Les phobies, lalangue, le langage et la parole.
Auteur : Jean-Marie Forget 09/11/2011
Les phobies, lalangue, le langage et la parole.
Les phobies des enfants et des adolescents témoignent, à leur manière, de ce que la phobie représente une des plaques tournantes des manifestations cliniques. Elles attirent notre attention dans deux temps différents.
Elles peuvent correspondre à un temps de constitution de la personnalité d’un enfant ou d’un adolescent et elles tranchent alors avec la labilité des manifestations symptomatiques qui ont pu précéder comme avec le flou du discours courant du monde actuel, qui est en fait un non-discours ; à ce titre, elles peuvent alors être transitoires.
Elles peuvent aussi se manifester par une organisation serrée et invalidante qui exige du psychanalyste de les rapporter rigoureusement aux repères symboliques qui assurent l’identité du sujet pour en permettre la résolution.
La structure de ces manifestations reste liée à un rapport de proximité entretenu au sein de l’assise de la trame symbolique d’un sujet, là où l’opération de substitution qu’est la métaphore et qui organise le rapport à l’objet insaisissable du désir, rapporterait celui-ci à la perte radicale et inaugurale qui structure sa parole. Ce rapport de juxtaposition qui tente d’éluder la référence à une perte radicale peut induire une résonnance des phobies avec le discours inconséquent du monde actuel, avec un discours sans contradiction qui manque de rigueur, puisqu’il ne fait pas référence à une restriction de jouissance.
Ainsi, dans ces deux temps différents, elles sollicitent le praticien dans une prise de position rigoureuse, où il est amené à témoigner de la structure de sa propre parole.
Ce qui est marquant dans la manifestation phobique, c’est que si elle est un symptôme à proprement parler, dont le sujet assume la souffrance et dont il se plaint, elle témoigne d’un défaut de tranchant dans le discours qui le concerne. Nous savons le sujet substitue un lien métonymique de lettres dans la chaîne signifiante, là où la métaphore assurerait une rigueur symbolique articulée à une autorité consentie.
L’exemple d’une phobie transitoire peut nous l’illustrer. J’ai reçu un garçon de 5 ans, pour des terreurs nocturnes et une phobie de sa chambre. Les parents venaient de se séparer en raison des violences conjugales du père. Ce petit garçon, vivant avec sa mère, était angoissé à devoir entrer dans sa chambre le soir. En fait, au plafond de sa chambre, une suspension était accrochée, qu’il m’a désigné du nom « d’abat-jour ». « La bat-jour », « la bat le jour », représentait une instance imaginaire paternelle dont ce petit garçon pouvait craindre les rétorsions, à défaut de pouvoir compter sur l’autorité symbolique d’un père. La crainte de rétorsions d’une autorité pouvait sembler aussi se rapporter à la satisfaction d’une cohabitation désormais exclusive avec sa mère. L’objet phobique était donc choisi phonétiquement, dans un lien métonymique à la violence d’un père qui « la bat » le jour plutôt qu’à un trait symbolique de ce même père.
En regard de la défaillance symbolique et du lien métonymique, surgit l’angoisse et une représentation imaginaire corrélée à l’angoisse. Il n’y a pas de métaphore pour rendre compte de l’objet perdu du fait de la parole, ni du réel qui surgit, le sujet est désemparé. Cette défaillance de la métaphore rend le réel impossible à symboliser et se révèle par l’angoisse. C’est en cela que la phobie est une maladie de l’imaginaire. Et on sait bien aussi les conséquences de tout ceci dans la manière dont le sujet appréhende l’espace. Le point de fuite qui organiserait sa perspective fait défaut, et son manque se manifeste dans l’angoisse quand l’objet peut se dévoiler derrière le lien métonymique qui le masque.
Les versants de l’objet phobique.
Un exemple peut nous éclairer sur ces points.
