Mention passable
Auteur : Fabienne Beckouche 26/04/1992
L'Association freudienne va avoir dix ans d'existence. Etant analyste depuis bientôt trois ans, et puisqu'il m'a été demandé d'y mettre du mien en tant que jeune analyste pour la préparation de ce bulletin, je souhaite reprendre les conditions dans lesquelles je me suis engagée à ce métier d'analyste, les questions qui ont accompagné cet engagement, et ce qui a déterminé mon inscription à l'Association freudienne.
Comment acquérir une formation de qualité, bénéficier du savoir des aînés, comment être reconnue analyste ? Autant de questions en relation avec celles qui sont à l'étude cette année à l'Association, ce dont témoignent les articles parus dans les derniers bulletins et les Journées sur la passe.
Etre analyste m'a obligée à un double engagement. Bien sûr prendre des patients en cure, c'est-à-dire accepter d'occuper cette place du sujet supposé savoir, condition nécessaire à la mise en place du transfert et au déroulement de la cure. Etant moi-même encore en analyse à ce moment-là, le contrôle de mon travail et la poursuite de ma cure se sont faits avec mon analyste. Cela présente un avantage, par rapport au choix de prendre un analyste contrôleur autre que son propre analyste : celui de pouvoir reprendre, outre les questions techniques soulevées par chaque patient, les effets des propos entendus au cours des séances et les difficultés parfois importantes que le discours de ces patients engendre, c'est-à-dire continuer à parler en tant qu'analysant. Cela permet aussi une mise en question de la technique et du style mis en oeuvre dans la conduite de la cure, sachant qu'un analyste à ses débuts peut difficilement procéder selon des modalités différentes de celles qu'il a connues dans sa propre cure.
Ce premier temps d'apprentissage du fonctionnement de l'inconscient a été un temps indispensable à ma formation d'analyste. Un deuxième temps de cet engagement a consisté à inscrire mon activité au sein d'un groupe d'analystes. Pourquoi avoir voulu m'inscrire alors que j'aurais pu poursuivre ma formation théorique comme je l'avais fait jusque-là, de façon anonyme, en assistant aux séminaires et présentations cliniques qui m'intéressaient ? Et pourquoi avoir choisi l'Association Freudienne ?
Ce ne sont pas les groupes qui manquent, et j'ai eu la possibilité, lors de ma formation de psychiatre, d'assister à l'enseignement dispensé par certains d'entre eux. Une des qualités de l'Association est d'être un groupe dont l'enseignement est ouvert, facile d'accès pour ceux qui débutent. Les modalités d'inscription y sont simples et peu onéreuses.
L'enseignement qui y est dispensé diffère de l'enseignement de type universitaire - par ses aspects académiques pourtant bien attirant, surtout lorsqu'on commence à étudier Lacan. Mais entendre ou apprendre des définitions explicites des concepts analytiques freudiens ou lacaniens, au risque de ne même pas lire les textes qui les ont produits, me semble sans véritable valeur s'ils ne sont pas articulés à la clinique, que ce soit la sienne propre ou celle des patients, et aux questions qui en découlent.
Il est possible de poser des questions dans les séminaires sans avoir à répondre en retour comme j'ai eu à le faire en d'autres lieux: " mais que faites-vous comme travail ", ce qui peut aussi se comprendre comme: " de quel droit parlez-vous, qui vous y a autorisé ". Un groupe d'analystes peut tout à fait fonctionner dans un rapport enseignants-enseignés fondé sur un savoir universitaire, c'est sans doute même le plus fréquent. Il y a alors les aînés, ceux qui savent - et ils en savent un bout, ils connaissent leurs textes - c'est pour ça qu'ils sont là, dans une position solidifiée par ce savoir, et ceux qui apprennent, dans l'ensemble plutôt éblouis. Il me semble qu'à l'Association toute parole est considérée comme valable (mais pas forcément juste) dans la mesure où elle se soutient d'un intérêt commun pour le travail analytique.
Mon inscription comme membre de l'Association a été un engagement de travail plus poussé, engagement qui me paraissait nécessaire au maintien et au bon déroulement de la cure de mes patients. Engagement plus poussé dans la mesure où justement il cessait d'être anonyme. Cette inscription, la façon dont elle s'est faite, ont eu des effets éclaircissants - mais pas forcément apaisants - sur ce que pouvait signifier être analyste dans un groupe.
L'entretien au cours duquel j'ai eu à soutenir ma candidature à l'Association au titre de membre ou de membre correspondant (je n'en saisissais pas la différence) a été très important. Il m'a fallu rendre compte de la place qu'occupait pour moi la psychanalyse, indiquer qu'il s'agissait maintenant d'appartenir désormais à une communauté d'analystes en tant qu'analyste, donc d'y être reconnue à cette place, avec le risque que cela comporte du défaut de reconnaissance par ses pairs.
