Théorie psychanalytique

 
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Marcos l'intermittent

Auteur : Daniel Fischer 14/05/1993

Bibliographies Notes

Les réflexions qui suivent, à propos des rapports entre la crise d'épilepsie et l'identification symbolique, constitutive du sujet, m'ont été inspirées par le cas d'un jeune homme épileptique, considéré comme déficient mental et placé en institution, Marcos.

Marcos a des crises de "grand mal", parfois graves et spectaculaires.

A l'occasion des conflits qu'il a suscités, un entretien avec ses parents apporte les informations suivantes : Marcos ne supporte pas la disparition intermittente de certains vêtements qui partent dans le circuit d'entretien du linge, et dont il doit attendre la réapparition.

Quand il arrive dans la maison de ses parents, celle donc de son enfance, ce qui se produit deux fois par mois, il cherche..., il ouvre les portes, les placards, parcourt toute l'habitation, à la recherche d'un objet.

Il cherche à retrouver quelque chose..., par exemple une pièce de monnaie qu'il a laissée 15 jours auparavant, à un endroit déterminé. Il doit s'assurer qu'elle est bien restée exactement là où il l'avait déposée.

Le passage d'un lieu à un autre, de la maison familiale au foyer d'hébergement, s'accompagne inéluctablement du transfert d'objets d'un type déterminé : jeux, jouets, tout ce qui est lié à son enfance, et dont la maison semble recéler un stock inépuisable, qu'il est impossible de donner, d'abandonner, de lâcher, de transformer.

De cette observation, j'en rapprocherai deux autres.

Tout d'abord ce récit, d'une patiente en analyse, que ses parents ont placée, pendant son enfance, dans une famille de paysans, et dont la grand-mère s'est suicidée. Elle prononce ces paroles lorsqu'elle-même est amenée à "placer "sa mère, atteinte de démence pré-sénile :

"Quand ma grand-mère s'est suicidée, elle a laissé une lettre demandant à mes parents de s'occuper de sa chienne mieux que son mari ne s'était occupé d'elle. Ils ont donc pris cette chienne, qui s'entendait très bien avec leur chatte.

Un jour, la chatte s'est faite écraser par une voiture.

La chienne a flairé le corps et le sang de la chatte, et s'est mise à faire des crises d'épilepsie.

Le vétérinaire a dit qu'il fallait la piquer.

J'étais là avec ma mère. Je ne supportais pas cette idée.

Je lui ai demandé de partir.

Je me souviens du regard de la chienne quand nous sommes parties. J'avais l'impression de l'abandonner à la mort. Il me semble que c'est ainsi que mes parents me laissaient quand ils m'amenaient dans la famille qui me gardait : "Partez quand elle aura le dos tourné", disaient-ils à mes parents.

Ça me fait penser aux gens qui disparaissent et dont on n'entend plus jamais parler, sans que rien n'ait été dit ; ceux qui étaient "partis chercher un paquet d'allumettes";

J'ai l'impression de n'avoir pas le droit de survivre à mes parents. "

La deuxième observation que je rapprocherai de celle de Marcos est celle de Ginette, "schizophrène chronique ", hospitalisée de longue date à l'Hôpital Psychiatrique, et que j'ai connue dans le pavillon où je débutais comme interne. Quelques semaines après avoir changé de service, je lui adresse la parole. Mais manifestement, elle reste perplexe. Je dis mon nom, et à ma grande surprise, elle me répond : "J'ai connu quelqu'un qui s'appelait comme vous, qui était interne au Pavillon 10 ", (où je l'ai connue, où elle est toujours et où je ne suis plus).

Le point commun à ces trois "observations "est le registre de l'apparition/disparition, la succession de présences et d'absences.

L'analysante qui, dans son récit, mentionne l'épilepsie (de la chienne) dans le contexte d'une succession de morts : celle de la grand-mère, celle de la chatte, celle de la chienne, les articule avec la notion de la dette, avec le regard (le regard de la chienne, "partez quand elle aura le dos tourné "), avec la parole (ceux qui disparaissent sans que rien n'ait été dit).

C'est ainsi que cela s'articule dans la névrose.

