Théorie psychanalytique

 
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Libéralisme et morale sadienne

Auteur : Pierre-Christophe Cathelineau 10/02/2003

Bibliographies Notes

Sous le fouet du plaisir, ce bourreau sans merci
Ch. BAUDELAIRE

Les êtres humains sont les plus puissants instruments de production, et c'est pourquoi chacun désire ardemment employer les services de ses semblables pour augmenter son propre bien-être. D'ou la soif intense et universelle du pouvoir ainsi que la haine tout aussi général de l'asservissement.
J. BENTHAM

Il y eut, placardée sur les murs de notre capitale, une affiche qui invitait d'une manière un peu parti-culière le spectateur à consommer du chocolat. Nous en tairons la marque. Y était présentée d'un côté la photo d'un Africain vu de dos et vêtu de lanières omementales, qui tournait son regard vers l'assistance. De l'autre un commentaire édifiant: " Brut de noir. C'est le nom du chocolat. Moi, c'est Loubangui."

Qu'à ce petit apologue, pour l'instant énigmatique, se résume l'essentiel du sujet traité, c'est précisément ce dont nous allons fournir la preuve.

L'individu et le marché

On a beaucoup glosé ces derniers temps sur la notion de libéralisme, en France et ailleurs, et, à la faveur des changements politiques que l'on sait et du debat d'idées qu'ils occasionnèrent, de bons auteurs sont allés puiser dans la longue tradition libérale les arguments et les concepts- à leurs yeux suffisants pour justifier une rupture avec les prétentions dirigistes et interventionnistes de l'État-Providence et la conduite qui en découle pour le citoyen. Mais il revient peut-être à Bernard Manin d'avoir formulé une I des synthèses les plus serrées et les plus claires sur ladite notion dans un article de la revue Intervention - no 9 - intitulé "Les deux libéralismes : marché et contre-pouvoirs" Nous en reprendrons et l'esprit et la lettre.

Il définit les principes du libéralisme, au fondement de toutes les théories qui s'en réclament, et deux traditions distinctes, sans être hétérogènes: celle des . contre-pouvoirs et celle du marché. "La caractéristique première et la plus fondamentale du libéralisme, écrit il, est de considérer que les individus doivent avoir la possibilité d'organiser leur vie comme ils l'entendent, c'est-à-dire de choisit leurs propres objec-tifs et de les réaliser comme il leur convienne. Notons donc que tout libéralisme repose sur une doctrine de là liberté individuelle qui fait du Sujet le maître absolu de ses choix. Les conceptions du bien à poursuivre étant de ce fait relatives à chaque Sujet, il en résulte - que toute définition commune du bien est exclue et que les individus ne peuvent s'entendre que sur une organisation de la société qui leur garantisse simplement le pouvoir de poursuivre leur propre bonheur comme ils le veulent. Tel est le but idéal de la politique libérale. De ce principe peut facilement se déduire une première tradition qui insiste sur l'importance des contre-pouvoirs à opposer à une autorité centrale, toujours soupçonnée d'ingérence, le Prince ou l'État, - que l'on accentue soit l'aspect économique du problème, soit son aspect politique. Ou bien, depuis Adam Smith, l'économie tout entière faconnée par le jeu des initiatives individuelles, est censée fonctionner comme un ordre spontané régi par une main invisible et il s'agit alors de déterminer dans ce cadre les limites de l'action de l'État, ce qu'il doit faire et ce qu'il doit laisser faire aux individus, les domaines a priori où l'État peut agir et imposer ses décisions et ceux où il ne peut pas. Ou bien l'on constate, comme Madison, Montesquieu et Tocque-ville, que les pouvoirs sont de fait limités par la division sociale et institutionnelle du Pouvoir, c'est-à-dire l'existence, dans un État libre, de groupes d'indivi-dus solidaires aux intérêts contradictoires. Dans les deux cas la limitation des pouvoirs est fondée sur le postulat implicite ou explicite de la liberté, qui, selon Constant, est reconnue par les Modernes comme privée et naturelle.

