Motricité et psychomotricité
Auteur : Jean Bergès 24/03/1998
1° La psychomotricité n'intéresse pas que les enfants et en particulier j'aborderai les accidents cérébraux parce que j'ai l'impression qu'en France l'intérêt se porte surtout sur cette question
2° La deuxième réflexion concerne les enfants dyspraxiques
Lorsque, avec Iréne Lézine nous avons étudié le devenir des prématurés, la question s'est posée à nous de réfléchir à l'abord des symptômes psychomoteurs que présentaient les anciens prématurés et c'est au même moment qu'Ajuriaguerra et M. Stambak travaillaient sur la dyspraxie des enfants. Nous avons donc décidé pendant cinq ans de faire un essai surtout dans l'ordre psychomoteur mais aussi cognitif d'aborder la rééducation des enfants dyspraxiques par les symptômes eux-mêmes : la maladresse, les difficultés spatiales, les perturbations des éléments logico-mathématiques. Ceci nous a permis d'étudier aussi les mêmes questions chez les aveugles, qui évidemment du côté de l'espace et de la motricité présentent des perturbations du même ordre. Nous avons constaté l'échec complet de ces manoeuvres rééducatives chez les dyspraxiques. Je voudrais attirer votre attention sur le fait que Wallon, Piaget, et Freud dans les trois essais sur les effets de la sexualité infantile n'ont pas dit un mot sur la langue. C'est dans cette ligne que continuent actuellement les recherches en particulier des interactions chez l'enfant tout petit, recherches qui se à l'aide de la vidéo, qui sont caractérisées aussi bien dans le monde anglo-saxon qu'en France par le fait que tout le monde est muet et sourd. On regarde, on observe, on repasse la vidéo et personne ne parle ce qui vous explique que ça m'intéresse beaucoup de vous parler des symptômes psychomoteurs et de développement. Parce que ce qui fait que le petit de l'homme n'est pas un animal, c'est qu'autour de lui ça parle, le discours qui est tenu avant même qu'il naisse. Et une partie de l'idéologie du corps procède de l'idée, de l'illusion que le corps parlerait plus vrai que la parole. C'est un obstacle, non pas que je vais essayer de franchir mais que je vais essayer de vous soumettre. Parce que, pour reprendre ce qui a été dit ce matin, le discours de la cité, le discours social sur la psychomotricité, c'est-à-dire finalement le but de ces journées, ce discours tempère un peu ce que ces symptômes psychomoteurs ont imaginé. Par imaginaire, je veux dire, qu'on se les représente, qu'on les repère chez les enfants, que c'est par la forme que prennent ces symptômes que se marque la différence des enfants comme les autres. C'est dans le discours social, dans le discours de la cité, que prennent naissance, par exemple, les mots de perturbation, d'instabilité, de troubles de l'apprentissage ce qui nous oblige à nous questionner sur l'acharnement que nous mettons à chercher chez les enfants ce qui serait déviant du discours habituel. Les symptômes psychomoteurs ne sont pas repérés par des photographies, ils sont repérés par le discours des parents, le discours des institutrices etc. J'insiste sur ce point, c'est que, comme vous le savez, la tendance actuelle, est de repérer les troubles psychomoteurs dans leur détermination à travers toutes les imageries médicales qui tendent à montrer une forme qui serait explicative et d'autre part à travers la mise en place de questionnaires remplis par le patient, par la famille, les maîtres et c'est sur les résultats de ces questionnaires que s'établit une clinique, la clinique généralement admise, c'est-à-dire la clinique faite. Je crois que la spécificité particulière de votre métier, le point essentiel de l'éthique psychomotrice réside justement, comme vous l'avez entendu tout à l'heure, non seulement dans des données théoriques mais dans la prise en compte du discours au sujet des symptômes psychomoteurs. Je vous donnerai un exemple que j'ai donné l'autre jour : au sujet des enfants hyperkinétiques, certains ont fait des suppositions biologiques sur la parenté entre les phénomènes psychotiques maniaques et les enfants hyperkinétiques. Le prétexte tient à ce que dans les deux cas, le discours que l'on tient au sujet des ces patients, souligne l'incontrôle moteur, la fuite des idées, l'absence de toute attention et le manque d'adaptation sociale. Vous voyez par conséquent que les symptômes psychomoteurs ne sont pas seulement de l'ordre d'un bilan visuel, ils sont aussi portés par le discours que j'appellerai un discours commun. La place de ceux qui s'occupent des symptômes psychomoteurs est à mon avis caractérisée notamment dans le fait qu'ils se donnent la peine d'entendre le patient et pas seulement le discours au sujet du patient. Ce que je viens de dire permet de comprendre la tentation de faire de la thérapie psychomotrice une pédagogie sociale.
