Théorie psychanalytique

 
  • Imprimer
  • Envoyer

Les deux faces du Réel

Auteur : Thibault Lawny 25/09/2008

Bibliographies Notes

Au bout de tout discours, quand l'homme est à bout d'argument, quand il décide que ça suffit, le désir met en évidence un côté du X, la face du leurre phallique, et l'autre côté du X, l'envers du leurre : le rêve. A la jonction de Freud et de Lacan, à la jonction du bien et du mal, à la jonction du pour et du contre, du fort et du faible, du clair et de l'obscur, de l'Un et de l'Autre, de l'hystérie et de la paranoïa, du ricanement et de la jouissance, du beau et du laid, du viol et du vol, se révèle un X à double face qui ouvre sur RSI, sur la topologie de la bande de Moebius et sur l'oeuvre de Lacan. Ce qui caractérise donc la névrose, c'est d'être à double face (mais pas à deux couches) avec un pont, un pont moebien pour se joindre. La psychose, elle, n'a qu'une face, le psychotique n'est pas leurré.

Je vais donc partir d'un cas clinique de psychose rencontré il y a quelques années. J'ai choisi ce cas clinique parce qu'il s'agissait d'un propos sans ambiguïté comme il est rare d'en rencontrer dans la psychose quand il concerne l'hallucination visuelle.

L'hallucination visuelle dans la psychose fait intervenir la vue et l'objet de l'hallucination. En se référant à la topologie RSI, cette vision est imaginaire, elle a lieu du côté du JE VOIS. Même si cela est souvent peu abordé dans les manuels de psychiatrie et de psychopathologie, une des caractéristiques du discours psychotique est qu'il fait vivre l'expérience, comme si on y était. Les propos du psychotique frappent souvent l'imagination à un niveau quasi visuel, comme lorsque le lecteur traduit en image les mots qu'il lit : JE VOIS AUSSI. Il s'agit d'un jeune homme d'une vingtaine d'année hospitalisé pour la première fois en psychiatrie. Ce jeune homme se plaint d'hallucination. A l'examen clinique, celui-ci ne présente pas de traits particuliers excepté un sang froid suffisamment rare pour être souligné. Celui-ci semble être désaffecté. Sa voix, sa gestuelle sont calmes, trop calmes par rapport à l'expérience qu'il vient de faire. Celui-ci a eu en effet, selon ses propos, une hallucination : "un rat au milieu d'un cercle d'ami".

Nous examinons la situation méthodiquement et nous tombons rapidement sur une interrogation : comment le jeune homme a-t-il fait la différence entre l'objet de la perception et l'objet de l'hallucination ? L'entretien mène rapidement au fait que ses amis ne voyaient pas le rat, seul lui-même le voyait. Le réflexe serait de dire qu'il a fait valider son hallucination par ses amis là où nous savons que la parole et la vue sont validées par la jouissance de l'Autre. Probablement ont-ils ricané, ce qui n'arrangeait rien à la confiance qu'il a en eux. Cela dit, si il a éprouvé la nécessité de leur demander, alors le rat n'était pas forcément là, sous ses yeux. Il y avait donc, à la vue du rat, quelque chose qui n'allait pas. Le rat était là et pas là à la fois, d'où cette question : "comment peut-on voir et ne pas voir à la fois ?". Réponse : c'est impossible.

C'est impossible à condition que nous supposions que le schizophrène ait accès à un impossible logique. Ce leurre logique n'existe pas dans la psychose.

En terme d'interprétation, le psychotique, avec son rat au milieu de son cercle d'amis, vient dire qu'il a fait le tour... Le tour du rat... Le tour de l'hideux rat a un effet hallucinatoire et probablement un effet identificatoire et persécuteur. A l'entretien, j'aurai pu investiguer une éventuelle dysmorphophobie.

En somme, le caractère positiviste, entier du psychotique, dans sa période critique, est extrêmement intéressant. Là où l'être pointe le leurre et jouit du corps de l'Autre, le psychotique pointe le rat et hallucine. C'est donc dans un rapport tout à fait dualiste que le psychotique et l'être sont de part et d'autre du Réel : une face, présentée par le rat, une face présentée par le leurre...

Dans le trajet de la cure, la question du rat se pose constamment, et seuls l'assise narcissique, qui fait office de résistance, le sujet supposé savoir et le défilé des signifiants, empêchent de la confier à l'analyste : il n'y a donc pas d'alliance thérapeutique, à proprement parler. Ce n'est donc qu'in extremis que le rat est contourné.