Si, avec Ginette, nous sommes évidemment dans le domaine de la psychose, il me semble qu'il n'en est pas de même avec Marcos, peut-être justement grâce à son épilepsie.

Il fait avec les objets, et avec ses crises, tout un travail qui permet que "Marcos soit Marcos ", dans la maison familiale comme dans l'institution qui l'accueille, alors que pour Ginette, "Ginette n'est pas Ginette ", pas plus que "Daniel Fischer dans les allées de l'hôpital "n'est "Daniel Fischer interne au Pavillon 10 ".

Mais quel est donc ce travail qu'effectue Marcos ?

Quel est son rapport avec "l'identification symbolique "?

Et tout d'abord, que pouvons-nous entendre par "identification symbolique "?

Je me référerai ici au séminaire de Lacan sur L'identification de 1961 et au commentaire qu'en fait G. Le Gaufey dans L'incomplétude du symbolique.

L'identification symbolique pourrait être, par définition, l'écriture de la tautologie : "A est A ".

Si l'on reprend le jeu du "Fort/Da ", quel rapport y-a-t-il entre deux apparitions de la bobine, et sa disparition intermédiaire ?

Qu'est-ce qui permet d'affirmer que c'est la même ?

Qu'il y a identité de la bobine entre ses deux apparitions ?

"Sujet "est la réponse qui, par le truchement du verbe " être ", vient identifier ces deux apparitions, bien différentes, vient dire "le même sur fond de différences ".

L'identité de la lettre à elle-même, c'est le lieu du sujet.

Mais la bobine n'est ni "la lettre ", ni un signifiant, c'est un objet, et l'on pourrait croire que différence et identité se ramènent aux données spatio-temporelles.

C'est pourquoi Lacan reprend la question à partir d'un autre exemple : les encoches inscrites sur un os au musée de Saint-Germain : " Coches résultant du travail d'une main humaine... traces d'il-est-impossible-de-de-savoir-quoi ", mais dont nous ne pouvons douter qu'il y eût quelqu'un pour l'inscrire. Pour celui qui l'a tracé, c'était un signe, cela représentait quelque chose pour quelqu'un. Mais ce dont c'était le signe, l'objet, le référent, a été pour nous à jamais effacé. Cet effacement isole le signifiant comme tel, il fait de la coche dans l'os, non plus un signe, mais un signifiant, qui représente un sujet, non pas "pour nous ", mais pour un autre signifiant, c'est-à-dire pour toute trace ou toute lettre différente de celle-là. Ce qui se manifeste comme identique à lui-même dans cette opération, c'est le sujet. "La Chose " est le nom que Lacan donne à ce qui a été effacé comme référent, reprenant un terme utilisé par Freud dans l'Esquisse pour désigner la partie de l'objet qui, d'une perception à une autre, demeure inchangée.

On repère donc deux modalités d'effacement :

- Effacement de l'objet dans l'intervalle de ses apparitions.

- Effacement du référent du signe, qui, en ramenant " La Chose " à "Rien ", fait émerger le signifiant.

Dans les deux cas, c'est l'être du sujet qui est affirmé :

- comme permanence de l'identité de "La Chose "

- comme représenté par le signifiant pur.

Le sujet advient ainsi à l'identité, à l'unité, non comme totalité, mais comme unicité, singularité, mais c'est en tant qu'effet de signifiants, qui implique l'intervalle et l'effacement.

Si nous revenons à Marcos, que pouvons-nous en déduire ?

Marcos ne joue pas à proprement parler au "Fort/Da ", avec les objets, car, sauf lorsqu'il les transporte d'un lieu à un autre, ce n'est pas lui qui est l'agent de leur apparition et de leur disparition.

C'est l'insistance de sa mère ou des éducateurs, pour lui faire changer de chemise, qui entraîne la disparition de la chemise dans le circuit de la lingerie. C'est son placement en institution qui l'oblige, à la fin du week-end en famille, à abandonner ce qu'il a disposé dans la maison de son enfance.