Deuxième point que je voulais aborder, les mots. Le mots qui sont employés dans la psychomotricité. C'est essentiel parce qu'il y a des pays, des régions du monde dans lesquels la psychomotricité n'est pas prise en compte, tout simplement parce que les mots n'existent pas. Je vais dire quelques mots qui me paraissent psychomoteurs et vous essayez de réfléchir à l'articulation entre les mots et la clinique.
Le plus ancien mot, c'est la paratonie de Dupré. Qu'est-ce qu'il en dit ? Il dit que la paratonie qui est l'incapacité à la décontraction musculaire, est en somme une perturbation de l'envers de la fonction motrice qui est de contracter le muscle : il s'agit au contraire de le détendre, d'une certaine façon la justification de la relaxation thérapeutique. A cette paratonie, comme vous le savez, Dupré associe la conservation des attitudes c'est-à-dire en bref l'absence de liberté motrice, de liberté posturale. C'est un symptôme en creux, c'est un symptôme en négatif. Quoi d'étonnant que nous les retrouvions dans les difficultés par exemple de l'écriture. Nous pensons à l'existence de la paratomie dans les troubles de l'écriture, nous comprenons en quoi le geste graphique dans l'écriture ne consiste pas à placer les lettres les unes à côté des autres, il consiste à engager mon corps dans du langage écrit. Il est évident que le langage écrit à quelque chose à faire avec le langage tout court, comme le disait l'autre jour un enfant qui se plaignait parce qu'il écrivait très mal, " je suis un bègue de l'écriture ". Précisément ce qui caractérise la parole du bègue, c'est qu'elle force l'auditeur à mettre le mot dans la bouche de l'autre. C'est là que je fais allusion à la liberté.
Deuxièmement, la posture. La posture, comme vous le savez, c'est Wallon dans les années 1930 qui l'a amenée, je dirais en opposition à la motricité. C'était l'axe du corps dont il s'agit. Tout à l'heure on parlait de corps réceptacle, c'est ça le réceptacle, ce ne sont pas les bras, ni les jambes. Qu'est-ce à dire ? Il existe une motricité qui au niveau de la posture n'a rien à faire avec la motricité, avec la motricité telle qu'on l'entend du côté du mouvement. La posture, c'est le tremplin du mouvement, c'est sur ce fond tonique qu'émerge le mouvement. Et cette émergence ne se fait pas d'une façon aléatoire, elle a un sens dans la mesure où le mouvement devient un geste. Autrement dit la posture, on comprend bien qu'elle a à faire avec le sens de même que le tonus. On comprend que lorsqu'on modifie le tonus postural, on change le sens, on change de sens du côté de l'image donnée aux autres, ce sont les réactions de prestance. Elle change de sens entre la motricité fine et la motricité globale, entre les gestes socialisés et les gestes spontanés, entre une imitation que j'appellerai de l'ordre, comme dit Wallon, aliénante c'est-à-dire où le corps est pris dans l'image de l'autre comme une capture. Ces deux motricités ne vont pas évidemment se manifester par des symptômes identiques et je passe sur le fait que la latéralité, elle-même, n'engage pas le tonus de la même façon selon qu'elle est axiale ou périphérique. Et je pense que c'est peut-être là le moment de parler de la motricité oculaire et en particulier de la motricité bi-oculaire sous l'emprise de laquelle se tient la notion de profondeur. Et je soulignerai simplement l'importance de l'espace dans les phobies. Il y a beaucoup d'enfants phobiques, qui le sont parce qu'ils ne voient pas, absolument pas le relief des marches de l'escalier ou du trottoir. Alors, voilà pour le mot posture.