Elle se traduit dans l'oeuvre de Constant par la pro-clamation de droits individuels: liberté individuelle, liberté religieuse, liberté d'opinion, jouissance de la propriété garantie contre tout arbitraire. Évitant l'aporie d'une réflexion sur les droits et les libertés natu-relles de l'individu, I'utilitarisme donne naissance à un autre courant de pensées libéral qui, lui, privilégie dans son approche I'intérêt objectif de l'individu et le marché, et non seulement ses droits et libertés - supposés naturels - rapport au pouvoir. Utilitariste, John Stuart Mill estime que chaque indi-vidu est le meilleur juge de son intérêt et qu'à ce titre le pouvoir politique n'intervient que si quelque conduite individuelle affecte les interêts d'autrui. Mais à ce point la doctrine classique admet que les indivi-dus puissent se référer à une autorité étatique trans-cendante dont les limites de la puissance restent mal définies. C'est pourquoi, en présupposant que le marché est une source d'ordre qui échappe à toute emprise, Hayek élimine le problème de la limitation des interventions étatiques et s'en remet à l'organisation automatique du marché comme principe d'ordre politique et de gouvernement : des biens s'y échangent; des informations et des savoirs, toujours partiels, conditionnent des besoins, des préférences et des choix techniques dont profite l'ensemble des individus. La conjonction des actes individuels est bénéfi-que pour tous. Cette esquisse, délibérément schéma-tique, de la pensée libérale nous permet néanmoins de faire nôtre la demi-platitude consistant à dire que l'idéologie libérale contemporaine, conforme aux tra-ditions qui l'inspirent, trouve une justification morale dans la croyance déjà ancienne aux droits, aux intéréts et au bonheur de l'individu et une justification pragmatique dans la foi en l'idéal d'un marché qu'elle espère spontanément ordonné.

Sade libéral

Il est peut-être plus étrange d'observer que les droits et intérêts de l'individu tout-puissant ainsi que le mar-ché contractuel sont les principes mêmes de la société conçue par Sade. "Français, encore un effort si vous voulez être républicain" ... ou libéraux, I'on pourrait ainsi modifier le titre du fameux pamphlet de La Philosophie dans le boudoir publié en 1795, en pleine révolution. Car quoi de plus libéral que cette procla-mation du droit pour l'individu de jouir de son sem-blable, sans qu'il ait à se soucier des effets, avanta-geux ou nuisibles, produits par cette jouissance sur I'objet qui doit s'y soumettre ! Et Sade poursuit: "Les égards pour cette considération détruiraient ou affaibliraient la jouissance de celui qui la désire" et "il n'est question, dans cet examen, que de ce qui convient à celui qui désire." Ce droit de propriété sur la jouissance, quelles qu'en soient les conséquences pour autrui, est la pierre de touche du système sadien, mais c'est aussi, radicalisé, un droit de l'homme et du citoyen, de l'individu absolument libre, comme le fait malicieusement remarquer Lacan dans "Kant avec Sade" et comme en témoigne aussi la revendication par Sade lui-même d'une liberté totale pour l'individu désirant. Ce que Lacan résume d'une lapidaire formule: "J'ai le droit de jouir de ton corps, peut me dire quiconque, et ce droit, je l'exercerai, sans qu'aucune limite m'arrête dans le caprice des exac-tions que j'ai le goût d'y assouvir."

Qu'à ce point de la démonstration l'on n'objecte pas, avec indignation, que Sade ne fait que tirer les conséquences sociales de ses propres déviances et que son programme de "dissolution morale" généralisée, comme gangrène "utile" (sic) à la machine sociale, n'est qu'une élucubration perverse et n'a de toute façon rien à voir avec l'humanisme économique et politique prôné par le libéralisme. A cela il serait trop facile de répliquer par une citation d'un des théoriciens les plus tranchants du libéralisme aux Etats-Unis, le libertarien anarcho-capitaliste David Friedman:

"L'idée centrale du libertarianisme est que les gens devraient pouvoir vivre selon leur désir. Nous rejetons totalement l'idée que les gens doivent être protégés de force contre eux-mêmes. Une société libertarienne n'aura pas de lois contre la drogue, contre les jeux de hasard, contre la poroographie" (in The Machinery of Freedom, 1973). Ou de montrer que l'invo-cation d'un subtil distinguo à établir entre anarcho-capitalisme et libéralisme n'est pas recevable, puisque l'anarcho-capitalisme a expressement été le creuset américain de la pensée libérale contemporaine et qu'on a même souvent reproché à ce libéralisme con-séquent, qui laisse vrairnent aux individus le droit de poursuivre leur propre bonheur et de juger rationnel-lement de leurs intérêts, d'être l'instigateur d'une nouvelle loi de la jungle.

