Théorie psychanalytique

 
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Liola

Auteur : Marie-Charlotte Cadeau 28/03/1993

Bibliographies Notes

Lou Andréas Salomé fut présentée à Freud lors du Congrès de Weimar de 1911 par Paul Bjerre, le psychothérapeute suédois proche du Cercle freudien.

C'était une très belle femme d'une cinquantaine d'années, dont la jouvence, disait-on, avait été entretenue par les secrets de médecine orientale que son mari, Friedrich Andréas, possédait.

Elle manifesta un tel enthousiasme à l'idée "d'apprendre la psychanalyse" que Freud d'abord la railla : "Vous me prenez pour le Père Noël" lui aurait-il dit. Mais il lui accorda bientôt d'assister aux fameuses "réunions du mercredi soir". C'était la seconde femme admise à participer à ce groupe et Freud l'y accueillit par ces mots : "Maintenant, nous avons un rayon de soleil parmi nous."

Il est vrai que Lou Salomé était déjà une femme reconnue lors de sa rencontre avec Freud puisque son parcours peu ordinaire l'avait amenée à tenir une place cruciale tant pour Nietzsche que pour Rilke. Liola (ou Liosa) von Salomé était née à Saint-Petersbourg. Sa famille paternelle, d'origine française protestante, avait émigré en Allemagne puis en Russie. Sa mère était Balte. Liola ne parle jamais le russe tout à fait correctement car à la maison on parlait l'allemand et le français comme dans la plupart des grandes familles de Saint-Petersbourg. Son père, général de l'armée du Tzar, déjà très âgé, accueillit avec joie la naissance de cette petite fille, car il avait déjà cinq fils. Ces cinq grands frères intriguèrent beaucoup Freud, qui, malicieusement, les portait au nombre de six. Il est vrai qu'ils assurèrent à Liola une protection efficace après la mort du père et que lorsqu'ils perdirent leur fortune en 1917, ce fut Freud lui-même qui prit le relai.

L'enfance de Liola fut princière et choyée entre une mère discrète, un peu austère, respectée mais qui faisait " ce que papa voulait " et un père très autoritaire avec les frères mais qui faisait " ce que, elle, Liola voulait ". Quant à l'école elle y alla selon son bon plaisir, préférant très vite les discussions avec son père et ses frères. Tandis que l'agitation politique anti-allemande gagnait la Russie, Liola entra en rebellion contre les faux semblants de la Cour, de l'Église luthérienne et les perspectives de mariage. C'est alors qu'elle rencontra le premier " Homme ", Hendryck Gillot, pasteur hollandais, orateur brillant, sans dogmatisme, réconciliant foi et raison, avec lequel elle étudia en secret la théologie, la philosophie et la littérature. L'excellente élève finit par écrire les sermons à la place du maître mais le maître la demanda en mariage : elle tomba malade et décida de quitter la Russie. A Rome elle rencontra Nietzsche par l'intermédiaire de Paul Rée. La mésaventure se répéta. Après quelques mois d'intenses discussions philosophiques, il la demanda en mariage : ce fut à nouveau la rupture.

Nietzsche avait fait néanmoins savoir que Lou était la femme la plus intelligente et la plus douée qu'il ait rencontrée, ajoutant ultérieurement que, bien entendu, elle figurait un Idéal masculin.

La finesse de Lou, Nietzsche ne l'avait peut-être pas exactement mesurée car elle avait décelé chez l'annonciateur de la mort de Dieu, une " véritable nature religieuse ", ce qui la fascina et dit-elle " l'empêcha de devenir son disciple ". Il semble cependant que la fascination pour Nietzsche ne fut pas sans laisser de traces dans sa lecture de Freud.

Après avoir fait un mariage blanc avec Friedrich Andréas, professeur de langues orientales, plutôt fantasque et marginal, elle s'engagea dans le milieu littéraire d'avant-garde allemand, où elle fit une rapide ascension en publiant des romans et des articles, séduisant au passage Wedekind, Hauptman et bien d'autres.