Si nous passons à la motricité en tant que telle, à laquelle tout le monde pense, je dirai simplement qu'il faut avoir présent à l'idée que les termes suivants n'ont rien à voir entre eux : le mouvement, le geste dont j'ai déjà parlé, l'action, l'activité et l'acte, vous voyez que tous ces mots représentent autant de champs de symptômes psychomoteurs.
L'action pose la mise en place du corps comme point de départ d'un déplacement d'une partie du corps. Il n'y a pas d'action sensorielle. L'activité, c'est elle qui est érotisée par l'enfant, aussi bien l'activité de sa mère que son activité propre. Et vous savez bien qu'il se passe un moment de conflit entre l'activité érotisée de l'enfant et l'activité érotisée de la mère et que ce moment est essentiel mettant en jeu ce qu'on pourrait appeler non pas une pulsion motrice mais une mise en place du corps par la motricité. Tout à l'heure, on parlait de la dyade : cela supposerait que la motricité de l'enfant et celle de la mère sont les mêmes. Or, il y a un tiers entre les deux, le tiers c'est la parole de la mère au sujet de l'activité de l'enfant. Et cette parole de la mère qui est une demande au sujet de cette activité qu'elle soit en trop ou en moins, - ce matin on parlait de stimulation chez les petits, mais stimulation de quoi ? de la stimulation de l'activité ou de la non activité, c'est ça la question. La mère, elle parle la stimulation, elle la fait pas. Une maman qui tripoterait son enfant sans rien dire, qu'est-ce que vous en pensez ? C'est précisément ce conflit entre deux activités érotisées, - je répète parce que si ce n'est pas érotisé, il n'y a pas de conflit - que l'on peut entendre dans le mot activité et l'on comprend que cette activité est l'un des premiers facteurs à permettre à la mère de laisser l'enfant agir librement c'est-à-dire de faire l'hypothèse que cette activité a un sens. Parce que si la mère voit son enfant ... sans aucun sens, l'activité de l'enfant n'a pas de sens pour elle, alors là, ce sont des mouvements anormaux, pour la mère.
Maintenant le troisième point que je voulais aborder et c'est un point auquel on a souvent affaire en psychomotricité, ce serait de mettre les grandes lignes de ce qui oppose les symptômes moteurs et les symptômes psychomoteurs.
Le symptôme moteur. Il s'appelle un symptôme parce qu'il est l'effet d'une perturbation de la structure du système nerveux central ou de la fonction. Le mouvement anormal neurologique se caractérise par le fait qu'il est scandaleux. On ne s'y attend pas. Rien ne permet d'accompagner ce mouvement dans la connaissance que l'on a de l'enfant. Il s'agit d'une émergence brusque dans ce que j'appellerai une psychomotricité normale et c'est précisément parce que cette émergence nous surprend que nous allons demander l'avis d'un neurologue. Si je vois un monsieur marcher sans arrêt de long en large les mains derrière le dos dans la salle d'attente d'une maternité, je ne vais pas chercher un neurologue mais il y a des maladies neurologiques qui se traduisent par une démarche incessante chez un monsieur apparemment complètement pris dans ses pensées.
Deuxièmement, le symptôme moteur, est systématique c'est-à-dire qu'il intéresse un système du système nerveux pyramidal, cérébelleux, extra-pyramidal, en tout cas, il se distribue selon les voies de l'anatomie. Si je me coupe le nerf cubital, eh bien, je vais avoir le 4e et le 5e doigt qui vont tomber quand on me demandera de tendre le bras. Ce ne seront pas tous les doigts. Autrement dit, c'est le travail que Charcot a mené à bien à savoir qu'il a démembré l'hystérie. Le symptôme moteur, par conséquent, a un aspect non seulement inattendu et scandaleux mais limité et organisé.