Lorsqu'il a prise sur la situation, son action, à l'opposé de celle du petit enfant décrit par Freud, ne consiste pas à faire disparaître l'objet, mais au contraire, à s'y cramponner : ne pas changer de chemise, emmener de chez lui dans l'institution, des jeux et jouets.

Cependant, il reconnaît la chemise très particulière qi lui manque quand elle est partie au lavage, et qu'aucune autre ne saurait remplacer, et il dispose chez ses parents des signes, destinés à être retrouvés 15 jours plus tard.

Ceci suffit à mettre en évidence que pour lui, la question de l'identité se pose d'une manière bien différente de ce qu'elle est pour Ginette. Pour Ginettte, l'identité de "La Chose "est contextuelle.

Un objet est le même que lui-même s'il forme toujours avec un autre objet, un système stable. Dans l'exemple que j'ai donné, l'identification d'une personne, c'est l'identité de son nom, associée de manière stable, à un même lieu et à une même fonction. Ceci permet peut-être de comprendre pourquoi certains enfants psychotiques ritualisent des parcours ou des séquences d'actes, de telle sorte qu'un acte déterminé ne peut être accompli que s'il a été précédé d'une série précise de gestes, en ordre déterminé, dont aucun ne doit manquer.

Inversement, si l'acte terminal de la série est modifié par une cause extérieure, toute la série doit être reprise.

Ainsi, un jeune autiste résidant dans la même institution que Marcos, s'apercevant que l'autobus qui vient le prendre un matin, n'est pas le même que tous les autres matins, doit retourner dans les locaux d'hébergement pour y accomplir un certain nombre de modifications, de déplacements d'objets, comme préalable à la possibilité d'emprunter ce véhicule différent.

Si la position de Marcos, quant à l'identité, se distingue donc d'une position psychotique, elle n'en est pas moins éloignée de ce qu'on pourrait appeler une position névrotique normale. C'est la non mise en jeu de la métonymie qui marque le mieux cette différence.

Le fragment de séance d'analyse que j'ai cité, montre comment, pour cette patiente, s'effectuent les substitutions métonymiques : placement de sa mère/abandon de la grand-mère, par son mari/abandon de la chienne qu'on va "piquer" / abandon de l'enfant par ses parents/les gens qui disparaissent...

Il est vrai que l'on est ici dans le registre des signifiants, alors que l'on est avec Marcos, dans le registre des objets, objets qu'il a le plus grand mal à lâcher, à échanger, à substituer. Et, corrélativement, il a le plus grand mal à s'intéresser à l'utilisation de l'argent.

Mais avant de faire un pas de plus dans l'approche de ce que nous livre la clinique de Marcos, et notamment ses crises d'épilepsie, qui, paradoxalement, semblent être le seul moment où il soit agent de l'apparition et la disparition, revenons à la question de la mise en jeu de l'être et de l'identité du sujet, non plus à travers la séquence des apparitions de l'objet, au sens de la bobine, mais à travers la séquence des apparitions de ce que cet objet représente dans le jeu de la bobine, la mère, en tant qu'elle introduit le sujet à la relation à l'Autre.

Nous nous référons ici au séminaire Les quatre concepts fondamentaux, et aux textes des Écrits"La signification du phallus ".

Cette relation à la mère se fonde sur une succession d'apparitions et de disparitions qui se dégagent de la satisfaction des besoins, besoins qui, dans leur retour régulier, rythmé, suscitent ces apparitions/disparitions.

Mais, de même que dans l'opération d'effacement de "La Chose "surgit le signifiant, dans l'opération d'annulation de la spécificité des besoins, surgit la demande d'amour comme telle, qui appelle la succession des apparitions, indépendamment de toute satisfaction de besoin.

C'est alors en se saisissant comme objet-cause du désir de l'Autre, que le sujet s'assure de son être.

Toute la question est celle de la permanence et de l'identité de l'être du sujet dans la séquence des appparitions de l'Autre : identité du sujet à travers les apparitions successives. Permanence de son être dans l'intervalle des apparitions, et en présence d'autres co-humains.

Qu'est-ce qui va rendre possible, comme disait F. Dolto, que l'enfant " sache qui il est, avec qui qu'il soit "?

