Les adresses d'adolescents
Auteur : Jean-Marie Forget 19/10/2000
Le 24 juin 2000, le Journal Français de Psychiatrie a tenu une journée d'étude intitulée "les adresses d'adolescents" à partir de son numéro 9 consacré à l'adolescence.
Pourquoi un tel thème ? Parce que "l'adresse" dans son ambiguïté, conjoint la difficulté de l'adolescent de s'adresser à l'autre, et l'embarras de l'autre, l'adulte notamment, à tenir compte de cette adresse quand il en est la visée.
Un premier temps de cette journée de travail a souligné comment les difficultés d'adresses sont liées à l'économie du monde actuel qui rend difficile à l'adolescent de faire valoir la portée de son désir.
Le social lui fait miroiter l'illusion que son désir pourrait trouver un apaisement dans l'appropriation possible d'un objet qu'il serait possible de définir. De ce fait, il dénie le ressort que la parole confère au désir, du fait que l'objet est insaisissable.
Dans son inscription sociale, l'adolescent se confronte de manière initiatique à cette exigence. L'économie du monde actuel le pousse à se précipiter sur l'adulte dans la monstration de son malaise dont il attendrait un passe droit qui lui permette de tourner cette impossibilité, dans un transfert sauvage (J.M.Forget). La charge de ce qu'il attend de l'adulte place celui-ci comme le lieu du dépôt de ses questions, traitées comme déchets (J.-P. Mouras). La prise en compte de la consistance de cette adresse conduit l'adulte à une relance de sa propre subjectivité qui permette la mise en jeu des identifications de l'adolescent. L'interlocuteur de celui-ci est conduit pour lui-même à un déplacement d'adresse pour pouvoir se dégager d'un discours "prêt à porter" (M. Lerude) et permettre un transfert qui se rapporte à un impossible et conduise l'adolescent à la structuration d'un symptôme.
L'interlocuteur qu'est le juge des enfants se trouve souvent au point extrême de défausse de la responsabilité des adultes qui entourent l'adolescent. Une des difficultés est de rapporter à chacun la responsabilité qui est la sienne. Les attributions du juge des enfants sont à la fois de protéger le mineur et de lui assurer des mesures éducative, mais aussi d'aider les parents dans leur responsabilité éducative. A ce titre P.Bruston souligne comment le droit de correction paternelle aboli par la loi de 1858 est repris mot pour mot dans les attributions du juge des enfants. Ce glissement implicite d'une autorité paternelle à une autorité juridique et sociale alimente les ambiguïtés de certaines demandes des parents à l'égard du juge, comme, peut-être, certaines défausses des parents à l'égard de leurs propres responsabilités.
L'enseignant comme lieu d'adresse pour l'adolescent exige du premier de se dégager d'une économie "utilitaire" de l'enseignement, d'un conformisme purement scolaire. L'enseignement de la philosophie (M.C. Cadeau) nécessite la mise en jeu de sa propre subjectivité dans une invention qui fasse référence à un impossible pour permettre aux élèves eux-mêmes à faire une telle expérience dans leur parole et dans les symptômes qu'ils peuvent accepter d'y reconnaître.
L'intervention d'un psychanalyste dans des écoles ou des lieux de formation (F.Bernard) s'appuie sur les demandes d'enseignants en difficultés et la réintroduction de leur désir qui puisse se soutenir de leur propre manque. Ce manque se trouve en quelque sorte expérimenté et légitimé par un travail commun structuré pendant quelques jours par une méthode rigoureuse. Ce travail préalable permet en un second temps aux élèves d'y trouver une possibilité de reconnaissance, d'engager leur propre désir, de se découvrir capable d'inventivité et différent d'avant".
Ces difficultés d'adresse font référence à une instance symbolique dans sa dimension réelle (J.-L.Chassaing). Car si le père symbolique est une condition pour tout sujet à son inscription dans la parole, le père réel est pour l'enfant l'appui nécessaire pour son développement de l'abstraction. À ce titre, c'est cette même dimension du père réel, une instance réelle dans le symbolique, qui est en jeu à l'adolescence pour qu'un sujet s'engage à faire dans le social l'expérience de l'efficience de cette abstraction. C'est sur ce point que se trouvent sollicités les adultes dans les adresses d'adolescents, dans des prises de position qui ne sont pas forcément dans l'air du temps.
Cette question de position se pose de manière très actuelle (J.-J. Rassial). La visée de certaines aides psychothérapiques aux adolescents, dans leur caractère "plurifocal", risquent de réduire à une adaptation au social ce qui dans les manifestations de l'adolescence met en cause l'économie de ce même social ; le psychanalyste ne peut accepter une telle annulation. Par ailleurs, les perspectives de réglementations des psychothérapies risquent d'englober la pratique psychanalytique dans un profil "psychothérapique". Là encore, le psychanalyste est conduit à prendre position dans le politique où ces questions seront prochainement débattues.
L'articulation au discours social de ces questions d'adresses fait percevoir pourquoi elles se posent de manière particulièrement aiguë aux adolescents et à leurs interlocuteurs qui se trouvent engagés en institutions (J.Berges). Leurs difficultés exigent des intervenants une vigilance toute particulière et au psychanalyste de s'y trouver confronté à ne pouvoir y exercer que dans une position de psychanalyste, stricto sensu, avec les tensions que cela comporte inexorablement dans ses liens avec l'institution.
Cette journée consacrée aux adresses d'adolescents a permis de souligner certains points de structure. Que ceux-ci puissent aider chacun à prendre appui pour poursuivre et approfondir les conditions dans lesquelles il lui soit possible de prendre en compte de telles adresses dans sa pratique.