C'est en 1897 qu'elle rencontra Rainer Maria Rilke dont Freud dit dans l'hommage nécrologique qu'il consacra à Lou qu'elle fut sa muse. Le journal du second voyage qu'elle fit en Russie avec Rilke a été publié récemment. Il n'est pas sans intérêt pour nous puisque ses retrouvailles avec la Russie, de même que l'énigme de l'insurmontable angoisse de Rilke ont préparé sa rencontre avec Freud. Encore une fois, c'est elle qui s'éloignera la première.

Le moment décisif cependant de la vie de femme de celle qu'on appelait l'aventurière russe et la collectionneuse de grands hommes, se joua, d'après Freud, avec un simple médecin pour lequel elle voulut divorcer. Sa famille à lui fit obstacle et elle perdit l'enfant qu'elle portait.

Freud terminera son hommage en laissant entendre le regret de Lou de n'avoir pas connu la psychanalyse plus tôt. Devons-nous y saisir le doute, l'ombre portée sur l'assurance tant de fois réaffirmée par elle-même d'être incroyablement douée pour le bonheur.

Après une année de travail passée à Vienne, elle rentrera chez Andréas à Göttingen, et c'est là qu'elle exercera la psychanalyse pendant une vingtaine d'années. Freud et Lou Salomé se rencontrèrent à nouveau à plusieurs reprises et Lou évoque ses longues discussions avec Freud, ces longues discussions qu'elle avait privilégiées avec les hommes tout au long de sa vie. Il reste une correspondance assez abondante où Freud se montre fondamentalement amical envers celle qu'il appelle sa " très chère Lou ". C'est une correspondance qui prend certes parfois l'allure de contrôle mais qui donne lieu, de la part de Lou, à des commentaires, à des interprétations, à des interrogations sur les textes de Freud ou des points de théorie analytique auxquels Freud ne répond pas toujours. C'est aussi un échange entre amis où il est question des enfants, d'Anna surtout, devenue l'amie de Lou, et, avec la vieillesse, de leurs maladies respectives. Freud se plaint beaucoup plus qu'elle de la souffrance et de la canaillerie humaine. Mais il se fâche lorsqu'elle le plaint et qu'elle fait mine de perdre ce qu'il appelait dès 1914 (25-11-1914) son " bienheureux optimisme " ; celui-ci deviendra avec le temps sa " force supérieure envers tout ce qui se passe autour d'elle ".

Ce passage de l'ironie à l'admiration indique bien l'évolution de l'attitude de Freud envers Lou au long de cette correspondance. Les éléments critiques sont là dès le début et ils resteront les mêmes, mais ce qui était pris en compte ironiquement deviendra qualité supérieure. Il faut avouer cependant que la subtilité dialectique de Freud est telle, que l'ambiguité demeure toujours.

Ainsi le point essentiel de la critique de Freud, la mise en garde fondamentale vient dès 1915 (30-7). " Chaque fois que je lis une de vos lettres si pertinentes, je m'étonne de l'art que vous possédez d'aller au-delà de ce qui est dit, à compléter et à faire converger Le tout vers un point de rencontre éloigné. Je ressens rarement un tel besoin de synthèse. Ce qui m'intéresse, c'est la séparation de ce qui autrement se perdrait dans une bouillie originaire... Bref, je suis de toute évidence un analyste et je pense que la synthèse ne présente aucune difficulté du moment que l'on est en possession de l'analyse. "

En 1931, (10 juillet) après la lecture d'un esai offert pour son soixante quinzième anniversaire, Mein Dank an Freud, traduit en français sous le titre Lettre ouverte à Freud, Freud remercie à son tour : " C'est une véritable synthèse scientifique de laquelle on pourrait croire qu'elle serait capable de reconvertir en un organisme vivant l'amas de nerfs, de muscles, de tendons et de vaisseaux auquel le bistouri analytique a réduit le corps. Si on réussissait à ôter de sa finesse à ce que vous dépeignez avec de petits coups de pinceaux presque imperceptibles et à le rendre appréhensible à tous, on se trouverait peut-être enfin en possession de points de vue définitifs. " Mais il ajoute "... je n'ai pas saisi tout ce que vous traitez... je ne suis pas, en dépit de tout ce que vous pouvez dire - un artiste. "

Entre ces trois expressions " bouillie originaire ", " véritable synthèse scientifique ", " artiste " se situe l'ambiguité du jugement de Freud à l'égard des travaux de celle à laquelle il avait dévolu dans une lettre de juin 1914 le rôle de tierce personne, de juge à l'égard de " l'ensemble ", le mot est de Freud, de ses démêlés avec les autres analystes et disciples.

