoulement constitue alors le mécanisme essentiel de l'écriture aussi bien au niveau historique qu'au niveau individuel. " Nous connaissons, écrit Pommier, la nature de ce qui fut refoulé : il s'agit de la jouissance du corps. " (p. 199) C'est la signification de l'image du corps dépendant primitivement de la jouissance de l'Autre, incarné dans l'Autre maternel, qui va constituer le refoulement primaire. Dans l'image spéculaire du corps, celle de la phase du miroir, ce n'est que partiellement que cette image est recouvrée, puisqu'elle est irrémédiablement perdue. Gérard Pommier établit un parallèle entre d'une part l'histoire de l'écriture, du pictogramme à l'alphabet actuel en passant par le hiéroglyphe, et d'autre part l'histoire de ce refoulement : jouissance de l'Autre, refoulement primaire, refoulement secondaire et retour du refoulé.
Grâce à de nombreux cas cliniques heureusement brossés, Gérard Pommier nous montre comment non seulement la lettre est présente dans l'inconscient, mais que le symptôme est avant tout une écriture. Ses hypothèses lui permettent de dresser une typologie, voire une topologie des troubles de l'écriture chez l'enfant.
Ainsi l'art du psychanalyste se révèle être un art de lire, de " lire autrement ", il rejoint en cela le talmudiste, même si le psychanalyste sait que pour un sujet aucun message n'est à attendre de l'Autre, sinon son propre message.
Les thèses avancées par Pommier apportent ici un nouvel éclairage et relancent de façon stimulante, tout en provoquant la discussion et la contradiction, la recherche clinique sur l'écriture.
Notes
(*) Gérard Pommier, Naissance et renaissance de l'écriture, PUF écriture.