La demande d'amour introduit la question de la reconnaissance du singulier (en tant qu'objet/cause du désir).

La question "qu'est-ce qu'il veut ? ", posée à l'Autre, qui est celle du désir de l'Autre, passe par la reconnaissance du manque dans l'Autre.

Citons ici un passage des Quatre concepts fondamentaux, p. 194, où nous allons retrouver la question des intervalles entre les signifiants (et non plus entre les apparitions de l'Autre ou de l'objet) : "Dans les intervalles du discours de l'Autre, surgit dans l'expérience de l'enfant ceci, qui y est radicalement repérable : il me dit ça, mais qu'est-ce qu'il veut ? Dans cet intervalle coupant les signifiants... est le gîte de la métonymie... le désir de l'Autre est appréhendé par le sujet dans ce qui ne colle pas, dans les manques du discours de l'Autre, et tous les "pourquoi ?"de l'enfant témoignent moins d'une avidité de la raison des choses qu'ils ne constituent une mise à l'épreuve de l'adulte, un "Pourquoi tu me dis ça ?", toujours re-suscité de son fonds qui est l'énigme du désir de l'Autre... "et p. 843-844 des Écrits"Position de l'inconscient ":

"L'intervalle qui se répète est le lieu que hante la métonymie, véhicule... du désir... Ce qu'il va y placer c'est son propre manque, sous la forme du manque qu'il produit chez l'Autre, de sa propre disparition. "

A propos des blancs dans le discours, il est intéressant de mentionner ici l'effet d'un discours "sans blancs ", sans intervalles ni ponctuation, tel que le mettait en oeuvre dans ses séances la patiente que j'ai citée, à propos du thème de l'abandon, de la séparation, et de la mort.

A un moment de la séance, où sans doute elle commençait à appréhender l'approche du signal d'interruption, son débit s'accélérait, abolissant tout intervalle durant lequel j'aurais pu intercaler mon intervention, et agençant le rythme des phrases dans une relance, un suspens perpétuels, de sorte que je ne puisse que trancher brutalement, au milieu d'un énoncé.

Cette accélération et ce remplissage avaient sur moi un effet engourdissant, quasi hypnotique, dont je devais m'arracher pour l'arrêter, manifestant ainsi l'efficacité d'un procédé inconscient visant à repousser le moment décisif de la séparation.

Elle me saoûlait de paroles pour m'endormir et rester là. Privé de "l'intervalle que hante la métonymie, véhicule du désir ", je m'absentais, si je n'y prenais garde. Or, selon ce que lui rapportaient ses parents, commerçants tellement pris par leur activité, que la mère n'avait pas de temps à perdre, avec elle quand elle était nourrisson (d'où plus tard, le placement à la campagne), elle ne se nourrissait qu'en dormant, il était impossible de lui faire avaler un biberon lorsqu'elle était éveillée. Quand à sa fille, elle n'arrivait jamais à s'endormir, mais il faut dire que dans les premières semaines de sa vie, sa grand-mère la réveillait sans cesse afin de s'assurer qu'elle répondait bien aux stimulations, qu'elle n'était pas en train de plonger dans un coma, signe d'une déficience cérébrale.

On peut donc supposer que sa fille, comme beaucoup de jeunes enfants, ne pouvait s'absenter dans le sommeil, par crainte que ses parents ne disparaissent pendant qu'elle avait les yeux fermés, mais réciproquement, cette insomnie était entretenue par la grand-mère, redoutant que l'enfant fermant les yeux, s'absentant du monde, ne demeure à jamais dans cette absence, n'en revienne pas.

Quant à ma patiente, je ferai l'hypothèse qu'elle ne pouvait recevoir de nourriture de cette mère qui faisait le va et vient entre le magasin et la chambre de l'enfant située dans l'arrière-boutique, et qui, sans doute, donnait le biberon dans l'angoisse du "temps perdu "et la hâte d'en avoir fini. Aussi, s'était-elle très précocement construit un espace transitionnel autour du biberon, dont elle pouvait incorporer le contenu dans son sommeil, soutenue par l'hallucination de la présence maternelle maîtrisée, non menacée d'évanouissement.