Lorsque Lou arrive en effet dans le mouvement analytique par Bjerre, avec lequel Freud ne tarde pas à se brouiller, il est engagé dans le conflit avec Adler auquel Lou n'est pas sans s'intéresser, Tausk l'irrite et Jung lui pose les problèmes que l'on sait. Freud, dans cette même lettre avoue à Lou qu'il "prodigue des grossièretés à certains, tandis qu'il n'hésite pas à couvrir de compliments ceux qui sont déjà gagnés à sa cause".

En lui octroyant cette position d'Autre, Freud cherchait-il une assurance dans le jugement de Lou, jugement qui avait fait ses preuves à l'égard de Nietzsche et de bien d'autres. Freud niait ou déniait que sa confiance eut quelque rapport avec le fait qu'elle était une femme. En tous cas, cela ne lui facilita pas la tâche de corriger son irrésistible goût pour les synthèses hâtives. Mais elle ne se déroba pourtant pas, elle abandonna Bjerre et Tausk, attaqua avec virulence Jung et Adler.

Que Freud fut pour elle le maître incontestable, leur correspondance en témoigne : elle ne se place jamais sur le terrain de la rivalité. Il est évident que sa position de femme lui permet de l'énoncer plus facilement, voire de l'énoncer depuis une position de petite fille, confortable en ce qu'elle éloigne l'immédiateté du sexuel. Ainsi les lettres de Juin 1916 manifestent le souci qu'elle a de savoir si elle " comprend " bien ce que Freud écrit. Freud lui répond par son célèbre "Sie sind eine Versteherin par excellence" , une "compreneuse", a-t-on traduit ; elle comprend mais trop, trop vite, elle se maintient dans la prise conceptuelle, jouant du symbolique sans égard pour le Réel en cause. Et Freud ajoute, " moi, je ne peux pas toujours vous suivre ".

Lou s'aventurait donc avec le souci d'une garantie où elle cherchait un espace de liberté. Elle choisira le signifiant de " laisse " pour se situer vis à vis de Freud. Qu'ils soient d'accord ou non, " c'est précisément d'après cela que je m'oriente, dira-t-elle. C'est comme quand on tire sur une laisse. Parce que je suis sûre de cela, je ne m'égare pas et je poursuis plus insouciante que jamais les idées qui de leur côté ne peuvent plus me détourner de ma voie. " Le souci du frayage de la théorie est donc pour le maître, quant à elle, c'est plutôt comme disciple indisciplinée, folâtre mais non dissidente qu'elle entend se situer. La critique a généralement complimenté Lou de cette position qui ménage fidélité et liberté. Il s'agit plutôt d'un mauvais compromis, puisqu'elle s'installe d'emblée en un lieu où ni sa singularité subjective, ni la bénédiction du Père, ni la brûlure du sexuel, ne sont en jeu. Mais pouvait-elle faire autrement, du moins à cette époque de la psychanalyse ? Renvoyée de la place de l'Idéal masculin où l'épinglait Nietzsche, à celle d'amante ou d'épouse, elle se heurtait au fond au fait que la place de disciple femme n'existe pas.

Dans quelle liberté surveillée Lou va-t-elle s'inscrire et quels chemins de traverse vat-elle explorer ?

Disons d'emblée que plus Lou va tirer sur la laisse, moins la présence du sujet supposé au savoir s'allègera. Non que Freud se montrera plus critique ou plus grondeur, mais plutôt que le transfert à la figure de Freud comme Père mort s'alourdira pour culminer quelques mois avant sa mort à elle, la rendant incapable d'entendre ce que Freud lui écrivait avec insistance sur la religion.