C'est donc sur le fait de savoir si la morale sadienne est par excellence la morale du marché libéral, que nous nous interrogerons, en passant outre aux protes-tations d'innocence des anarcho-capitalistes qui, comme Rothbard,: déclarent que le marché assure la liberté: de choix et le bonheur des individus et que le contrôlè étatique ramène, lui, la loi de la jungle. Car, malgré le caractére choquant d'une telle recher-che, il convient de reconnaître, pour être véridique dans sa réflexion, la ressemblance ou l'identité de deux théories, fussent-elles apparemment fort eloignées l'une de l'autre, et de ne pas se contenter de propos offusqués. Quelle est alors la croyance primordiale de tout libéral conséquent ? Il estime qu'au sein du marché l'individu a des droits sur les choses qu'il possède et sur lui-même. Il peut toujours céder ces droits et Robert Nozick qui est de ceux-là admet même que quelqu'un puisse s'engager volontairement sans limite de condition et de temps, et se vendre ainsi comme esclave. Cette proposition qui ne décrit évidemment rien de l'état actuel des rapports économiques est néanmoins significative. N'en déplaise à S.C. Kolm dont la sensibilité morale réprouve une telle affirma-tion, R. Nozick laisse briller de tous ses feux la vérité, extrême, du libéralisme et renoue, sans le savoir, avec la maxime sadienne résumée par Lacan.

La jouissance du marché

Lacan, on le sait, n'a pas explicitement décrit dans "Kant avec Sade" la structure d'un marché, mais celle d'un fantasme, le fantasme sadien ; il confronte un tourmenteur et une victime : le tourmenteur est l'ins-trument d'une volonté de jouir qui, Autre de lui-même, en fait un exécutant cruel mais manipulé, la victime en lieu et place d'être frappée représente non l'instrument mais le véritable Sujet appelé par le tour-ment à n'être plus, tendanciellement, que le sujet brut du plaisir, au voisinage d'une douleur tuante et d'une mort rarement advenue. Pour le psychanalyste, Sujet et objet sont pris danis une relation structurale, ils n'ont de valeur que l'un par rapport à l'autre. Le tourmenteur a beau être conscient de lui-même et de ses choix, littéralement possédé par la jouissance qui le fait agir, il n'est pas un Sujet, mais un objet, cer-tes animé, à la recherche d'un Sujet qu'il suppose exister en la "personne" de son semblable, sa victime. Cette quête cruelle le fait en quelque sorte tenir dans son aliénation même. Ainsi Lacan bouleverse-t-il le prisme déformant des représentations communes en donnant à entendre que le bourreau sadien n'est que l'objet soumis d'une jouissance qui l'asservit, et que la victime, ravalée au rang d'objet déchu, est en fait le sujet le moins aliéné à la Jouissance. C'est toute l'équivoque du fantasme sadien qui oppose illusoire-ment un maître et son esclave, et authentiquement un "objouet" de la jouissance à un sujet. En quoi le marché libéral renvoie-t-il à une structure identi-que ? A cette question on peut répondre en montrant qu'il est généré par le même impératif de jouissance adressé aux sujets du plaisir (savoir dont la publicité s'est largement servie), et que l'accomplissement obs-cène de cette jouissance suppose une structure, au moins bipolaire, où se rencontrent un maître mani-pulé et celui qu'il croit manipuler, un exécutant et sa victime. Nous reconnaîtrons l'injonction d'avoir à jouir dans le but que poursuit l'individu et les moyens qu'il met en oeuvre pour l'atteindre. C'est la recher-che du bonheur conforme à l'utilité et à l'intérét indi-viduels qui dépend de la proclamation d'un droit à la jouissance et de son adoption comme régle universelle. Distincte du montage sadien, elle ne peut s'accomplir que dans la production, I'échange et la consommation d'objets.