Comment comprendre alors, le phénomène transférentiel, qui, tournant autour de l'interruption de chaque séance, se manifestait répétitivement par l'accélération de son débit verbal, et l'effet de torpeur qui s'emparait de moi ?

Deux interprétations me semblent ici possibles. Elles ont pour dénominateur commun le désir de cette patiente de maîtriser le moment de la séparation, et pour toile de fond, ce qui se joue lorsqu'une mère s'efforce d'endormir son enfant, et attend le moment où elle pourra se retirer.

Selon la première interprétation, elle parle sans répit, sans reprendre son souffle, pour me garder, comme elle aurait voulu garder sa mère auprès d'elle. Elle parle, comme un petit enfant parle pour se tenir éveillé, de peur, s'il s'endormait, que ses parents n'en profitent pour l'abandonner, sachant bien que, tant qu'ils l'entendent, ils ne l'oublient pas. Le sommeil qui me saisit est le même que celui qui saisit parfois les parents, qui, las de ne pouvoir endormir l'enfant, s'endorment les premiers.

Selon la deuxième interprétation, elle parle pour m'endormir, comme si elle était la mère et moi l'enfant, et que, m'ayant enfin plongé dans le sommeil, elle puisse de sa propre initiative, se retirer sur la pointe des pieds, pendant que j'ai les yeux fermés, "le dos tourné ".

Les deux interprétations pourraient se soutenir, renvoyant à la fois à sa situation d'enfance, et à sa situation de mère.

Enfant, dans le transfert, elle réussirait à endormir sa mère pour la garder.

Mère, dans le transfert, elle réussirait à endormir son enfant, pour s'en séparer.

Tout ceci met bien en évidence les enjeux de l'endormissement de l'enfant.

Pour l'enfant, "fermer les yeux ", se taire, s'endormir, c'es risquer de perdre la mère, c'est l'incertitude de sa réapparition, et c'est aussi mourir pour satisfaire le désir des parents, désir dont il est exclu, désir qui requiert qu'il s'absente dans le sommeil, qu'il veuille bien "tourner le dos ".

Avec la crise d'épilepsie, abstraction faite de sa composante paroxysmale et convulsive (dans l'épilepsie "grand mal "), nous sommes aussi en présence d'une problématique de l'absence, au point que ce terme est employé pour désigner certaines formes de crises dites de "petit mal épileptique ".

Il y a un rapport évident entre la crise épileptique et le sommeil, soit que la crise se produise pendant le sommeil, ou au moment du réveil (mais ce n'est pas le cas de Marcos), soit qu'elle consiste en une "chute "brutale dans un état de sommeil profond, précédé ou non de "dissolution du tonus musculaire "et de la phase des convulsions tonico-cloniques.

Quoiqu'il en soit, il y a éclipse du sujet, et abolition du monde pour le sujet.

Au réveil, "l'amnésie post-critique "constitue le moment de la crise en "trou "dans le vécu.

C'est un "blanc ", un intervalle.

Du point de vue de la disparition des objets pour le sujet et de leur retrouvaille, dans la phase de réveil, l'alternance des crises pourrait constituer l'équivalent d'un jeu de "Fort/Da "où il s'assure de son identité et de la permanence de son être.

En ce qui concerne Marcos, ceci pourrait se soutenir par le rapprochement avec son rapport aux objets.

La "maladie épileptique "en tant que succession de crises, pourrait donc être l'équivalent d'un "état limite "en ce sens que le sujet, par la garantie identitaire qu'il y trouve, s'épargnerait l'entrée dans la psychose. Ceci concorderait avec la vieille idée empirique de la psychiatrie qui voulait qu'il y eût antinomie entre schizophrénie et épilepsie, au point d'en avoir déduit l'utilisation de la crise d'épilepsie provoquée comme traitement de la psychose.

Mais le rapport au monde n'est pas seulement le rapport aux objets, c'est aussi le rapport à l'Autre.

De ce point de vue, la crise pourrait fonctionner pour Marcos comme institution de cet intervalle où placer "son propre manque sous la forme du manque qu'il produirait chez l'Autre, de sa propre disparition ".