Le symptôme psychomoteur, lui, n'intéresse pas la structure, il n'intéresse pas la fonction, il intéresse le fonctionnement. Il intéresse le fonctionnement sous le regard de l'examinateur, il intéresse le fonctionnement au milieu des paroles de l'examinateur et surtout le symptôme psychomoteur prend du sens dans le discours qui le décrit. C'est le discours des parents, de l'institution, de l'enfant qui nous permet d'entendre, pas seulement de voir les symptômes psychomoteurs. Je n'ai pas besoin qu'on me parle d'une hémiplégie pour constater une hémiplégie. En somme le symptôme psychomoteur pose la question du mot symptôme. Est-ce que c'est un symptôme du côté de la médecine qui suppose une cause avec un effet toujours le même ou bien est-ce qu'il s'agit d'un symptôme, je dirais d'une façon brève, qui tienne compte du fait que l'inconscient, ça existe ? Comment rendre compte d'un symptôme psychomoteur si tout est conscient dans ce qui se passe ? Je ne parle même pas de l'instabilité dont l'enfant n'a pas conscience, dont il ne se plaint absolument pas mais la plupart des symptômes psychomoteurs, comme vous le savez, ne sont pas ressentis comme l'objet d'une plainte. Je prends le cas des tics, y a beaucoup d'enfants qui se plaignent des tics, pourquoi ? Mais parce qu'on se moque d'eux. Parce que tel est le discours d'un enfant qui a un tic : " ça monte, ça pousse, ça devient irrésistible, ça explose au plus mauvais moment et après je suis soulagé ". Est-ce que vous avez déjà entendu parlé un enfant qui a une chorrée ? Le symptôme psychomoteur dans le discours de l'enfant, dans son langage, c'est une appropriation. L'enfant en fait son affaire c'est pour ça que c'est important d'entendre ce que dit l'enfant. Je vous donne un exemple que j'ai trouvé absolument formidable dans un séminaire de Lacan. Il s'agit de Joyce, l'écrivain. Joyce décrit le moment où s'étant fait accrocher à une barrière par des voyous, se fait rouer de coups et qu'est-ce qu'il en dit ? Il dit qu'il ne sentait rien parce que sa peau était tombée de son corps comme une pelure. Voilà un symptôme, voilà un symptôme psychomoteur. Qu'est-ce qu'il montre ? Il montre la fragilité de l'imaginaire du corps de Joyce. Il montre qu'en effet cette surface, si je peux dire, elle était larguable.
Après avoir essayé de montrer la différence entre les symptômes moteurs et les symptômes psychomoteurs, je vais essayer d'avancer avec vous dans la compréhension de ce symptôme psychomoteur. Puisque je ne peux pas me tourner du côté du moteur, comment faire pour tenter d'en trouver non pas une explication mais une compréhension ? Je voudrais insister un peu sur ce que je pourrais appeler l'inscription du langage dans le corps de l'enfant. Comment chez un enfant particulier sont spécifiés les fonctionnements, pour lui, d'une fonction ? Je prends l'exemple de la fonction motrice ; ce n'est pas la fonction qui va s'inscrire, la fonction, elle est inscrite dans le système nerveux. Ce qui va s'inscrire pour un enfant en particulier, c'est la façon dont cette fonction va fonctionner. Je crois que c'est là quelque chose d'essentiel à comprendre ce qu'est qu'un symptôme psychomoteur. Ce n'est pas un symptôme qui porte sur la fonction, c'est un symptôme qui porte sur le fonctionnement. Alors pour connaître quelque chose du corps de l'enfant et de ce qui fonctionne pour lui, comme pour les autres, comment le comprendre, comment le connaître si on n'en parle pas, comment le connaître si ça n'a pas été parlé, si il n'y a jamais eu de commentaires sur le fonctionnement ? Autrement dit, alors que la fonction s'est mise à fonctionner, il n'y a eu aucun mot pour la qualifier. Pas seulement pour la qualifier, je dirais pour la repérer.
