Théorie psychanalytique

 
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Les limites de l'interpretation et de la construction dans l'analyse des alcooliques

(Texte publié dans Esquisses psychanalytiques, printemps 1991, n° 15, pp. 147-151)

Auteur : Charles Melman 18/02/2012

Bibliographies Notes

On peut, schématiquement, et de façon certes caricaturale, opposer deux styles d’analysants. Les uns parlent et racontent avec abondance, mais refusent le point d’arrêt que viendrait inscrire la conceptualisation rétroactive d’une séquence ; avec l’analyste, et en même temps que lui, ils assistent impuissants au déroulement et à la répétition des récits interminables avant que la lassitude ou le sentiment d’inutilité n’y portent seuls remède. D’autres, au contraire, n’oseraient aventurer un propos qui ne soit préalablement rationalisé, mais souffrent du défaut de laisser-aller et donc de la possibilité de faire des découvertes. À mi-distance de ces extrêmes hystérique ou obsessionnel, le patient idéal, s’il en est un, est bien celui qui fait alterner le « temps pour entendre » et le « moment de conclure ». Mais d’où viendrait le concept conclusif et ce au moins à titre temporaire ? Et qu’est-ce qui en garantirait la validité opératoire ? Assurément, le fait que ce concept subsume une séquence en tant qu’elle est orientée par la castration (que celle-ci s’y trouve affrontée ou bien déniée) et qu’il en porte la marque ; il ne saisit donc rien qu’une modalité de la faille. Et si c’est du lieu dont s’autorise la maîtrise qu’il tient son origine, c’est aussi bien pour en dire la faillite ; sa valeur opératoire tient à ce dire inexorable.

Là encore, l’idéal serait que l’analysant invente ou découvre le concept lui-même. On sait de quelle façon, autrement, celui-ci est mis au compte des préjugés de l’analyste, voire de ses tentatives d’exercer une maîtrise. Mais, remarquons-le, nous n’en sommes pas encore avec le concept au niveau de l’interprétation, ni de la construction.

L’interprétation, elle, on le sait mieux depuis Lacan, joue de l’équivoque, dissipe les certitudes du sens au profit d’un réalisme inattendu, celui de la lettre. Elle est le concept purifié, c’est-à-dire assez allégé de toute référence positiviste pour ne donner à entendre que la structure, en elle-même insensée.

La construction (Konstruktion, 1937) est d’un ordre essentiellement différent. Concept ‑ au sens que nous venons de rappeler - tardif de Freud, elle vise à réparer le fragment de la vie infantile qui fait trou dans la biographie, trou que le refoulement permet de suspecter, mais que sa levée ne peut obturer.

Reprenant la métaphore de l’archéologie, Freud évoque ce qui « sans aucun doute a été perdu par l’effet de la violence mécanique, du feu ou du pillage. Aucun effort ne réussira à retrouver [ces fragments] pour les assembler avec les restes conservés » ([1]). Cette reconstruction est, bien entendu, l’œuvre du psychanalyste et il n’est pas déterminant qu’elle puisse être inexacte ; dans ce cas, en effet, elle sera rejetée par le patient, sans autre conséquence. L’approbation que celui-ci pourrait donner n’est cependant pas plus valide. Seuls témoins de véracité, les conséquences de la construction ou encore l’émergence de souvenirs concomitants quasi hallucinatoires.

On devine la lecture que Lacan fait de ces thèses remarquables pour asseoir sa conception du fantasme originaire : comment un sujet pourrait-il se remémorer ce qui fut détruit par le feu et par le fer, quand c’est de la catastrophe qu’il est né ? Et on conçoit bien que ce sujet ne puisse, de même, dire si la construction qui en est proposée est vraie ou pas, si c’est elle qui introduit la dimension de la vérité. Quant à la qualité hallucinatoire des souvenirs induits, elle marque plus un franchissement - discutable d’ailleurs puisque proche de la psychose - que l’avènement d’une catégorie esthésique index du vrai.

Quoi qu’il en soit, la construction peut être une intervention utile du psychanalyste (même si ce qui se laisse vérifier de la pratique de Lacan laisse penser qu’il l’évitait), quand le trauma est la construction donnée spontanément par un sujet à son fantasme et qu’il le retranche de tout autre développement. À cet endroit, à propos du maniement de la cure de l’hystérique, une discussion méri­terait d’être entamée. Nous la laissons de côté. En effet, ce qui nous intéresse ici concerne ces cas où l’on peut penser que le trauma n’est pas une fantasmatisation équivalente à une autre - comme dans l’hystérie - mais bien le mode d’accès privilégié, réel, d’un rapport à l’Autre, privé de la dimension imaginaire.

Cette thèse, nous semble-t-il, s’avère fructueuse, en particulier dans l’alcoolisme.