Le marché élève la production à la dignité d'un impératif et l'important ici n'est pas que l'esclave, moderne, se vende délibérément, comme le croit Nozick, mais qu'un Discours l'y amène et vienne ainsi légitimer le droit accordé à cet Autre qu'est I'employeur de disposer de son corps, c'est-à-dire de sa force productive. Une remarque de Lacan sur la victime s'avère très éclairante à ce propos: "Ce que (I'employé) en subira de contrainte n'est pas tant de violence que de principe, la difficulté pour qui fait la sentence, n'étant pas tant de l'y faire consentir que de la prononcer à sa place." Un Discours donc y pour-voit qui soulage le sujet de l'effort d'un consente-ment et lui donne la "liberté" de choisir une place obligeamment prévue, celle de l'employeur ($) ou celle de l'employé (S2) . Il s'agit tout simplement du Discours capitaliste dont Lacan à la suite de Marx énonça les principes au cours d'une conférence en Ita-lie. Grâce ce Discours (à tort ou à raison, peu importe) le Maitre tire une certaine plus-value (a) —un "plus--de-jouir" aurait dit Lacan — de la différence existant entre la valeur des salaires versés, concrétisée par un prix global, et la valeur d'échange des marchandises fabriquées, traduite aussi par un prix et supérieure, dans le meilleur des cas, à la première. C'est dans ce contexte que le salarié mettra son savoir-faire au ser-vice d'un employeur libéral, d'un "gagneur" ($) dont la préoccupation principale sera d'extraire du savoir-faire (S2) un profit (a) nécessaire au maintien du processus de production.

L'intérêt d'une référence au fantasme sadien réside essentiellement dans le fait que la contrainte d'avoir à jouir est identique dans les modalités de son expres-sion à la contrainte d'avoir à jouir de la production, de l'échange et de la consommation: elle est anonyme, et fonctionne comme l'énoncé d'une jouis-sance apprise pour le tourmenteur, ou le «gagneur", comme pour le tourmenté, ou l'employé. Elle vient de l'Autre, c'est-à-dire d'un lieu vraiment anonyme où s'organisent, par exemple, les Discours sociaux : le Discours capitaliste en est un dont l'efficacité n'est maintenue que par le martèlement, réitéré à l'envi par les acteurs sociaux, d'une injonction à consommer adressée au producteur salarié, qui est aussi le destinataire des marchandises produites, le consommateur. Le devoir de jouir est ainsi étendu des corps aux objets, de l'homme-marchandise à ce qu'il produit. Effectivement, que deviendraient des produits pour lesquels il n'y aurait plus d'acheteur ? C'est là d'ail-leurs le point limite où ce Discours connaît une "crise". L'impératif d'avoir à produire pour un mar-ché est indissociable de l'impératif d'avoir à jouir des objets produits en les consommant. Le tranchant du Discours psychanalytique en la matière n'est certainement pas de se livrer à une obscure dénonciation, révolutionnaire, de la méchanceté des classes dominantes, mais bien plutôt de démontrer logiquement les effets de la proclamation du droit "individuel" de jouir sans frein du «travail vivant" et des objets qu'il produit. Sa force est qu'aujourd'hui à peu près tout le monde y consent, les maitres comme leurs esclaves et, ô ironie, ceux qui font actuellement les frais des révolutions "réussies". Et l'on en redemande sans s'apercevoir qu'un contexte de crise peut facilement faire basculer le Discours capitaliste dans le Discours pervers, support idéal du fantasme sadien cette fois généralisé au lien social tout entier, comme le sou-haitait son auteur.