Il y a des quantités d'exemples. Je vous donnerai l'exemple de la maman qui parle de la colique qu'elle devine sur la peau du ventre de son enfant. Evidemment, elle en parle, elle fait des considérations de cette colique, sur les causes de la colique, sur les devenirs de la colique. En d'autres termes, le ventre de l'enfant dans sa fonction, dans sa fonction digestive est parlé par la mère dans cette circonstance particulière. L'enfant entend avec son ventre, il n'entend pas seulement les bruits du ventre, il entend ce que la mère dit des bruits du ventre. Le corps de l'enfant dans son réel place la mère dans une situation, en effet, qui peut chez elle déclencher diverses réponses, diverses réactions. Ou bien - et je dirais, c'est ce qui est habituel -, elle situe ce corps dans son imaginaire à elle, en référence à son propre corps et par la parole, elle symbolise ce réel imaginarisé - imaginarisé, parce que ce phénomène de miroir entre le ventre de l'enfant et le sien, entre ce qu'elle suppose de la douleur de l'enfant par exemple pour l'avoir éprouvé elle-même et ce qu'elle va en dire en en parlant, elle symbolise ce qui est imaginaire chez elle c'est-à-dire elle pense que l'enfant a mal, elle n'en sait rien mais elle symbolise cette douleur devant le réel de ce qu'elle pense être une colique chez l'enfant. Vous voyez il n'y a pas là seulement une question de forçage, il y a accès au symbolique par le discours de la mère. Ou bien la situation est tout à fait différente : pour la mère l'enfant est un pur réel, au moment de l'accouchement, elle ne s'est pas laissée déborder par l'accouchement, elle a, si je peux dire, accouché malgré elle, incapable de se représenter imaginairement quelque représentation que se soit de cet enfant. Cet enfant est tombé d'elle même comme un déchet , elle ne peut rien en dire, il est innommable, on ne peut pas lui donner de nom, surtout il fait peur. En aucune façon, le savoir inconscient de la mère ou ses connaissances, ce qu'elle pourrait savoir des enfants, ne sont sollicités. En somme, dans ce cas, le corps de l'enfant et le corps de la mère sont complètement hétérogènes.
Le deuxième cas en l'occurrence beaucoup plus fréquent, le corps de l'enfant est le prolongement de celui de la mère. En somme ce qu'elle peut dire du corps de l'enfant, eh bien, elle n'en parle pas puisque il s'agit du sien. Et même les objets que l'on appelle partiels c'est-à-dire les selles, les urines etc. elle les considère comme les siens. C'est elle qui a la fonction, c'est elle qui fonctionne et les objets partiels qui représentent partiellement ces fonctions, ce sont les siens. Cet espèce de rejet, de forclusion de ces objets, vous comprenez bien qu'ils vont entraîner un rejet, une non légitimation de ces fonctions par l'enfant. La parole n'a jamais inscrit cette fonction comme étant celle de l'enfant et on peut comprendre que le développement anormal des fonctionnements n'est pas autre chose que des manifestations de cette confiscation involontaire par la mère de cette partie du corps ou de cette fonction : chez les asmathiques, en particulier, c'est évident.