 

I - Le vampire

Nous poursuivrons par l’alternative suivante : l’Autre exerce-t-il un effet de coupure ou bien de succion ? Le régime du Nom-du-Père commande un renoncement irrévocable - condition d’accès à la jouissance sexuelle - supporté par une coupure qui n’est pas seulement imaginaire mais topologique, c’est-à-dire réelle. Ce dispositif introduit la catégorie de la finitude : le c’est-ça, c’est-à-dire la faille comme organisatrice du désir sexuel, et le silence de l’Autre comme réponse dernière. Il nous purge, si nous le prenons en compte, de l’éclectisme comme des rêveries herméneutiques. Il ouvre aussi la porte à une possible invention : celle qui saurait se servir du Nom-du-Père - pour valider la faille organisatrice du désir sexuel - afin de pouvoir s’en passer, c’est-à-dire tenter de rejoindre une femme plutôt qu’adorer le Père.

Mais que se passe-t-il lorsque le rapport s’établit avec un Autre, appelons-le originaire, qui serait infini ? Le jeu propre du symbolique implique certes des impossibilités ([2]). Mais celles-ci sont transitoires (il suffit d’attendre pour que ça s’arrange), plurielles ; et, quoique introductrices des catégories de la régularité et de la répétition, elles ne font valoir nulle signifiance : la multiplication des soleils au ciel reste éminemment énigmatique.

Pour un sujet protopathique (nous voulons dire produit par un rapport au réel non médiatisé par le fantasme), le processus risque néanmoins d’être imaginarisé comme l’expression d’une demande, d’une aspiration, exercées sur lui, par l’Autre. Et cette demande paraîtra assez forte pour mettre en péril le maintien de la vie, s’il est vrai qu’elle semblera sans retour : certes, les éléments passagèrement interdits font retour pour lui dans la séquence ultérieure, mais le retour n’est pas identifié comme tel, puisque ces éléments ne sont pas porteurs d’une signifiance particulière après leur passage dans le champ de l’Autre. De là, l’imaginarisation forcée (ne serait-ce que pour que le sujet se trouve une identité) de l’Autre en vampire (ou en ogresse, comme on voudra !) et le sentiment d’être exposé à une hémorragie. Nous disons imaginarisation forcée puisqu’il s’agit moins de renoncer à un objet, oral dans ce cas, que de le construire pour imaginariser sa perte : néo-fantasme donc, dans la mesure où l’absence n’est pas la garantie, ni la promesse d’une présence, mais où c’est une présence imaginarisée qui est utilisée pour fixer une possible absence.

Où voulons-nous en venir ?

À la démonstration que le rapport à l’autre signifiant peut être prévalent sur les expériences singulières, au point de déterminer une oralité perverse qui ne doive rien à personne. Bien entendu, l’ogresse peut avoir été la mère réelle ; elle ne tient néanmoins son pouvoir que de réaliser la structure, faute de quoi, elle aurait été folle.

 

II - La jouissance de la lettre

Ce néo-fantasme isole ainsi un objet de satisfaction : le sein. El l’on sait la place que tiennent, dans l’alcoolisme, ses équivalents métonymiques ou bien métaphoriques.

Cette évidence de l’objet, cependant, obture peut-être trop aisément une interrogation sur ce dont jouit l’alcoolique. Est-ce seulement de la présence imaginaire du sein, ou bien n’est-ce pas, plus essentiellement, du réel - la succion de l’Autre - qui l’évoque ? Nous avons essayé de préciser ce réel : la lettre comme rebut, partie aux égouts, perdue à jamais ; et peut-être faut-il mettre au compte des effets spécifiques de l’alcool cette actualisation de la pensée qu’il réalise et qui confine à l’hypomanie en donnant au buveur le sentiment de maîtriser une pensée intégralement accomplie et qu’il peut explorer dans tous ses méandres. Comme si ce dont il jouissait à ce moment-là, c’était bien du retour inespéré de ce qui avait été laissé. À défaut, on le sait, c’est-à-dire à jeun, le buveur est déprimé ; c’est que, à proprement parler, il n’a plus de pensée et se sent suggestionné par les injonctions de l’entourage, livré à ses caprices : l’Autre alors le tient. Un tel abord éclaire d’un jour inattendu la question : qu’appelle-t-on penser ? Entre l’injonction venue de l’Autre et l’anéantissement, la pensée n’est que l’effet de retour statique (on aurait envie de dire automatique) du refoulé, dont la présence confine au sentiment d’exister. Une difficulté de l’obsessionnel est que ce retour se fasse, lui aussi, sous une forme injonctive. Mais on peut dire plus, en faisant remarquer que la lettre constitue le seul objet accessible à la jouissance : auto-érotique certes, et qui, du même coup, ne trompe pas. Jouir de son propre déchet : c’est ce qui reste à l’enfant lorsqu’il en barbouille les murs à l’occasion d’une régression qui ne doit plus son expression à l’expérience vécue ; c’est l’ultime rapport sensé nouable avec la structure avant le déchirement de la schizophrénie.