Une petite fille de 8 ans souffre d’une phobie des bouquets de fleurs, et plus précisément des bouquets de fleurs coupées. Elle ne peut entrer dans une pièce où se trouve un bouquet de fleurs sans en éprouver une forte angoisse qui la fait en sortir immédiatement. Elle ne s’explique pas les raisons de cette manifestation. Elle livre toutefois en séance le souvenir des bouquets de fleurs qui ornaient le salon de sa grand-mère, salon qui servait aussi de salle d’attente, car celle-ci était médecin et recevait des patients chez elle. L’exercice professionnel de cette grand-mère avait permis qu’elle participe aux soins du grand-père, à domicile, jusqu’à ses derniers instants. Les soins médicaux se résumaient pour cette petite fille au fait que sa grand-mère faisait des « piqures », qu’elle « piquait » les gens, et elle avait supposé, du fait de la crainte qu’elle avait de cette grand-mère, qu’elle avait pu « piquer » le grand-père, l’exécuter en quelque sorte, et être donc responsable de sa mort. Elle attribuait effectivement à cette grand-mère un pouvoir imaginaire menaçant et elle avait déplacé le « piqué » sur le « coupé » des fleurs des vases, ce déplacement recouvrant dans le même temps, le type de rapport d’autorité entretenu entre les grands-parents.
Ce déplacement était aussi induit par le fait que les fleurs que la grand-mère affectionnait particulièrement étaient des « glaïeuls ». On entend ainsi la référence à l’aïeul « piqué », à l’aïeul « coupé », au glas, voire aussi la référence à la souffrance dans « aïl » ou à l’œil menaçant. L’objet de la phobie se révèle ainsi comme une construction métonymique du rapport à un pouvoir d’autorité imaginaire, et non pas à une autorité symbolique, qui ne la protégeait en rien du pouvoir et du caprice de l’Autre. C’est aussi l’ébauche d’une scène primitive où elle est sollicitée comme regard. La caractéristique métonymique tient à l’emprunt fait au discours de l’Autre, au discours de l’adulte, en ce que le terme d’ « aïeul » vient boucher par sa consistance propre ce qui serait la décomplétude d’un discours et l’élision du second temps d’un fantasme. Elle reste ainsi à « l’aïeul est coupé », « l’aïeul est piqué » et à l’angoisse ambiguë qu’il lui soit fait de même et qu’elle soit l’objet de l’initiative de l’Autre, sans recours ni rémission possible. C’est l’angoisse d’être l’objet imaginaire de l’Autre, livré à son bon vouloir et à son caprice, comme J. Lacan l’illustrait dans les tourments de quiconque serait la proie d’une mante religieuse. Il ne sait quelle apparence va susciter l’appétit de l’Autre.
Nous voyons dans cet exemple quelques particularités de la phobie que Martine Lerude avait mises en avant dans les journées sur la phobie. Notamment en ce que le sujet éprouve cette manifestation dans son intimité, la spécificité de l’objet phobique le coupant d’un lien imaginaire aux petits autres qui l’entourent. A l’exception des petits autres qui ont pour le sujet une fonction d’objet contra phobique, et qui sont souvent à son égard dans un rapport singulier. C’est l’imaginaire de son lien à l’objet perdu qui prime, et la question de sa place subjective.