Suivre le dédale des textes analytiques de Lou est quelque peu oppressant ainsi que Freud l'avait fait remarquer. Ce qui va la préoccuper est cependant bien exprimé dans une page du Journal du voyage en Russie de 1901, cette russie qui la rapproche décisivement de Freud dit-elle, puisque les russes représentent un type d'hommes moins refoulés, où le fond indestructible de l'enfance reste accessible. " Dans l'enfance, nous communiquons avec tout ce qui ne s'est pas encore détaché de nous, avec des potentialités incomprises. Plus tard, à mesure qu'on mûrit, l'on perd certains savoirs instinctifs. Toutes les périodes de notre vie entonnent Le chant De notre vie, évolue vers l'abandon conscient à celle-ci, et le retour vers elle comme vers une patrie. L'expérience de l'amour sexuel vient le plus souvent interrompre cet abandon. " Ainsi, c'est autour de la mise en place du fantasme et de l'altérité impersonnelle du désir sexuel que son questionnement se situe. Mais aucune perte ne sera en fait entérinée comme tel, et c'est bien comme retour à " la totalité vivante des origines " qu'elle conçoit la cure analytique. Les métaphores de " l'abandon à la nature profonde ", " l'accès au fond primitif et à l'énergie vitale jaillie de l'inconscient " se multiplieront au fil des années. Il est certain qu'il s'agit d'un vocabulaire du 19e, à travers lequel on peut même retrouver la célébration nietzschéenne de la vie dionysiaque quoique bucoliquement réduite ici à une " source souterraine que l'on entend couler ", vie qui s'oppose à l'individuation appolinienne du Moi.

Ce qui caractérise cependant la théorisation analytique qu'elle produit, c'est de fixer le bout de la laisse à partir du texte de Freud Pour introduire au narcissisme. A cet égard l'article de 1921, " Le narcissisme comme double direction " est le plus éclairant sur ses conceptions psychanalytiques.

Ce qu'elle appelle le " double phénomène narcissique " exprimerait l'attachement à nous-mêmes, d'une part, et notre enracinement dans l'état originaire auquel nous restons incorporés, tout en nous détachant, comme la plante reste attachée à la terre. C'est ce dernier aspect qui l'intéresse, celui, dit-elle, de la réunification avec Tout, comme but fondamental positif de la libido. L'image à laquelle elle s'accroche dans le texte de Freud et que nous retrouvons maintes fois sous la plume, est celle du monère qui émet des pseudopodes, image d'emblée gauchie puisqu'elle concerne chez Freud la relation de la libido du Moi et de la libido d'objet et non une " identification intuitive maintenue avec Tout ".

Il est cependant exact que l'Introduction au narcissisme apporte un aperçu économique où l'équation libidinale vise à la restauration d'une intégrité primitive. L'ennui, c'est qu'elle fait de ce point plutôt problématique chez Freud, la clef de ses propres théorisations. Est-ce le risque pris par le disciple trop pressé de comprendre et de systématiser son savoir pris dans l'Autre ? Est-ce le risque pris par toute lecture ? Non : la cure, si elle ne garantit pas évidemment de l'erreur, aurait pu permettre à Lou Salomé l'expérience de la matérialité du Réel et de sa localisation, c'est-à-dire de ce qui déçoit l'idée même d'une substance.

Mais Lou se fondait exclusivement sur une expérience majeure de son enfance, qu'elle tentait ainsi d'expliquer : celui de "la découverte soudaine et nouvelle de son reflet au miroir, comme d'une exclusion de tout le reste... la perte d'une patrie, d'un abri comme si tout et chaque chose m'avait contenue".

Cette union première avec le monde qui précède le ravissement de l'image est, pour elle, celle du narcissisme mythique qui se mire précisément dans le miroir de la nature ; ainsi Narcisse est-il triste de la perte de la Natura mater, comme Lou était triste au moment de cette expérience de la perte du Dieu de sa foi naïve d'enfant, ce bon papa qui l'approuvait toujours, et auquel sa ferveur s'adressait en commençant toujours par ces mots " comme tu sais ". C'est ce Dieu ou Nature, Un imaginanse et non pas au-moins un, qu'elle tentera de retrouver plus tard dans la terre Russie.