Enfin, il peut y avoir des cas où l'enfant apparaît à la mère comme le produit de son corps, comme un mystère, mais comme il y a mystère, on peut supposer connaître quelque chose, c'est ce qu'on appelle les mères inquiètes, celles qui veulent savoir, celles qui veulent savoir ce qu'elles ne parlent pas, ce qu'elles ne savent pas de cet enfant. Ce savoir, on peut en lever le mystère. Comment un thérapeute de psychomotricité peut-il lever le mystère ? Mais en nommant le corps, en demandant pourquoi elle lui a donné ce prénom, en lui faisant faire une relaxation thérapeutique au cours de laquelle on nomme une partie du corps. En somme si la mère arrive à en savoir quelque chose, le corps de l'enfant cesse d'être une chose, il a un nom. Mais nous sommes beaucoup à avoir un corps qui n'a pas de nom. Est-ce qu'on peut mettre parmi les troubles psychomoteurs la question de ce médecin-femme qui, au moment où elle est enceinte, n'est pas encore persuadée qu'elle a un vagin ? Dieu sait si elle a fait des efforts du côté de la connaissance, elle a fait tout ce qu'elle a pu du côté de l'anatomie et de la physiologie, et cependant elle ne peut pas se représenter comment ça va se faire cet accouchement. Est-ce qu'il s'agit d'un trouble psychomoteur ? Je pense que oui dans la mesure, à l'évidence, où ce qui est sexuel chez cette femme, n'a jamais été inscrit dans son corps. Vous voyez que ça n'a rien à voir avec l'expérience et rien à voir avec le savoir, c'est du côté du savoir inconscient que ça se passe. Il suffit que je vous dise qu'elle était jumelle, et que sa mère n'appelait ses jumelles que par un seul et même mot : la jumelle. Ça allait aussi bien pour l'une que pour l'autre. Vous voyez les questions de latéralité, quelque fois c'est comme ça que cela qu'elles se posent. C'est que la mère ne peut nommer qu'un côté des choses. C'est donc dans ce cas à partir du savoir conscient ou inconscient de la mère que peut se constituer le support de l'inscription signifiante. C'est ce que je voudrais aborder maintenant.
Est-ce que ça nous aiderait de nous représenter le corps dans sa psychomotricité comme étant le support des inscriptions ? Pas seulement le réceptacle de ce qui vient de l'extérieur, pas seulement le lieu de la posture de Wallon, mais comme le support plus ou moins apte à recevoir l'inscription.
Il est des cas où le corps de l'enfant peut venir démentir dans le réel ce savoir de la mère. Et ça je crois que c'est un point auquel nous nous heurtons tous les jours, à savoir dans les malformations, dans les maladies génétiques, dans les blessures, les traumatismes, les lésions, les infirmités motrices cérébrales etc. La mère se trouve confrontée dans le corps de son enfant à un réel, par réel, je veux dire que c'est impossible qu'il en soit autrement, il s'agit d'un réel rétif à l'imaginaire de la mère et dès lors l'inscription va être problématique car son support est invalidé. En somme la mère recule devant le langage qui ferait inscription parce qu'elle ne peut pas en parler et je crois qu'ici il faut mettre l'accent sur ce qu'on dit habituellement des mères dépressives qui à partir du moment où elles regardent leur enfant, pleurent. Vous voyez ça tous les jours en consultation. Ce qui s'inscrit dans le corps, comme vous le voyez, ce n'est pas seulement du côté phonétique que les choses s'inscrivent, ce n'est pas seulement parce qu'un phonème est différent de l'autre qu'il va s'inscrire, cette inscription du signifiant, elle n'est pas seulement phonématique, elle va se faire dans l'éprouvé du corps, dans l'accord ou le désaccord entre ce qui est éprouvé par l'enfant et ce qui en est dit par la mère. C'est ici que la question de la métaphore et de la métonymie se pose : déplacement que détermine le langage en employant un mot qui entraîne un mot qui en entraîne un autre dans le cas de la métaphore ou bien l'insistance sur un point du corps qui à lui seul représente tout le corps dans le cas de la métonymie. Vous savez bien qu'il y a des mères, et des adultes et des enfants qui sont menés par cette métonymie. On ne peut parler que du nez, des oreilles, des pieds etc. ; ce corps réduit, représenté par une seule partie, évidemment c'est dans le langage que cette opération se produit. Ce n'est pas avec un zoom que cela se produit, ce n'est pas dans le regard que je viens diaphragmer le corps sur un point du corps. C'est dans ce que j'en dis. Je me rappelle comme ça d'un enfant qui était venu, il avait dix huit ans, au bout d'un certain nombre de palabres, il m'a expliqué qu'il avait toujours été grand, à la naissance il était immense, à trois ans il faisait cinq ans, à neuf ans, il faisait quatorze ans, bref, il venait parce qu'on avait supposé le diagnostic d'une maladie neurologique dégénérative. Pourquoi ? Parce qu'il y avait un signifiant qui lui manquait et il espérait que quand il se marierait, il le rencontrerait peut-être. C'était le signifiant "petit". Voilà, il avait un but dans la vie, un fantasme, c'est qu'on l'appelle petit parce qu'on l'avait toujours appelé grand. Alors, il s'était plié petit à petit, il avait des articulations qui s'étaient bloquées, il avait un strabisme parce qu'il regardait son pied etc. il était contracté sur lui-même. Dans cette illusion, plus il était près du sol, plus il aurait de chance de se faire appelé "petit". C'est un exemple qui est un peu ridicule mais qui avait comme intérêt que cet enfant venait d'un service de neurologie où il avait passé trois mois. Il n'avait pas rencontré une infirmière qui lui avait dit " mon petit poulet ".