C’est aussi l’importance du regard, en ce qu’il est un instrument pour le sujet pour traiter le rapport entre son corps éprouvé douloureusement et l’espace, l’espace et non le lieu. Nous pouvons repérer sur ce point que le sujet déplace sur un danger extérieur l’angoisse entretenue à l’égard d’un danger dans son intimité. Cette substitution reflète une défaillance de ce que S. Freud définissait comme l’indice ou principe de réalité, notamment dans L’esquisse d’une psychologie scientifique. Le principe de réalité correspond à un « indice de réalité » issu des neurones perceptifs, du système perceptif W, que S. Freud rattache à une inhibition venue du Moi, dont le psychisme apprend à faire usage, qui offre au sujet le critère permettant d’établir une distinction entre une perception et une représentation, entre une perception et un souvenir, entre une perception et une hallucination. L’excitation perceptive aboutit à une décharge perceptive et l’annonce de cette dernière constitue un indice de qualité ou de réalité. Le Moi exerce sur les représentations une inhibition de l’indice de réalité pour éviter au Moi la prise en compte de l’affect lié à la représentation. La représentation, le souvenir, l’hallucination initiale sont privés de l’indice de la réalité dont est chargée la perception. Le principe de réalité est lié à l’inhibition par le Moi de l’indice de réalité qui touche la perception. Ce point est intéressant à relever si nous le rapportons aux particularités de la structuration de l’enfant en devenir, puisque nous pouvons alors supposer les difficultés que rencontre un enfant ou un adolescent phobique pour compter sur cet indice de réalité qui lui permette de distinguer une scène réelle de la trame imaginaire d’un fantasme, qu’il s’efforce de s’approprier.
Ce point révèle aussi le déplacement opéré par la phobie, en ce que l’angoisse portant sur un objet extérieur, un animal ou une configuration mobile de l’espace, se substitue à une instance symbolique intérieure, inanimée, en référence à un père mort.
C’est enfin le désir de l’Autre qui est au premier plan comme cet exemple nous montre une petite fille tributaire du caprice d’une grand-mère, d’une grand-mante religieuse.
La particularité chez l’enfant et l’adolescent est que le sujet, dans les tâtonnements de la parole, dans les tâtonnements de son désir, cherche à articuler le trait de sa division subjective au signifiant qui structure la parole de ses proches, des autres qui sont ses proches et à l’égard desquels il se trouve dans un rapport d’autorité. Et ce pour deux visées conjointes ; pour que celui qui lui sert d’interlocuteur témoigne en acte de ce qui fait la structure de sa parole ; et pour que son propre parcours, sa propre histoire, ce qu’on dit de lui soit reconnu, parlé et légitimé, dans une dimension signifiante. Ceci nous éclaire sur le fait que le temps logique de la structuration d’une phobie est corrélé à un temps de structuration rigoureuse du discours de l’Autre. Avec cette particularité que le discours de l’Autre se présente sous deux versants : c’est à la fois le discours qui concerne l’enfant et qui lui offre les coordonnées de sa place, et c’est même discours, s’il est structuré, qui permet à l’enfant de prendre acte des impossibilités qu’il cerne, pour l’inciter à construire ses propres solutions dans un fantasme.
La phobie comme un temps de structuration.
Un exemple de structuration d’une phobie peut éclairer ce premier temps.
Une mère est désespérée de la violence de son fils, âgé de 10 ans, qui a progressivement surgi à l’école comme chez elle, au retour de week-ends chez son père. Il agresse des camarades de classe dans la cour de récréation, ce qui inquiète les enseignants témoins de ces débordements. Depuis trois mois, il détruit les décorations de sa chambre, auxquelles il apportait jusqu’alors beaucoup de soins. La mère ne comprend pas ces mouvements impulsifs. Son fils ne sait qu’en dire, et il refuse de revenir sur ces faits, menaçant de mettre fin à l’entretien, si j’insiste.
Ce qui apparaît progressivement dans le discours de la mère, c’est qu’elle a consenti depuis trois mois à un changement de mode de garde de son fils. Depuis la séparation des parents et leur divorce, la précarité financière et l’exiguïté du lieu de vie du père avaient justifié une limite du droit de visite à la durée de la journée, sans nuit passée à son domicile. Récemment, les demandes répétées du fils de passer le week-end entier chez son père ont fini par convaincre la mère d’accéder à sa demande. L’affirmation de son caractère masculin faisait pressentir l’importance des rencontres avec ce père ; la présence d’un demi-frère plus jeune entretenait aussi une attirance pour ce lieu, où s’intriquaient l’intérêt et l’envie. C’est à la suite de ces modifications que sont apparues les violences de ce petit garçon. Il s’est brutalement trouvé confronté à l’alcoolisme de son père, privé de travail depuis peu, et à ses violences. Le défaut de la consistance symbolique du discours d’un père dont il attendait beaucoup l’a mis dans un grand désarroi. Ce n’était pas simplement une déception. C’est qu’il manquait désormais d’un interlocuteur fiable à qui adresser sa parole, puisque la structure symbolique de sa demande et de son affirmation nécessitait l’adresse possible à un père. Cette adresse s’est révélée sans répondant, et du même coup est tombée toute possibilité de la parole.