L’alcoolisme est ainsi prototypique des autres jouissances toxicomaniaques quand il livre son caractère auto-érotique, son objet qui est littéral avant d’être imaginarisé dans le registre oral, sa fixation au déchet. À cette occasion encore, on nous permettra un truisme : le rappel de l’affinité de l’alcoolisme avec la pratique littéraire.

 

III - Justificatifs

Peut-être êtes-vous de ceux qui éprouvent de la réticence à se relire ? Vous faites sans doute partie de ceux qui sont particulièrement sensibles à la virtualité de cette jouissance régressive, elle qu’on peut dire ultime, et dont ce n’est sans doute pas un hasard si l’oralité en est, le plus souvent, la fixation imaginaire.

Mais il nous faut, à suivre la recommandation de Freud ([3]), d’autres argu­ments, pour justifier notre montage. Lesquels allons-nous trouver dans le champ de la clinique ?

1) D’abord la jubilation moïque éprouvée à la rencontre d’un partenaire. La « phase du miroir » est, en effet, inopérante en ce cas, faute du regard qui dans l’Autre ferait approbation : à sa place, un orbite vide. D’où l’attachement au regard d’un autre, immédiatement éprouvé comme un double et avec lequel s’installe une relation transitiviste.

2) Le défaut de fantasme (ou ce que nous avons appelé le néo-fantasme) implique, en effet, une fragilité particulière de la dimension imaginaire. À ce titre, on peut avancer que l’alcoolique, littéralement, ne se voit pas ; d’où son indifférence aux stigmates corporels qui signent l’aveu de ses excès. Il ne se voit pas, dès lors qu’il n’y a pas, dans l’Autre, de regard pour organiser sa vision (ne serait-ce que dans le champ d’une esthétique) et que celui d’un partenaire autre le fait s’éprouver comme idéal, sans rapport avec la réalité.

3) La générosité de l’échange qu’il organise avec cet autre dans un appel constant à la réciprocité est la tentative fraternelle de corriger le vampirisme de l’Autre. Elle est aussi une invitation à faire prévaloir une dualité complice contre ce tiers voleur... Bref, il s’agit de travailler au noir.

4) Cette générosité va loin puisqu’elle abolit la propriété privée. L’alcoolique est particulièrement sensible pour deviner cet ultime privé : l’appartenance nationale, religieuse ou éthique, au point de pouvoir paraître xénophobe. Mais cette xénophobie n’est active que dans la mesure où une dévotion de l’autre à son Autre spécifié risquerait de l’écarter de la fraternité souhaitée. Lui-même fera bien vite état de ce qu’il sacrifie sa propre appartenance sur l’autel d’une humanité réconciliée.

5) Ainsi s’origine l’idéal d’une communauté anonyme, c’est-à-dire sans référence à quelque tiers ayant le pouvoir de nomination, soit de séparation. Ce tiers, certes, existe néanmoins, et peut être explicitement l’objet de prières comme chez les Narcotics anonymes, mais ce tiers, qui ne s’est sûrement pas révélé, n’a pas d’autre pouvoir que d’être le Regard bienveillant, imaginé dans l’Autre, par cette communauté rassemblée pour une bonne intention.

On sait le pouvoir thérapeutique authentique de ces communautés anonymes, qui pousse à s’interroger sur les effets habituellement peu favorables du transfert opéré par l’alcoolique sur un thérapeute. Sans doute peut-on les entendre comme des réactions devant l’émergence hallucinatoire, dans le réel, de ce qui aurait été forclos.

 

IV - Incidences thérapeutiques

Dans le cas extrême que nous abordons, l’alcoolisme paraît une tentative imaginaire d’assurer un nouage entre le réel, l’imaginaire et le symbolique. C’est bien pourquoi la cure de désintoxication ou l’interdit brutal risquent d’avoir des suites peu favorables.

Les communautés anonymes, matricielles - au sens propre du terme - sont souvent, par la protection qu’elles donnent contre l’Autre vampire et par les transfusions opérées entre petits frères et soeurs, d’un bon effet, aussi désobligeant cela soit-il pour les professionnels de la santé. Mais, si l’on s’engage dans une cure individuelle, les données que nous apportons peuvent être utiles. Elles impliquent un thérapeute assez mobile pour accepter de se mouvoir entre les places de l’autre et de l’Autre ; assez bavard pour ne pas rendre insupportable le silence déjà trop perçu de l’Autre ; assez hardi aussi pour accepter l’inefficacité de l’interprétation comme de la construction, s’il est vrai que c’est du dégagement d’un rapport authentiquement traumatique avec la structure que pourrait venir une résolution.

Notes

[1] S. Freud « Constructions dans l’analyse (1937), in Résultats, idées, problèmes, II, 1921-1938, PUF, 1985, p. 272.

[2] J. Lacan, Le séminaire sur « La lettre volée », in Écrits, paris, Seuil (1966), pp. 11-61.

[3] S. Freud, Constructions dans l’analyse (1938), op. cit., pp. 269-281.

Bibliographie