Je finis par une position qui me paraît essentielle étant donné la fréquence dans laquelle elle se produit et qui montre bien que le symptôme psychomoteur n'a rien à voir avec le symptôme moteur et se trouve éventuellement sous la dépendance du langage. Je parle d'une recherche que nous avons faite à Sainte Anne pendant cinq ans sur les enfants infirmes moteurs cérébraux. Pendant ces cinq ans nous avons vu cent trente huit enfants, des hémiplégies, des paraplégies, des monoplégies, des maladies de Little, etc. L'objet de la recherche était d'essayer de comprendre pourquoi tous ces enfants avaient des difficultés considérables en mathématiques. Au fil des semaines nous nous sommes aperçus qu'on nous envoyait les enfants qui étaient sur le point de quitter l'hôpital. Alors, j'ai demandé : qu'est-ce qui se passe ? vous nous envoyez tous les enfants dont vous ne voulez plus ? Et c'était le cas. C'est-à-dire que tous les enfants qu'on nous envoyait avaient arrêté au moins depuis un an tout progrès en rééducation kinésithérapique, et le service de l'hôpital pensait qu'il n'avait plus besoin d'intervenir.
C'est à cette occasion que je me suis aperçu de ce à quoi je n'avais jamais pensé, à savoir qu'ils étaient tous au moment où les parents, les éducateurs, les médecins et les enfants eux-mêmes devaient faire le deuil de la fonction perdue. Ça faisait dix ans, neuf ans qu'ils luttaient pour courir, pour marcher, pour se lever etc. et ils n'y arrivaient pas. Cette perte de l'illusion entraînait un travail de deuil non fait, non seulement chez l'enfant mais chez tous ceux qui s'en occupaient. Le travail que nous avons dû faire à ce sujet, s'est fait en deux temps : d'une part, par la parole auprès de l'enfant, des parents et dans le service d'où ils venaient et par une thérapie psychomotrice de l'enfant qui, dès lors, à la fois, a permis aux enfants d'entendre ce qu'ils disaient de leur deuil et en même temps a permis au fond à leur fonctionnement de se détacher de la fonction première et ainsi d'utiliser leur capacité par ailleurs pour contourner leur handicap. Je suis sûr que c'est un problème qui se pose à vous de façon assez fréquente et ça me paraît pour terminer un bon exemple de ce en quoi le langage, à savoir le langage de la perte devient audible par l'enfant. C'est lui qui entend qu'en effet il ne fait plus de progrès. En alliant donc ce travail de la parole à la psychomotricité, en utilisant la psychomotricité pour permettre à l'enfant non seulement d'entendre mais d'expérimenter ses limites, les choses ont changé complètement par la perte de l'illusion d'une fonction réparée. Et je crois que c'est ça la différence essentielle entre la rééducation et la thérapie psychomotrice, c'est de permettre un écart entre l'image idéale et ce qui est prouvé dans la séance. Mais c'est dans cet écart, que se fait l'inscription et cette inscription, elle ne peut se faire que par la parole.