L'on doit sa formulation à Ch. Melman dans son Séminaire consacré aux "thèses lacaniennes". En effet si ce n'est plus l'employeur ($) proprement dit qui est l'agent du Discours productiviste mais l'injonction pure et simple (S1) d'avoir à servir ce Maitre ($) jusqu'à l'abnégation, dès lors celui qui occupe une place autre que celle du Maitre est ravalé par ce Dis-cours à la condition d'objet utilisable (a) - et jetable éventuellement - , comme n'importe quel objet réel ; et il lui est demandé de produire au mieux un savoir-faire toujours plus rentable et plus concurren-tiel sur le marché du travail. Il n'est donc plus con-sidéré comme le détenteur respectable d'un savoir-faire, mais véritablement comme "I'homme-marchandise" taillable et corvéable à merci, dont le savoir produit permettra précisément au Discours capi-taliste de faire un peu plus de profit. Mais les déten-teurs d'un savoir monnayable ne deviennent la proie du Maître que pour autant qu'ils en sont radicalement dépendants, et que sa situation est précaire sur le marché du travail : il faut qu'il y ait une forte demande de travail et peu d'offre d'emplois, pour que les demandeurs acceptent la précarisation radicale de leur statut social ; et dans ce cas, s'ils ne l'acceptent pas, le Discours leur réserve la place de l'objet inutilisable, du déchet social : celle de chômeurs, appointés ou non. Qu'on juge si cette analyse est une fiction...

II est vrai qu'à cette place de déchet certains pourront aller plus spontanément que d'autres et s'y complaire, pour répondre masochistement, à I'injonction du Discours, prédisposés qu'ils sont à la clochardisa-tion ; mais les autres seront à la botte sans l'avoir voulu, offerts ainsi à la jouissance d'un apitoiement charitable, qui n'est que le meilleur revers du Dis-cours pervers. On opposera à cette description, taxée de pessimisme, l'argument selon lequel cette structute dessine un univers de Discours qui n'empêche pas "I'homme-marchandise" ou sa progéniture par maints efforts méritoires, d'accéder à la place du Maitre pour y exercer ses pouvoirs. Cela est certain et c'est ce qui apparemment rend ce Discours «viabl". On objectera, peut-étre, que le Maltre n'est pas comme dans le fantasme sadien l'instrument d'un impératif qui le dépasse, mais un "battant" auquel la richesse et le commandement confèrént "épanouissement et bonheur", qu'il tire une certaine jouissance de l'exer-cice de son injonction, surtout si elle est socialement célébrée, c'est indéniable; mais s'il y prend goût, il n'en est plus que l'instrument manipulé et ceux qu'il traite comme des objets à lui soumis sont en fait les véritables sujets auquel s'adresse son fantasme de toute-puissance. Par structure il est instrument, et c'est le Discours libéral qui soutient son règne.

Si l'on admet ces quelques hypothèses, on relira peut-être avec profit les ultralibéraux, libertariens anarcho-capitalistes, comme Ies héritiers présomptifs du divin marquis. Il aura éclipsé en prestige les fondateurs patentés d'une République des droits qui se vou-lut libératrice. Qu'il n'y ait de libéral qu'un désir qui dénie à toute loi le droit de l'arréter dans la poursuite, mortifère, de la jouissance, c'est ce que nous rappellent les libertariens, mais aussi cette publicité apercue sur les murs d'une station de métro. Elle pro-mut l'injure raciste - "Brut de noir" au rang d'un nom de chocolat, et elle offrit au spéctateur l'usage d'un message dont le mépris et l'impudeur, anonymes, lui donnèrent l'illusion pour peu qu'il s'y prêtât par sa xénophobie, de jouir comme d'un objet de son semblable, instrument d'une injonction rap-pelant des temps que l'on croyait à tort révolus. Si une réponse est donnée à cette insulte par un nom propre — Loubangui —, c'est que le Sujet du Désir trouve à y redire, pour que l'inventeur de cette réclame ignominieuse sache son Discours voué à l'impuissance d'une manipulation manipulée. Si aujourd'hui personne ne pense à demander des comp-tes à ces démiurges libéraux que sont nos publicitai-res, c'est qu'a priori l'on acquiesce à un tel traitement du semblable, comme l'on estime plus facile de faire valoir en délinquant, c'est-à-dire en petit maître occasionnel, I'impératif social d'une jouissance sans limite. Reste à savoir si la démocratie dans ce cas ne doit pas, en préservant à l'État le droit d'intervenir, contrer un peu le Discours pervers dans ses oeuvres et venir émousser la pointe de ses flèches.