Ce n'est pas là simple généralisation. Certaines données cliniques étayent cette supposition. Il faut en effet préciser que l'épilepsie de Marcos est consécutive à un traumatisme obstétrical à sa naissance, et s'accompagne d'une hémiplégie. Récemment, à la suite d'une crise grave ayant entraîné un traumatisme crânien et un coma, il a été question d'une intervention neuro-chirurgicale, sur le foyer épileptogène.

Or, la manière dont les parents ont interprété cette hypothèse thérapeutique fut celle-ci : "On va l'opérer pour lui rendre l'usage de son bras paralysé. "C'est-à-dire qu'ils n'ont manifestement aucune inquiétude quant à la perte de conscience prolongée de leur fils et au risque vital éventuel.

Plus généralement, ils ne parlent jamais de l'épilepsie de Marcos, et toujours de son déficit moteur, comme si la question sur le manque qu'il produirait chez l'Autre, de sa propre disparition, restait indéfiniment sans écho, tandis que son propre manque serait réduit à un manque fonctionnel.

Par contre, l'intérêt porté par ses parents à ses capacités motrices l'entretient dans une compétition avec son père, grand sportif, et amène Marcos à accomplir des " exploits de handicapé ", en ski, en football, en course à pied, sans aucune portée adaptative.

Les conflits que j'ai évoqués au début, s'articulent autour de cette rivalité père-fils, encore dramatisée par des ennuis de santé du père qui réduisent ses performances et sa capacité à se soutenir face à son fils, en même temps qu'ils exacerbent pour Marcos le thème de la mort du père.

Du reste, tout son rapport à l'enfance, la puérilité de tous ses comportements, corrélative à sa difficulté d'accéder à l'échange, évoquent le caractère insoutenable que doit avoir pour Marcos le deuil de sa propre enfance, en tant qu'il implique vieillissement et mort de ses parents.

Il n'est pas impossible que nous rejoignions là l'hypothèse développée par Freud à propos des crises de Dostoïevski, même s'il les considère comme des crises d'hystérie plutôt que d'épilepsie : réalisation du meurtre du père, et identification simultanée au père mort, accomplissant dans un même acte un désir et son châtiment (Dostoïevski et le parricide).

La problématique de la mort du père, et la rivalité oedipienne à laquelle elle renvoie, évoquent la question de la castration et du manque dans l'Autre, et l'on peut s'étonner de ce que la différence sexuelle semble si peu compter pour Marcos.

En fait, il n'en est rien, mais les crises d'épilepsie ont pour lui une fonction d'ouverture, d'accès à la métonymie " véhicule du désir ": en chutant dans l'inconscience, Marcos questionne le désir de l'Autre, il questionne sur le manque qu'il produit chez l'Autre par sa propre disparition. Tout comme les personnages autobiographiques de Dostoïevski, il meurt et ressuscite de façon récurrente.

En celà, il est pour l'Autre le phallus, mais dans la mesure où l'on peut voir apparaître pour lui la dimension de la fonction paternelle, l'introduisant à la question de l'avoir, donc à la castration, on peut supposer que l'alternance éclipsante des crises a pu, à travers la mise en place des substitutions métonymiques, ouvrir la voie à la castration en tant que pure perte que révèle le manque dans l'Autre.

La question reste posée de savoir pourquoi la maladie épileptique aurait été ici ce détour nécessaire pour accéder à la castration.

Tout ceci garde évidemment un caractère purement spéculatif, et risque d'apparaître comme un enchaînement de constructions arbitraires.

Toutefois, à la suite de mesures mises en oeuvre dans l'institution pour débusquer Marcos d'impasses relationnelles où il menaçait de s'installer, mesures jouant sur des déplacements (d'un groupe à un autre), sur des substitutions (d'éducateurs le prenant en charge), sur la triangulation des relations, des effets remarquables ont pu être constatés, et notamment l'émergence au cours d'entretiens avec lui, de tout un matériel signifiant nouveau et surprenant. Ceci donnerait donc un peu plus de consistance à nos hypothèses, et la prise en compte de ces données permettrait d'en éprouver la validité.

Notes
Bibliographie