Loteries, courses, machines à sous : du rêve au cauchemar, quelques précisions...
Auteurs : Christian Bucher, Jean-Louis Chassaing 16/03/2004
Dans la presse, quotidienne ou spécialisée, se découvre peu à peu "l'Enfer torride du jeu", les articles alternant sans vergogne et sans formalités les bénéfices considérables, les luttes de pouvoir, d'argent pour un luxe lucratif, les rachats et les créations, et les malheurs de cette rencontre que vivent "jusqu'à plus soif" les joueurs.
Pour ces derniers, victimes plus ou moins consentantes, malades de fait, il est dans ce cas régulièrement fait mention d'un "bénéfice réel", thérapeutique celui-là, à savoir les actuelles thérapies cognitivo-comportementales ! Nous réagissons à cela par cette brève analyse critique et, elle, autrement plus réaliste, que ce nouvel "Eldorado" des "thérapies" du comportement. L'article de Christian Bucher amène parallèlement le point de vue, non idéologique, du praticien.
Explorer la face cachée, délétère, de "l'univers des rêves" sécrétée par les jeux de hasard et d'argent, n'est certes pas sans risque : passer sans transition du rêve de l'Eldorado au cauchemar de l'enfer du jeu !
Pour autant, la nuit porte-t-elle conseil au joueur compulsif ? Improbable. Et pas seulement parce que sa frénésie du jeu y atteint son paroxysme dans des salles où les repères temporels sont abolis. Lancé dans une quête effrénée d'adrénaline, à la recherche de l'instant renversant visant à conjurer la menace d'ennui, il ne peut se soustraire à l'addiction au jeu qui vient progressivement laminer ses investissements affectifs et sociaux.
"Déjouer la fatigue et doper le moral", clament des slogans publicitaires de casino. Et la recherche de sensations fortes n'a évidemment pas de prix pour le joueur en proie à la compulsion. Cependant, au fil du temps, il lui faudra toutefois non seulement composer avec le manque de chance mais aussi - et surtout - payer... de sa personne. Moyennant quoi, après plusieurs années de trajectoire évolutive, le prix à payer est souvent très élevé (marginalisation sociale, comportements suicidaires, démêlés judiciaires...) en termes de souffrance.
Jouer à quitte ou double. Ne pouvoir s'arrêter après avoir gagné. Rejouer et perdre. Encore. Jusqu'à perdre tous ses biens. Se perdre, aussi. En guise de "thérapie", jouer, toujours, mais alors jouer à se faire interdire (on sait que les interdictions de jeu sont volontiers transgressées par ceux-là mêmes qui les demandent) !
Décidément, rien ne semble arrêter le joueur dans sa course vers l'anéantissement. Faudrait-il inventer un "SAMU" pour les joueurs ? Avec, aux commandes, un pilotage approximatif soumis aux impératifs du comportementalisme et à la pression asphyxiante du chronomètre ?
Selon nous, une aide efficace, sur la durée, implique de promouvoir une véritable perspective de changement pour un sujet en perte de repères symboliques. Un questionnement à relayer : jouer c'est parier. Oui, mais sur quoi ? Et avec quel engagement ? A cet effet, il importe de privilégier une approche psychodynamique. Auprès de thérapeutes compétents et disponibles. Et, dans cette optique, la psychiatrie (notamment dans le cadre des missions de service public) ne saurait être mise sur la touche.
Un petit détour s'impose ici. Le jeu pathologique est considéré dans la plupart des pays comme une entité méritant attention, études et moyens de traitement. Mais la France souffre cruellement du manque de données fiables et de réponses structurées ce qui ne fait qu'aggraver tous les fantasmes et les amalgames. La dimension de faute morale est encore très prégnante dans les discours ("la déchéance"), une stigmatisation contribuant hélas à une consultation trop tardive du joueur.
Or, les travaux épidémiologiques récents réalisés à l'étranger suggèrent bel et bien que l'augmentation de l'offre de jeux entraîne un accroissement du taux de joueurs dépendants dans la population générale. L'extension du parc des machines à sous en France (64 millions d'entrées dans les casinos en 2002 dont 62 millions pour les salles de machines à sous !) ainsi que la prolifération des cartes à gratter tendent à massifier, rajeunir et féminiser la clientèle.
Et que dire de l'accessibilité des jeux de grattage de la Française des Jeux aux mineurs ? Si ce n'est qu'elle nous semble particulièrement préoccupante en tant que citoyens. Quant au premier Loto européen, il sera tiré le vendredi 13 février 2004. L'Europe libérale de concert avec les marchands de rêve. Pas vraiment étonnant. Et pourquoi pas, demain, un loto mondialisé ?
"Avec de l'offre, je crée de la demande" énonçait Jacques Lacan. En matière économique, le joug de l'ultralibéralisme qui régit le monde "hypercontemporain" ne cesse d'accroître les rangs des "addictés" à la marchandise, et pas seulement à la drogue. Le jeu se massifie, devient un produit, une marchandise comme une autre. Les opérateurs ludiques mettent désormais l'accent sur le jeu comme produit de consommation, banalisé, éludant ainsi son aura sulfureuse, comme mise en veilleuse. Évacuée, la malchance, croit-on, avec la modestie initiale des mises ! Mais au final...
Et pendant que l'industrie du jeu, qui ne laisse, précisément, rien au hasard, cumule les profits, sur l'autre rive, celle des perdants, des joueurs esseulés, en détresse, qui peinent à se faire entendre. Pour les aider, des psychiatres pionniers qui manquent de moyens et ne bénéficient pas du soutien de l'autorité administrative. D'autres plus distants qui ne se sentent pas toujours concernés, souvent par manque d'information.
Cependant, une politique volontariste visant à promouvoir la création de structures d'accueil d'aide et de soins spécifiques, basée sur la mise en oeuvre d'un important effort de sensibilisation des professionnels, en développant à leur intention des formations spécifiques, serait susceptible de changer la donne.
Intéressante à cet égard est la récente création de l'Observatoire des Jeux (1), par des chercheurs et cliniciens issus de divers horizons (psychiatrie, sociologie, droit). Une association pluridisciplinaire ayant pour objet l'étude des jeux, notamment les jeux de hasard et d'argent, et de promouvoir son institutionnalisation par les pouvoirs publics. Un atout de plus pour sortir de l'impasse.
Notes
Docteur Christian Bucher, psychiatre des Hôpitaux, Strasbourg, Vice-Président de l'ODJ.