* Post-scriptum à l'usage raisonné du psychanalyste

En guise de réflexion sur la structure des Discours, qu'on me permette quelques remarques liminaires. Le Discours du Maître s'est sans doute mué à la faveur d'une inversion des places en Discours capitaliste. Ainsi trouve-t-on en position d'agent non plus le Maître pur et simple, ne légitimant son commandement que par sa puissance arbitraire (S1), mais un Sujet ($) dont le sentiment d'exception, sans référence directe à la fonction fort ancienne du commandement, justifie seul la position dominante dans le Discours. C'est pourquoi le Sujet capitaliste, comme le Sujet hystéri-que, est appelé, de la place qu'il a ravie au Maître féodal, à se faire le chantre de "la réussite individuelle". Ce n'est donc pas son autorité qu'il fera prévaloir, mais l'astuce qui lui permet de l'acquérir aussi bien que de la maintenir. Cette autorité, dominante chez le Maître féodal, passe dans les dessous et prend la place de la vérité cachée, que les affrontements sociaux entre le nouveau Sujet-maître et ses subalternes viendront parfois révéler. Dès lors la plus-value (a) qu'il retire du travail de ses salariés s'accumulera à la fois comme le signe d'une réussite individuelle extraor-dinaire mais sera marquée du sceau d'une certaine indignité imaginaire, puisque le Don fait au Maître du produit de son travail ne répond pas à l'exigence anonyme d'une hiérarchie sociale, transmise par la tra-dition, mais à la demande jugée plus contingente et plus intéressée du Sujet-maltre. On a donc:

S1   S2
--- <> ---
$   a
  
$   S2
--- <> ---
S1   a

et l'on sait que les places sont ainsi réparties:

Agent semblable Vérité production

et que la torsion

S1   $
---   ---
$   S1

qui s'effectue d'un Discours à l'autre suppose que la position dominante soit usurpée au Maltre traditionnel, par quelque habile "révolution", et que le "manager" fasse briller pour toute justification le mirage de sa subjectivité géniale et conquérante ; c'est l'esprit d'entreprise du libéralisme économique. Comment dès lors passe-t-on du Discours capitaliste au Discours pervers ? Si, dans le Discours capitaliste, un Sujet impose réellement une volonté productiviste à ses salariés, le Sujet peut redécouvrir, à la faveur d'une crise, les "vertus" d'un commandement brut exercé à l'endroit de salariés considérés comme des objets substituables. Dès lors il renoncer aux atouts de la subjectivité pour exercer, comme le Maltre antique, un pouvoir discrétionnaire sans autre "légitimité" que ce pouvoir lui-méme (S1). Le Maître revient à la place d'agent du Discours

$   S2
--- <> ---
S1   a

mais il domine, d'une tout autre manière que dans le Discours du Maître (son esclave), puisqu'il ne commande plus à un détenteur du savoir producteur de l'objet (S2), mais à un objet vivant producteur du savoir (a). Ce qui donne:

$   S2
--- <> ---
S1   a
S1   a
--- <> ---
$   S2

Dans le Discours du Maitre, le maître et l'esclave sont face à face, pris dans une relation régulée symboliquement ; dans le Discours pervers au contraire le Maître ne fait plus valoir son commandement que par le pouvoir réel qu'il a sur son esclave ravalé au rang d'objet.

Le passage du Discours capitaliste au Discours pervers implique donc une double torsion, celle qui transforme

$   S1
--- en ---
S1   $

et celle qui inverse

S2   a
--- en ---
a   S2

La première rétablit le Maître dans ses "droits". La seconde avilit un peu plus l'esclave moderne et l'"objective". Toutefois, si la précarisation de son sta tut social permet un tel basculement, on comprend que le Discours capitaliste partage avec le Discours du Maitre traditionnel le privilège d'être à l'origine de la perversion généralisée, à savoir:

S1   S2
--- <> ---
$   a
S1   a
--- <> ---
$   S2

Platon ne parle pas d'autre chose, lorsqu'il décrit le Tyran dans La République, Livre IX: en tout point semblable au Pervers moderne, "!e véritable tyran est un véritable esclave", Éros le domine, il asservit et abaisse ses contemporains. Ses caprices ne rencontrent de limite que la force. Il reste que le Discours pervers est exacerbé par l'expression moderne de l'Eros, la jouissance indéfinie de l'objet réel que le Discours capitaliste a promu au rang de lien social.

Notes

(Texte paru dans L'éclat du jour, éditions Joseph Clims, octobre 1987)

Bibliographie