Pourtant, n'était-ce pas la petite girl-phallus qu'elle était à sept ans, âge auquel elle réfère cette expérience, dont l'image se précipitait au miroir en lui proposant l'énigme de son manque ? Or le terme phallus n'apparaîtra jamais sous la plume de Lou, pas plus que celui de castration.

Pourtant et comme si souvent, mais je ne pourrais en donner suffisamment d'exemples, elle sera toute proche, au bord de repérages nouveaux. Ainsi, ici, pressent-elle la question du symbolique et du langage puisqu'elle rapporte corrélativement à son expérience du miroir le cas d'un petit garçon, qui sachant se compter " je ",persiste à se nommer de l'expression " petit garçon", "pour jouir, nous dit-elle, dans les bras et les larmes de la mère de l'identité perdue".

Ce fantasme de l'identité qu'il ne faut pas perdre, lui fera résister au concept de " ça " élaboré par Freud, car " on perd alors, écrit-elle, l'image d'une frontière de notre identité ". De même le concept de pulsion de mort, dans un chapitre de la " Lettre ouverte à Freud ", lui donne l'occasion de tirer au maximum sur la laisse. Car elle ne peut que moïser cette notion : la pulsion de mort devient complicité avec la mort. Le malentendu est total. Aussi bien Lou fera-t-elle valoir que ce qui la sépare ici de Freud est un " fond " , celui de l'identité de Freud, son tempérament, c'est-à-dire, son pessimisme. Quant à elle, convient-elle, ce fond porte un nom, justement celui de Freud : la joie. C'est pourquoi elle refuse de changer le titre de ses "Remerciements à Freud" en "Remerciements à la psychanalyse", comme le suggérait Freud. Elle ne peut écrire et réfléchir qu'à l'intérieur de "l'expérience humaine", telle est son expression, avec Freud. Disciple, donc, maintient-elle, mais comme pour s'en excuser elle ajoute : "Je ne suis qu'une femme." (4 mai 1932)

Sans aucun doute Lou n'était pas féministe, si l'on donne à ce terme son sens revendicatif habituel. Cependant de nombreux textes, écrits avant sa rencontre avec Freud, traitaient des difficultés des femmes modernes, par exemple de la conciliation entre sexualité, mariage, maternité et travail. Bien loin de donner des leçons, elle prend plutôt une sympathique position de non-savoir : il n'y a pas de conciliation possible, c'est à chacune de résoudre l'énigme de sa propre existence. Si ce n'est qu'il y faut une grâce spéciale, celle qui lui permet d'incarner de façon subtile le sacré et le sexuel. Car la relation amoureuse est bien le Tout de l'existence d'une femme. " La joie, écrivait-elle, contenue dans le plaisir sexuel ne peut qu'ouvrir toute grande la porte à des intrusions dans l'âme " et l'image de la Madone, sensuelle et sanctifiée, vient tout naturellement sous la plume : " l'homme ne sera jamais que le charpentier de Marie à côté d'un Dieu ", : femme toute, toute phallique, c'est sans surprise.

La psychanalyse lui permettra d'avancer une description plus proche de la position féminine : le refoulement du désir propre à une femme a pour effet la compétence au bonheur. Tandis que l'homme, lui, est prisonnier de l'agressivité érotique et des idéaux paternels, une femme, dit-elle prosaïquement, " n'est pas décidée à se remuer pour rien ". De plus les femmes ne surestiment pas l'objet sexuel, ni ne le mésestiment d'ailleurs, elles exigent d'atteindre tout simplement à la jouissance de l'homme à la fois réel et idéalisé. En somme les femmes sont inéduquables.