Etre membre de l'Association ne signifie pas être analyste, et j'ai eu la surprise de constater que je n'avais aucun compte à rendre sur ma place d'analyste, je me déclarais analyste si je le désirais, c'était tout.
Paradoxalement, de n'avoir pas été nommée analyste par des analystes de l'Association, de ne porter aucun titre, constitue une garantie de mon travail d'analyste, de mon travail au sein de l'Association.Tous les analystes sont soumis à cette absence de garantie concernant la castration qui maintient le travail permanent quelles que soient l'ancienneté, les compétences, les qualités d'enseignant qu'ils présentent. Bien sûr les échanges ne sont pas plus faciles pour autant, se soutenir de ses questions pour parler ne suffit pas, il faut y travailler, c'est-à-dire essayer, pour ma part, de ne pas céder à un naturel plutôt paresseux et inhibé.
Etre analyste, c'est une qualité qui varie dans le temps et selon les patients, c'est même une qualité qui peut se perdre définitivement si l'on est dans l'impossibilité de maintenir une ouverture vis-à-vis de cet inconscient et d'accepter les surprises et les désagréments qui en découlent. Impossible de s'en dispenser; c'est la raison pour laquelle une nomination, bien que soulageante, ne me paraît pas souhaitable.
Enfin, les qualités d'un groupe d'analystes dépendant de ceux qui y travaillent, il n'y a là non plus aucune certitude quant à la pérennité du groupe (c'est d'ailleurs pour ça que je ne suis pas favorable à l'achat d'un local pour l'Association, c'est un plus qui me paraît plutôt encombrant). Etre reconnu et nommé analyste de l'Association par le groupe ne saurait être un label de qualité permanent.
Voilà pourquoi y être inscrite me place dans la responsabilité d'avoir à y participer, à soutenir cette ouverture que j'y ai trouvée au départ, pour que je puisse y poursuivre mon travail et l'apprentissage de mon métier.
Ce maintien au travail constitue pour moi une question centrale. Ne pas devenir sourd à son propre discours me paraît la chose la plus difficile qui soit. Rien n'est moins garanti, surtout lorsqu'aucun divan ne vient plus rappeler à cette obligation.
Toutes ces questions se sont présentées au fur et à mesure de mon trajet. Ce qui s'est passé lorsque j'ai soutenu mon mémoire de psychiatre n'a pas manqué d'y participer. Il s'agissait d'un mémoire de pédopsychiatrie; j'avais choisi de présenter un travail portant sur cinq familles juives d'Afrique du Nord que j'avais suivies au CMP de Sarcelles où je travaillais en tant qu'interne. J'y abordais la question de la loi hébraïque, la place respective de l'homme et de la femme par rapport à cette loi, la place des enfants dans cette filiation. Autant de questions qui m'importaient personnellement. J'avais essayé de rendre compte de l'importance des premiers entretiens dans la suite des prises en charge, des difficultés qui avaient été les miennes dans mon rapport à ces familles, du progrès que j'espérais en tirer pour la suite de mon travail de psychiatre. Tous ces enfants présentaient une pathologie névrotique; mon propos était d'indiquer que ce qui importait n'était pas tant de pointer leurs difficultés oedipiennes, que de s'appuyer sur leur discours qui faisait leur singularité (je n'osais pas parler de signifiants) pour leur permettre de dénouer ces difficultés.
Lors de la soutenance, le jury, constitué de psychiatres tous psychanalystes et tous des hommes, avait été réuni par le président de mon mémoire en fonction du sujet. Le résultat ne fut pas celui escompté. Certains membres du jury n'apprécièrent pas du tout mon travail : tous les pères juifs d'Afrique du Nord n'étaient pas comme je les avais décrits me dit l'un d'eux; un autre me reprocha le choix du sujet, me dit que je n'avais rien compris au complexe d'dipe et que décidément, j'avais bien des problèmes dans mes relations transférentielles avec mes malades. Et moi qui croyais témoigner d'une position de travail!
Ce témoignage ne serait pas complet si je ne parlais pas du contexte dans lequel cette soutenance s'est déroulée. J'étais alors enceinte de huit mois et j'étais venue accompagnée de mon mari et de mon père qui souhaitaient assister à ma soutenance - on ne pouvait être mieux armée. Le jury me fit entrer pour me donner le résultat de la délibération; le président, soucieux de mon état, me demanda si ça allait et me dit : " n'allez pas accoucher maintenant ", ce à quoi je répondis plaisamment que c'étaient des choses que l'on sentait venir. Ironiquement, un des membres du jury me dit alors : " Si vous croyez que vous pouvez tout maîtriser ! "
Je fus reçue avec une mention " passable " peu honorifique. Il n'y eut pas de discussion sur mon mémoire, mais j'en tirai amèrement la leçon que je préférais être à ma place qu'à la leur : au moins étais-je préservée encore pour un temps de ce type de certitudes...