Nous savons bien dans ce cas que le défaut d’une adresse symbolique prive l’enfant ou l’adolescent du recours à la parole. Ce n’est pas que le sujet soit l’objet de malentendus, qu’il ne soit pas compris, c’est que le recours même à la parole est impossible. Si le sujet est privé d’adresse, il met en scène ce qu’il ne peut dire, il l’adresse au regard de l’autre, de l’adulte, à charge pour celui-ci de « lire » et d’ « entendre » ce qui est ainsi mis en scène. Par la mise en scène d’un comportement violent et agressif cet enfant cherchait la marque d’un interdit qui faisait défaut dans la parole du père, puisqu’il rencontrait chez celui-ci la jouissance d’un objet réel, l’alcool, et une violence sans contrôle.
La mère a pu saisir la mise en scène de cette violence comme le signe d’un désarroi de son fils. Elle a dès lors ré-institué un mode de garde plus approprié aux limites du père. Les manifestations symptomatiques ont cessé. Par contre, ce jeune garçon a commencé à souffrir d’un véritable symptôme, sous la forme d’une phobie, une phobie des vipères. Le signifiant qui émergeait alors de ce symptôme et de l’angoisse suscitée par le « vit- père », ou « vie-père », ou « vit-paire », reprenait, pour qui voulait l’entendre, une représentation de l’autorité paternelle. La référence à une autorité suscitait alors l’angoisse dans l’ambiguïté de consistance de cette autorité, dans un symptôme constitué ; on n’était plus dans le désarroi de la mise en scène d’une parole impossible.
Je ne vais pas détailler ici en quoi une telle identification se distingue d’une identification hystérique, c’est ce que j’appelle un symptôme-out. Le sujet met en scène un trait d’identité dont il ne veut rien savoir au sens du déni. Cet exemple souligne comment la ré-introduction de la métaphore dans le discours de l’Autre permet à l’enfant de s’en saisir dans la structuration de l’objet phobique, où « vit père » s’entend comme référence à l’imaginaire de l’autorité attendue d’un père. Cet exemple révèle que l’enfant attend du discours de ses petits autres, de ses proches, une rigueur symbolique pour y trouver une adresse pour la structuration de sa parole.
Une telle rigueur peut être tout autant sollicitée par la manifestation phobique, en un autre temps, comme nous l’avons vu précédemment.
En conclusion.
La clinique des phobies des enfants et des adolescents illustre à quel point la phobie est une des plaques tournantes de la clinique. Particulièrement en regard du discours sans consistance du monde actuel. Ce peut être un temps de structuration de la subjectivité de l’enfant dans la constitution d’un fantasme ; ce peut être une manifestation qui dévoile les difficultés de l’enfant à trouver l’assise de son identité s’il est privé de la consistance d’un discours structuré par une restriction de jouissance. C’est dire qu’à chacune de ces temps de franchissements le praticien se trouve sollicité dans la structure de ce qui ordonne sa parole.
Cette clinique nous indique aussi un fil qui est patent du monde actuel et qui tient à l’incidence du regard, qui vient en place d’une autorité symbolique :
C’est la dépersonnalisation, où l’image du sujet ne lui semble pas légitime en regard du discours de l’Autre ; c’est la mise en scène des acting-out ou des symptôme-out où le regard est une instance témoin ; c’est la phobie où le regard tente d’articuler le corps du sujet à l’espace, à défaut d’un lieu symbolique qui lui serve d’assise.
Jean Marie Forget
Octobre 2011.