Ces remarques ne sont pas intérêt phénoménologique mais elles demeurent peu heuristiques puisqu'elles viennent se soutenir du même principe à l'oeuvre dans tous les textes de Lou Andréas Salomé c'est-à-dire le retour de la libido à sa source, non pas celle du corps propre mais celle de l'union avec le Tout. L'érotisme féminin s'en déduit : il réunit l'érotisme infantile et génital sous les auspices de l'amour. Il embrasse la "totalité" du domaine amoureux.

L'article "Anal et sexuel" qui est sans doute le plus célèbre de Lou Salomé me semble s'éclairer de la même manière. Lou Salomé y défend courageusement que, puisque chez une femme, l'appareil génital n'est qu'une partie prise en location du cloaque, l'érotisme anal serait en quelque sorte le bien venu, voire le meilleur, la goutte, dit-elle, amère et excitante. Pourquoi effectivement ne pas y voir une tentative de dire quelque chose de la jouissance féminine ? De plus, poussant la logique de son raisonnement jusqu'au bout, elle en déduit qu'entre un homme et une femme, il n'y a pas la moindre fusion mais un objet malodorant : insight sur l'objet a. Mais là encore il s'agit d'une réappropriation de ce qui n'a été que "séparé" ; en somme les femmes ignorent tout de la castration.

Ce qui n'est pas congruent avec la fonction d'analyste qu'elle exerçait, c'est l'apologie qu'elle fait d'une telle position, c'est le soutien qu'elle apporte au bonheur narcissique des femmes, soutien qui frôle l'encouragement à l'ignorance : par exemple concernant la distinction de l'amour et du désir. Freud adjoindra cependant une note concernant cet article à la troisième édition des " Trois essais sur la sexualité infantile ", sans commentaires cependant : son silence sur de tels problèmes peut surprendre.

En revanche, il bataillera avec Lou, jusque dans ses toutes dernières lettres, sur le terrain de la religion. Déjà il avait fait un sort à " l'union avec le Tout originel ", dès les premières pages de " Malaise dans la civilisation ", principe pour Lou Salomé des croyances premières de l'enfant, mais aussi de la foi naïve des peuples et au pemier chef du peuple russe.

Lorsque Freud écrira son " Moïse et le monothéisme, " il lui enverra une très longue lettre où il insistera sur le fait que " le juif est une création de l'homme Moïse " et que Moïse, lui, était Égyptien. Les religions, conclura-t-il, doivent leur puissance contraignante au retour du refoulement de l'humanité. Lou entend parfaitement ce que Freud lui signifie concernant l'altérité du lieu où se tient le Père. Mais elle répond par un contre exemple : Bouddha, lui, était né parmi les siens, tandis que le post-scriptum montre bien l'impasse à laquelle elle était acculée : " Que ne puis-je vous voir en face, voir la figure du père qui domina ma vie ? " Dans cette lettre, il est aussi question de se faire faire une carte d'identité.

Ratage de la transmission analytique pour Lou Salomé ? Freud, quant à lui, estimait que le concept de libido narcissique l'avait tout de même empêchée de passer du côté des bâtisseurs de systèmes philosophiques. Mais on peut se demander pourquoi la pratique qu'elle avait de l'écriture, de même que son lien à Rilke, ne l'avait pas rendue plus attentive, par exemple à la Traumdeutung.

En fait, ses tous derniers écrits la montre à nouveau tourmentée par ce qu'avait été la détresse de Rilke dans l'acte d'écriture, comme si elle cherchait enfin à saisir quelque chose de l'inconscient à travers la littéralité. Certes elle n'avait pas manqué d'évoquer le génie créateur humain, mais toujours comme celui capable d'accomplir " le fonds obscure ".

En 1936, dans quelques belles pages, elle évoque ces moments d'effraction du Réel insensé : ce petit cheval qui trotte, un billot au pied, dans l'immensité sibérienne ou bien ces énormes cloches du Kremlin qui sonnent en restant immobiles, moments dont Rilke cherchait par l'écriture à ciseler le vide. Et malgré la ferveur qui régne encore dans ces images, c'est peut-être l'indice qu'elle commençait à affronter ce qui l'avait tant horrifiée autrefois.

Notes
Bibliographie