Trajet du contournement du Réel pour accéder au leurre phallique. Le contournement par la droite provient de la forme du point d'interrogation !

Le contournement du Réel dans le trajet de la cure épargne à l'analysant la compression d'i(a) et du leurre phallique.

Dans notre illustration clinique, nous avons montré que le rat existait de tous les points du cercle puisqu'il en est le centre. Ainsi, je fais la supposition que le psychotique ne dispose pas du leurre phallique comme le montre ce schéma inversé du précédent : l'être est l'envers du psychotique, il n'y a pas de leurre phallique.

Nous obtenons, à partir de ce schéma, le même plan que celui qui se trouve dans le mythe de Narcisse. De tous les points de vue, c'est i(a) : rien n'est caché ou presque...

L'assise narcissique est dans un rapport étroit aux deux bouts symboliques. Ici, les deux bouts symboliques sont identiques mais ne se rejoignent pas tout à fait. L'inconnu de ce schéma réside dans le fait que nous ne savons pas si c'est le Réel qui fait la différence entre les deux bouts ou si c'est l'assise narcissique. Si c'est l'assise narcissique, cela expliquerait, notamment, les coupures volontaires que s'infligent les psychotiques (cf article de N. Anquetil "Chronique d'une scène psychiatrique ordinaire" dans le JFP n°14, Les adolescents, points aveugles.

Schéma contre-interrogatif imaginaire du jeu de service dans le cas d'une position a-sexuelle donné par le social (schéma d'un homme sans gravité).

Etant donné que tout le monde ne peut pas contourner le Réel, il y a une position intermédiaire intéressante entre l'être et la psychose, une position qui expliquerait éventuellement l'existence d'une société de service concomitante à ce que nous appelons "les états limites". Cette position est l'envers du trajet de l'être mais elle est quand même dissymétrique.

Ce schéma implique une forte notion de jeu de service (rappelons que le secteur service représente plus de 70 % du PIB français). Lacan, dans "L'instance de la lettre dans l'inconscient" (Ecrits 1), place au niveau des toilettes la différence anatomique des sexes, telle qu'elle nous est donné par l'Autre social sans RSI. Il a eu recours à deux éléments pour situer la différence des sexes au niveau des toilettes : l'anatomie et l'arrière salle.

Ici, je présente une partie de la salle se situant moins dans l'arrière-salle. La différence des sexes se fait à partir du service de table. L'anatomie, sous cet angle, n'est donc pas prise en compte. L'assise narcissique tient un rapport inversé avec les deux bouts symboliques selon que la projection fera du schéma, un serveur "debout" et une cliente "assise" ou une serveuse "debout" et un "client assis". En cela, la différence des sexes, sans RSI, sans oedipe et sans référence à l'anatomie, n'est qu'une différence interchangeable dans un rapport serveur/servi.

Conclusion

J'ai tenté de lier l'être, la schizophrénie et ce que nous appelons les "nouvelles pathologies narcissiques" par la simple manipulation du trajet sur la fin de cure où se tutoie le Réel. A ce trajet inversé correspond un schéma projectif. C'est évidemment en considérant le vol ou le plan que se rejoigne trajet et schéma.

Les connaisseurs de Lacan y verront une ébauche du schéma optique où en lieu du leurre phallique Lacan a placé les fleurs et en lieu de i(a), il a placé le vase, le tout formant, dans le fantasme, un bouquet final ou devrais-je écrire, un bouclé final.

L'intérêt, également, de cet écrit, est de démontrer que la dimension circulaire, la figure du cercle, comme dit Ch. Melman, des pathologies narcissiques, est très puissamment corrélée à la dimension du double identique ou proche de l'être. Ainsi le recours à la topologie, notamment la topologie moebienne paraît-il intéressant, en tant que la topologie surpasse la figure à deux dimensions pour accéder à une "figure" à trois dimensions quand l'opération de la castration, la division, permet un passage du cercle au double cercle perpendiculaire0 -> ∞.

Enfin, on ne peut pas passer à côté du fait que dans la schizophrénie, ce qui est servi ou consommé est identique à ce qui est caché. C'est sans doute ce qui a valu à la schizophrénie cette définition métonymique "d'un inconscient à ciel ouvert".

Notes
Bibliographie